{"id":64,"date":"2015-01-27T20:15:33","date_gmt":"2015-01-27T20:15:33","guid":{"rendered":"http:\/\/alfredjarry.fr\/jarry\/?page_id=64"},"modified":"2015-01-27T20:15:50","modified_gmt":"2015-01-27T20:15:50","slug":"lautre-alceste","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/alfredjarry.fr\/jarry\/?page_id=64","title":{"rendered":"L&rsquo;Autre Alceste"},"content":{"rendered":"<p>Alfred Jarry, <em>L&rsquo;Autre Alceste, Drame en cinq r\u00e9cits<\/em>, dans la <em>Revue blanche<\/em>, t. XI, n\u00b0 81, 15 octobre 1896, p. 369-374.<\/p>\n<h3>Personnages<\/h3>\n<p>SALOMON.<\/p>\n<p>BALKIS, reine de Saba.<\/p>\n<p>DOUBLEMAIN.<\/p>\n<p>ROBOAM.<\/p>\n<p>LE VIZIR ASSAF.<\/p>\n<h3>I R\u00e9cit du Vizir Assaf<\/h3>\n<p>L&rsquo;ange de la mort est apparu \u00e0 mon ma\u00eetre avec six visages, avec lesquels il recueille les \u00e2mes des habitants de l&rsquo;Orient, de l&rsquo;Occident, du ciel, de la terre, des pays de Jadjudi et Madjudi et du pays des croyants. Et il a tourn\u00e9 vers mon ma\u00eetre son sixi\u00e8me visage. Or, les djinns qui travaillent au temple en coupant les m\u00e9taux sans bruit avec la pierre samur procur\u00e9e par le corbeau, entendront la chute du corps du proph\u00e8te sur le parquet de sa salle de cristal, et ne voudront point achever de construire.<br \/>\nIls voient mon ma\u00eetre debout entre les murailles transparentes, appuy\u00e9 sur son b\u00e2ton de c\u00e8dre; et si l&rsquo;ange lui enl\u00e8ve son \u00e2me dans cette posture, le parquet lumineux ne vibrera, heurt\u00e9 par le corps terrestre, qu&rsquo;apr\u00e8s la rupture du b\u00e2ton, rong\u00e9 par les vers. Et peut-\u00eatre le temple sera-t-il achev\u00e9. J&rsquo;ai conseill\u00e9 \u00e0 mon ma\u00eetre de soutenir ses paumes avec une verge d&rsquo;or incorruptible, afin que les djinns le sachent \u00e9ternellement debout dans la salle de cristal. Mais le proph\u00e8te ne veut point emp\u00eacher que les vers d\u00e9mentent un \u00e9ternel mensonge, et l&rsquo;ange a pr\u00e9par\u00e9 l&rsquo;enveloppe de soie verte o\u00f9 sera insuffl\u00e9e son \u00e2me, confi\u00e9e \u00e0 un oiseau vert qui la portera au tribunal des deux anges Ankir et Menkir. Mais j&rsquo;ai \u00e9lev\u00e9 mes regards vers le ciel, et la reine Balkis, femme de Salomon, qui a pour lui abjur\u00e9 le culte du soleil, consentira \u00e0 confier son \u00e2me \u00e0 elle \u00e0 l&rsquo;ange qui l&rsquo;insufflera dans l&rsquo;enveloppe de soie verte, et l&rsquo;ange de la mort, sous quelque forme qu&rsquo;il apparaisse, recevra une \u00e2me envelopp\u00e9e pour l&rsquo;offrir \u00e0 l&rsquo;oiseau simurg, car l&rsquo;\u00e2me doit parvenir au paradis des croyants par la r\u00e9gion de l&rsquo;air et du feu; et un corps astral pour le batelier monstrueux, qui le transportera par le pays des marais. Ainsi Salomon vivra en corps et \u00e2me jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;ach\u00e8vement du temple.<\/p>\n<h3>II R\u00e9cit de Doublemain<\/h3>\n<p>J&rsquo;ai vu le vizir Assaf errer, son cimeterre \u00e0 la main, autour de la salle de cristal, car la salle a trois cent soixante-cinq portes, et il ne sait par laquelle j&rsquo;entrerai pour aller vers son ma\u00eetre. Je ne veux pas tout de suite prendre l&rsquo;\u00e2me de Salomon, mais je voudrais quelque chose qui \u00e9mane de lui et participe de sa sagesse et de la splendeur de son corps. Je veux avec mes ciseaux verts cueillir une touffe de la candeur de sa barbe, du moins: puisque son crane ferme comme une vo\u00fbte polie le cellier de son cerveau, o\u00f9 des djinns savants brassent son intelligence. Mais quand j&rsquo;aurai avec mes ciseaux tranch\u00e9 ce tentacule visible de l&rsquo;esprit du roi des proph\u00e8tes, la feuille de laquelle pend le principe de sa vie croulera de l&rsquo;arbre Sidrat-Almuntaha, l&rsquo;oiseau vert absorbera son \u00e2me et son corps astral naviguera \u00e0 l&rsquo;ombre de mes rames sur les eaux calmes qui encorbellent le paradis des croyants.<br \/>\nPlaise \u00e0 Dieu que cette satisfaction me soit laiss\u00e9e, et que je ne trouve pas en frappant \u00e0 l&rsquo;une des portes de la salle de cristal &#8211; je pr\u00e9f\u00e9rerais croiser mes ciseaux minuscules contre le cimeterre circulaire du vizir &#8211; le cadavre \u00e9tendu sur le parquet transparent, l&rsquo;\u00e2me envol\u00e9e vers les hauteurs o\u00f9 perche le simurg, et le corps astral flottant dans l&rsquo;air mobile pour venir s&rsquo;asseoir \u00e0 l&rsquo;avant de ma barque, derri\u00e8re moi, m&rsquo;avertissant par son poids l\u00e9ger mais sur ma barque encore plus fr\u00eale, qu&rsquo;il faut que je rame vers la justice d&rsquo;Ankir et de Menkir.<\/p>\n<h3>III R\u00e9cit de Balkis<\/h3>\n<p>Mon guide m&rsquo;attendait dans la barque pareille \u00e0 la carapace d&rsquo;un escarbot dess\u00e9ch\u00e9. Et je n&rsquo;ai point vu d&rsquo;abord le marais, semblable \u00e0 la robe d&rsquo;un paon vert, \u00e0 cause des myriades press\u00e9es des yeux des lentilles, et je n&rsquo;ai point vu la face de mon guide, non plus qu&rsquo;il n&rsquo;a vu la mienne. Son dos m&rsquo;est apparu lam\u00e9 de bronze, ou couvert d&rsquo;\u00e9cailles tr\u00e8s semblables \u00e0 des feuilles de myrte, comme sont celles de la couleuvre. Et ses bras tr\u00e8s longs se perdaient dans l&rsquo;eau lat\u00e9rale, comme si le grand escarbot des marais, dont la carapace \u00e9tait notre barque, e\u00fbt ram\u00e9 avec la paire m\u00e9diane et velue de ses pattes. Et apr\u00e8s la vision de son dos vert, des hommes rouges \u00e0 figure d&rsquo;oiseau et aux robes droites pass\u00e8rent successifs devant mes yeux des deux c\u00f4t\u00e9s de la barque, et par plusieurs fois ils appel\u00e8rent DOUBLEMAIN.<br \/>\nEt avec le mouvement je per\u00e7us l&rsquo;eau et la fin de la cro\u00fbte des lentilles, \u00e0 quoi succ\u00e9da une glace plus mobile.<br \/>\nDes \u00eatres tels que des ufs de mercure solide \u00e9crivaient et d\u00e9crivaient tous les nombres et le signe de l&rsquo;infini, glissant leurs \u00e9clairs sur la t\u00f4le de sable. Je d\u00e9tournai vers eux mes regards du rameur, et r\u00e9apparurent les hommes rouges. L&rsquo;un dit:<br \/>\n-Doublemain ! que portes-tu dans ta barque rong\u00e9e? N&rsquo;est-ce pas Salomon? Quoi de plus beau que l&rsquo;utile et des pots de terre superbement rang\u00e9s?<br \/>\nEt cet \u00eatre encore non sorti des limbes dit que son nom d&rsquo;homme serait dans le futur X\u00e9nophon.<br \/>\n-Paix! s&rsquo;\u00e9cria mon guide, parlant aux hommes rouges ou avertissant les patineurs d&rsquo;hydrargyre pr\u00e9c\u00e9dant la barque; paix! ou l&rsquo;eau polie \u00e0 ma voix va devenir boueuse et mobile, et vos pieds d&rsquo;acier s&rsquo;enliseront aux os de la terre.<br \/>\nAyant dit, il rame.<br \/>\n-Quoi de plus beau, dit X\u00e9nophon, que des plats g\u00e9om\u00e9triquement dispos\u00e9s?<br \/>\nEt il s&rsquo;\u00e9carte, chass\u00e9 par un grand insecte long marchant sur l&rsquo;eau avec des membres en forme de fils.<br \/>\nAux voix et aux bruits, les ufs de mercure gyrants \u00e9clat\u00e8rent sur l&rsquo;eau en d\u00e9ployant des ailes de viande et saign\u00e8rent dans l&rsquo;air le sang des pins; des \u00eatres plats semblables \u00e0 des pieds cornus tra\u00eenant des talonni\u00e8res d\u00e9plum\u00e9es se soulev\u00e8rent vers la face de l&rsquo;eau comme les \u00e9cailles de la vase. Doublemain murmura qu&rsquo;il \u00e9tait temps qu&rsquo;il plonge\u00e2t ses bras jusqu&rsquo;au Livre et feuillet\u00e2t Hydrophilus.<br \/>\nEt il exhuma du profond un escarbot monstrueux, couleur de poix, le ventre triangulaire vitr\u00e9 comme une fen\u00eatre sur son cur, I&rsquo;\u00e9tablit dans la barque sur le chevalet de ses pattes, et, ouvrant \u00e0 deux battants les \u00e9lytres, feuilleta les ailes d\u00e9pli\u00e9es. D\u00e9tournant ma vue vers le marais, je vis r\u00e9appara\u00eetre la forme rouge, et X\u00e9nophon ricana:<br \/>\n-Tu n&rsquo;inscriras pas Salomon.<br \/>\nDoublemain pench\u00e9 sur le vivant triptyque le souleva avec courroux; et il sembla qu&rsquo;il t\u00eent sur l&rsquo;avant de la barque une proue, et au milieu de la barque une voile claquante et sonore, et par-dessus la voile une oriflamme d\u00e9roul\u00e9e, et parmi une lanterne rougeoyante. Et il crucifia au m\u00e2t le grand escarbot, les ailes ouvertes flottantes, les c\u00f4tes triangulaires et vitr\u00e9es luisant roses. La barque vogua plus vite et s&rsquo;enfon\u00e7a dans les brouillards gris parmi des formes cendr\u00e9es. Et au moment d&rsquo;abandonner la r\u00e9gion claire, X\u00e9nophon dit:<br \/>\n-Quoi de plus beau, \u00f4 Doublemain, que des paires de chaussures align\u00e9es selon l&rsquo;ordre militaire? Tu portes Salomon, ha, ha, et son \u00e2me.<br \/>\nEt nous f\u00fbmes sur une eau d\u00e9serte, le carrousel de m\u00e9tal gyrant toujours, derri\u00e8re nous maintenant, sous le ciel bas. Des bulles crevaient avec une petite fum\u00e9e. Contre nous vrombissait le supplice de l&rsquo;escarbot.<br \/>\nEt nous revinmes au milieu de la fuite dispers\u00e9e des \u00eatres de l&rsquo;eau, Doublemain retourn\u00e9 dans la barque pointue aux deux bouts qui n&rsquo;avait pas vir\u00e9, ramant face \u00e0 ma face, et disant:<br \/>\n-Hydrophilus, pardon! je me prosterne devant ton dos courbe et l&rsquo;angle di\u00e8dre de ton ventre. Permets que je m&rsquo;approche sans peur et te d\u00e9cloue. Le bourdonnement de tes ailes autour de ton corps strident est \u00e9pouvantable. Livre, ferme tes feuillets o\u00f9 j&rsquo;ai failli inscrire la hideur sans \u00e2me. H\u00e9l\u00e8ne ! H\u00e9l\u00e8ne! Voici le corps \u00e9trangl\u00e9 artificiellement au milieu qui a la pr\u00e9tention de figurer le signe de l&rsquo;infini quand il est couch\u00e9; \u00e0 la partie sup\u00e9rieure, les deux glandes meurtries et excori\u00e9es au centre qui se d\u00e9composent et se dissolvent quand un \u00eatre inconscient, avant d&rsquo;avoir acquis la noblesse de broyer des os, doit commencer \u00e0 vivre de putr\u00e9faction, apr\u00e8s \u00eatre \u00e9clos du sang et de la sanie d&rsquo;une tumeur perc\u00e9e, parce qu&rsquo;un homme a inconsid\u00e9r\u00e9ment urin\u00e9 vers la touffe de moisissure qui dissimule la honte et la plaie toujours suppurante de la bouffissure inf\u00e9rieure. H\u00e9l\u00e8ne ! l&rsquo;homme ne peut plagier l&rsquo;usage de cette plaie qu&rsquo;en offrant comme simulacre l&rsquo;issue condamn\u00e9e par Dieu \u00e0 excr\u00e9ter les immondices du corps. Hydrophilus! toi qui te repais, comme tous en enfer, d&rsquo;excr\u00e9ments, emporte celui-ci (peut-\u00eatre alors excuseras-tu ma r\u00e9cente violence) et emporte aussi sur ton ventre et contre tes trach\u00e9es de l&rsquo;air respirable parmi la vase du marais, car (Hydrophilus disparut sous l&rsquo;eau, vers le pays des vivants, me p\u00e9trissant entre ses pattes) je ne vois point s&rsquo;\u00e9lever vers la surface de l&rsquo;eau la petite bulle qui \u00e9clate en fum\u00e9e et prouve que le corps sait expirer une \u00e2me.<br \/>\nQuand il eut dit, sur notre fuite glauque plana le vol bris\u00e9 du reflet de ses rames.<\/p>\n<h3>IV R\u00e9cit de Salomon<\/h3>\n<p>C&rsquo;est en vain que j&rsquo;ai un anneau form\u00e9 de quatre pierres me donnant toute autorit\u00e9 sur le monde des esprits, des animaux, de la terre et des vents. Je ne me souviens plus des devises inscrites sur les quatre pierres, mais de la maxime de l&rsquo;aigle, que, si longue que soit la vie, elle n&rsquo;est qu&rsquo;un long retard de la mort. Et je me souviens aussi de la sentence du coq: Pensez \u00e0 Dieu, \u00f4 hommes l\u00e9gers. Mais la plus belle maxime de toutes est celle du faucon, qu&rsquo;il faut avoir piti\u00e9 des autres hommes. Pour ob\u00e9ir aux deux maximes du faucon et du coq, je voudrais avoir achev\u00e9 mon temple, afin que Dieu soit dignement glorifi\u00e9 apr\u00e8s moi parmi les hommes. Apr\u00e8s ma mort, aucun homme ne pourra manier mon anneau sans \u00eatre r\u00e9duit en cendre, et les esprits qui \u00e0 mon commandement \u00e9difient le temple se disperseront dans un tourbillon.<br \/>\nIl ne serait point injuste, comme me l&rsquo;a conseill\u00e9 mon vizir Assaf, que quelqu&rsquo;un pr\u00eet ma place devant l&rsquo;envoy\u00e9 de l&rsquo;ange de la mort. O si j&rsquo;avais imit\u00e9 ce petit homme, qui mourut en ma pr\u00e9sence apr\u00e8s avoir fait v\u0153u de vivre, \u00e0 la vue d&rsquo;une \u00e9toile filante, jusqu&rsquo;\u00e0 la rencontre du plus grand proph\u00e8te!<br \/>\nMon p\u00e8re David est mort; et j&rsquo;ai demand\u00e9 \u00e0 Dieu qu&rsquo;il f\u00fbt possible de d\u00e9jouer le pieux subterfuge de ma femme Balkis: car on ne doit point donner une \u00e2me de femme en \u00e9change de l&rsquo;\u00e2me d&rsquo;un proph\u00e8te; et je me souviens qu&rsquo;avant de l&rsquo;\u00e9pouser je la fis entrer dans une salle parquet\u00e9e de miroirs, pour voir si elle n&rsquo;avait point des pieds d&rsquo;\u00e2ne.<br \/>\nRoboam, mon fils, est dans la force de l&rsquo;\u00e2ge du corps et de l&rsquo;esprit; et j&rsquo;ai pour lui un amour qu&rsquo;il serait sacril\u00e8ge de prostituer \u00e0 une femme, car en lui je me remire en mon pass\u00e9; j&rsquo;observe avec ma sagesse centenaire la croissance de mon corps et de mon esprit de vingt ans; et peut-\u00eatre est-il assez p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 du reflet d&rsquo;amour de ma sagesse pour \u2013 apr\u00e8s s&rsquo;\u00eatre offert en ran\u00e7on de la vie terrestre de mon \u00e2me \u2013 oser lutter par le fer contre l&rsquo;envoy\u00e9 de l&rsquo;ange de la mort, et reprendre, au-dessous de la mienne, sa feuille vitale \u00e0 la branche de Sidrat-Almuntaha.<\/p>\n<h3>V R\u00e9cit de Roboam<\/h3>\n<p>Doublemain viendra avec des ciseaux de barbier ou l&rsquo;ar\u00eate coupante de ses avant-bras et d\u00e9tachera une boucle de ma chevelure pour la consacrer \u00e0 l&rsquo;ange de la mort, et ainsi il ne touchera pas un poil de la barbe de Salomon mon p\u00e8re, et l&rsquo;ange qui veille les yeux fix\u00e9s sur l&rsquo;arbre Sidrat-Almuntaha ne verra point jaunir et se recroqueviller la feuille qui a germ\u00e9 quand s&rsquo;est anim\u00e9e la semence de David.<br \/>\nPlein de ces pens\u00e9es, je suis venu vers le marais, et, comme dans les songes d&rsquo;\u00e9t\u00e9, on court, dans un spasme douloureux ou amoureux, sur le sable sec, vers le reflux \u00e0 qui le flux ne fait plus \u00e9quilibre de la mer, et l&rsquo;on chasse devant soi la d\u00e9route des petites vagues blanches murmurant sauve-qui-peut, je n&rsquo;ai point vu le marais, mais un peu d&rsquo;eau, dans une prairie, pr\u00e8s d&rsquo;un petit rocher entre les herbes dess\u00e9ch\u00e9es et la lubricit\u00e9 au fond de cette eau du volume cylindrique des livres de mon p\u00e8re et de mon a\u00efeul, \u00e9branl\u00e9 sur place par les b\u00eates luisantes des mares, qui le soulevaient par instants, port\u00e9es vers la surface par la bulle qu&rsquo;elles respirent, et l&rsquo;abandonnaient pour un peu d&rsquo;air vital. J&rsquo;ai voulu prendre le livre, alors la mare s&rsquo;est dess\u00e9ch\u00e9e, la glace a palm\u00e9 les intervalles fourchus des gla\u00efeuls, les b\u00eates de l&rsquo;eau ont foui la terre. Et Doublemain est venu sans marcher, les pieds unis formant la figure des deux nageoires caudales d&rsquo;un poisson dress\u00e9, glissant tout droit avec le bruissement des petits cristaux du givre \u00e9cras\u00e9. Et pas plus que la femme de mon p\u00e8re, Balkis, je n&rsquo;ai vu sa face. On dit qu&rsquo;on ne voit point sa face avec les yeux du corps. Il avait un visage feint de velours vert, et moi j&rsquo;ai senti, comme une toile d&rsquo;araign\u00e9e, un masque de velours blanc se tisser jusqu&rsquo;\u00e0 mes tempes, avec un prurit d\u00e9licieux, selon une ligne qui partait du haut et du milieu du front, et par la tempe droite titillait l&rsquo;aile de la narine droite. Ce fut si voluptueux, descendant au contact horizontal de mes l\u00e8vres o\u00f9 la peau rouge est plus mince, que je grin\u00e7ai des dents, et vis que nos deux masques \u00e9taient deux masques d&rsquo;escrime, le mien tissu des poils embabouineurs des chats, ou des plumes circum-orbitaires des oiseaux nocturnes, ou plus exactement des poils pareils \u00e0 des plumes du poitrail des chiens du pays de Sin, qui sont comestibles. Doublemain avait un toit sur le visage, et c&rsquo;est \u00e0 quoi je le reconnus pleinement, d&rsquo;\u00e9cailles de bronze pareilles \u00e0 des feuilles de myrte. Et nous engage\u00e2mes nos \u00e9p\u00e9es de si pr\u00e8s que nous ne pouvions parer sur les lames, mais sur nos avant-bras. Je vis aussi que Doublemain avait les bras doublement coud\u00e9s, un second bras naissant des os de son poignet; et selon qu&rsquo;il levait ou baissait les coudes, de chacune de ses \u00e9paules naissait un M ou un W. Il ripostait en \u00e9tendant l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 de son bras, qui \u00e9tait tout un bras d\u00e9j\u00e0; et quand il me sentait rompre, sans \u00e9carter ses jambes soud\u00e9es il d\u00e9veloppait les quatre os de son bras double dans l&rsquo;horizontalit\u00e9 sinueuse d&rsquo;un \u00e9clair vert triplement bris\u00e9.<br \/>\nEt je parai le premier coup en fauchant d&rsquo;un coup de taille, pr\u00e8s du coude, la main qui tenait l&rsquo;\u00e9p\u00e9e; et il me sembla voir trouble comme si une deuxi\u00e8me toile d&rsquo;araign\u00e9e s&rsquo;\u00e9tendait sur les \u0153ill\u00e8res de mon masque, grillage non protecteur, et Doublemain tentait de parer avec les trois os de son moignon; et d&rsquo;un deuxi\u00e8me coup du tranchant de ma lame je frappai son bras \u00e0 son second hum\u00e9rus, et crus avoir la satisfaction de voir r\u00e9duits au normal ses membres extraordinaires.<br \/>\nMais mon masque se fit plus obscur et je vis la nuit peupl\u00e9e d&rsquo;hommes rouges, et tenant mon estoc vers l&rsquo;adversaire de la main droite, j&rsquo;\u00f4tai mon faux visage de la gauche, regardant les \u0153ill\u00e8res qui, comme les yeux de ma face, se fermaient, et collaient et soudaient leurs cils; et je frappai une troisi\u00e8me fois en g\u00e9missant et tremblant de tout mon corps. Et sur la silhouette verd\u00e2tre du souvenir du moignon d&rsquo;un seul os rouge, la taie orbiculaire se referma tr\u00e8s lente, unissant en une \u00e9paisse membrane les deux barbes de cils blancs. Et j&rsquo;erre aveugle dans la barque du rameur manchot, dont le bras droit saigne \u00e0 ma gauche pour nourrir les b\u00eates m\u00e9talliques du marais mort, et Doublemain rame puissamment de sa main s\u00e9nestre, et pendant que Salomon, mon p\u00e8re, surveille les djinns qui <em>ach\u00e8veront<\/em> le temple, la barque tourne dextrorsum, comme un gyrin gigantesque dont on aurait \u00f4t\u00e9 la moiti\u00e9 gauche du cerveau.<\/p>\n<p>23 ao\u00fbt 1896<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alfred Jarry, L&rsquo;Autre Alceste, Drame en cinq r\u00e9cits, dans la Revue blanche, t. XI, n\u00b0 81, 15 octobre 1896, p. 369-374. Personnages SALOMON. BALKIS, reine de Saba. DOUBLEMAIN. ROBOAM. LE VIZIR ASSAF. 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