{"id":87,"date":"2015-01-28T08:30:44","date_gmt":"2015-01-28T08:30:44","guid":{"rendered":"http:\/\/alfredjarry.fr\/jarry\/?page_id=87"},"modified":"2015-01-28T08:30:44","modified_gmt":"2015-01-28T08:30:44","slug":"le-surmale","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/alfredjarry.fr\/jarry\/?page_id=87","title":{"rendered":"Le Surm\u00e2le"},"content":{"rendered":"<p><strong>Roman moderne<\/strong><\/p>\n<p>&lt;Texte num\u00e9ris\u00e9 et v\u00e9rifi\u00e9 sur l\u2019\u00e9dition procur\u00e9e par les \u00e9ditions Bouquins par Henri B\u00e9har pour le compte de la SAAJ&gt;<\/p>\n<h3>I.<\/h3>\n<h3>La manille aux ench\u00e8res<\/h3>\n<p>\u2014 L\u2019amour est un acte sans importance, puisqu\u2019on peut le faire ind\u00e9finiment.<br \/>\nTous tourn\u00e8rent les yeux vers celui qui venait d\u2019\u00e9mettre une telle absurdit\u00e9.<br \/>\nLes h\u00f4tes d\u2019Andr\u00e9 Marcueil, au ch\u00e2teau de Lurance, en \u00e9taient arriv\u00e9s, ce soir-l\u00e0, \u00e0 une conversation sur l\u2019amour, ce sujet paraissant, d\u2019un accord unanime, le mieux choisi, d\u2019autant qu\u2019il y avait des dames, et le plus propre \u00e0 \u00e9viter, m\u00eame en ce septembre mil neuf cent vingt, de p\u00e9nibles discussions sur l\u2019Affaire.<br \/>\nOn remarquait le c\u00e9l\u00e8bre chimiste am\u00e9ricain William Elson, veuf, accompagn\u00e9 de sa fille Ellen\u00a0; le richissime ing\u00e9nieur, \u00e9lectricien et constructeur d\u2019automobiles et d\u2019avions, Arthur Gough, et sa femme\u00a0; le g\u00e9n\u00e9ral Sider\u00a0; Saint- Jurieu, s\u00e9nateur, et la baronne Pusice-Eupr\u00e9pie de Saint-Jurieu\u00a0; le cardinal Romuald\u00a0; l\u2019actrice Henriette Cyne\u00a0; le docteur Bathybius, et d\u2019autres.<br \/>\nCes personnalit\u00e9s diverses et notables eussent pu rajeunir le lieu commun, sans effort vers le paradoxe et rien qu\u2019en laissant s\u2019exprimer, chacune, sa pens\u00e9e originale\u00a0; mais le savoir-vivre rabattit aussit\u00f4t les propos de ces gens d\u2019esprit et illustres, \u00e0 l\u2019insignifiance polie d\u2019une conversation mondaine.<br \/>\nAussi la phrase inattendue eut-elle les m\u00eames effets que ceux, mal analys\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 ce jour, d\u2019une pierre dans une mare \u00e0 grenouilles\u00a0; apr\u00e8s un tr\u00e8s court d\u00e9sarroi, un universel int\u00e9r\u00eat.<br \/>\nElle aurait pu, avant tout, produire un autre r\u00e9sultat\u00a0: des sourires\u00a0; mais par malheur c\u2019\u00e9tait l\u2019amphitryon qui l\u2019avait prononc\u00e9e.<br \/>\nLa face d\u2019Andr\u00e9 Marcueil faisait, comme son aphorisme, un trou dans l\u2019assistance\u00a0: non par sa singularit\u00e9 cependant, mais \u2014 si ces deux mots peuvent s\u2019accoupler \u2014 par sa caract\u00e9ristique insignifiance\u00a0: aussi p\u00e2le que les plastrons dont s\u2019\u00e9chancraient les habits, elle se serait confondue avec les boiseries, bl\u00eames de lumi\u00e8re \u00e9lectrique, sans le lis\u00e9r\u00e9 d\u2019encre de sa barbe, qu\u2019il portait en collier, et de ses cheveux un peu longs et fris\u00e9s au fer, sans doute pour cacher un commencement de calvitie. Ses yeux \u00e9taient probablement noirs, mais faibles \u00e0 coup s\u00fbr, car ils s\u2019abritaient derri\u00e8re les verres fum\u00e9s d\u2019un lorgnon d\u2019or. Marcueil avait trente ans\u00a0; il \u00e9tait de taille moyenne, qu\u2019il semblait prendre plaisir \u00e0 raccourcir encore en se vo\u00fbtant. Ses poignets, minces et si velus qu\u2019ils ressemblaient exactement \u00e0 ses gr\u00eales chevilles gain\u00e9es de soie noire, ses poignets comme ses chevilles \u00e9voquaient l\u2019id\u00e9e que toute sa personne devait \u00eatre d\u2019une faiblesse remarquable, \u00e0 en juger du moins par ce qu\u2019on en distinguait. Il parlait d\u2019une voix basse et lente, comme soucieux de m\u00e9nager sa respiration. S\u2019il poss\u00e9dait un permis de chasse, nul doute que son signalement n\u2019y port\u00e2t\u00a0: menton rond, visage ovale, nez ordinaire, bouche ordinaire, taille ordinaire&#8230; Marcueil r\u00e9alisait si absolument le type de l\u2019homme ordinaire que cela, en v\u00e9rit\u00e9, devenait extraordinaire.<br \/>\nLa phrase prenait une signification d\u2019ironie lamentable, chuchot\u00e9e comme un souffle par la bouche de ce mannequin\u00a0: Marcueil ne savait assur\u00e9ment pas ce qu\u2019il disait, car on ne lui connaissait pas de ma\u00eetresse, et il \u00e9tait supposable que l\u2019\u00e9tat de sa sant\u00e9 lui interdisait l\u2019amour.<br \/>\n\u00ab\u00a0Il y eut un froid\u00a0\u00bb, et quelqu\u2019un allait s\u2019empresser de changer la conversation quand Marcueil reprit :<br \/>\n\u2014 Je parle s\u00e9rieusement, messieurs.<br \/>\n\u2014 Je croyais, minauda la pas jeune Pusice-Eupr\u00e9pie de Saint-Jurieu, que l\u2019amour \u00e9tait un sentiment.<br \/>\n\u2014 Peut-\u00eatre, madame, dit Marcueil. Il suffit de s\u2019entendre sur&#8230; ce qu\u2019on entend&#8230; par sentiment.<br \/>\n\u2014 C\u2019est une impression de l\u2019\u00e2me, se h\u00e2ta de dire le cardinal.<br \/>\n\u2014 J\u2019ai lu quelque chose de semblable chez des philosophes spiritualistes dans mon enfance, ajouta le s\u00e9nateur.<br \/>\n\u2014 Une sensation affaiblie, dit Bathybius\u00a0: honneur aux associationnistes anglais\u00a0!<br \/>\n\u2014 Je serais presque de l\u2019avis du docteur, dit Marcueil\u00a0: un acte att\u00e9nu\u00e9, probablement, c\u2019est-\u00e0-dire\u00a0: pas tout \u00e0 fait un acte, ou mieux\u00a0: un acte en puissance.<br \/>\n\u2014 Si l\u2019on admet cette d\u00e9finition, dit Saint-Jurieu, l\u2019acte r\u00e9alis\u00e9 exclurait l\u2019amour ?<br \/>\nHenriette Cyne b\u00e2illa, ostensiblement.<br \/>\n\u2014 Assur\u00e9ment non, dit Marcueil.<br \/>\nLes dames crurent devoir se pr\u00e9parer \u00e0 rougir derri\u00e8re leur \u00e9ventail, ou \u00e0 y dissimuler qu\u2019elles ne rougiraient pas.<br \/>\n\u2014 Assur\u00e9ment non, acheva-t-il, s\u2019il succ\u00e8de toujours \u00e0 l\u2019acte accompli un autre acte qui garde ceci de&#8230; sentimental qu\u2019il ne s\u2019accomplira que tout \u00e0 l\u2019heure.<br \/>\nCette fois, plusieurs ne purent s\u2019emp\u00eacher de sourire.<br \/>\nLeur h\u00f4te, selon toute \u00e9vidence, leur en donnait la libert\u00e9, s\u2019amusant au d\u00e9roulement d\u2019un paradoxe.<br \/>\nC\u2019est un fait souvent observ\u00e9, que les \u00eatres les plus d\u00e9biles sont ceux qui s\u2019occupent le plus \u2014 en imagination \u2014 des exploits physiques. Seul, le docteur objecta avec sang-froid :<br \/>\n\u2014 Mais la r\u00e9p\u00e9tition d\u2019un acte vital am\u00e8ne la mort des tissus, ou leur intoxication, que l\u2019on appelle fatigue.<br \/>\n\u2014 La r\u00e9p\u00e9tition produit l\u2019habitude et l\u2019habi &#8230; let\u00e9, r\u00e9torqua avec la m\u00eame gravit\u00e9 Marcueil.<br \/>\n\u2014 Hurrah! l\u2019entra\u00eenement, dit Arthur Gough.<br \/>\n\u2014 Le mithridatisme, dit le chimiste.<br \/>\n\u2014 L\u2019exercice, dit le g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\nEt Henriette Cyne plaisanta :<br \/>\n\u2014 Portez&#8230; arme\u00a0! Une, deux, trois.<br \/>\n\u2014 C\u2019est parfait, mademoiselle, conclut Marcueil, si vous voulez bien continuer de compter jusqu\u2019\u00e0 \u00e9puisement de la s\u00e9rie ind\u00e9finie des nombres.<br \/>\n\u2014 Ou, pour abr\u00e9ger, des forces humaines, glissa avec son joli accent z\u00e9zay\u00e9 Mrs. Arabella Gough.<br \/>\n\u2014 Les forces humaines n\u2019ont pas de limites, madame, affirma tranquillement Andr\u00e9 Marcueil.<br \/>\nOn ne sourit plus, malgr\u00e9 cette nouvelle occasion qu\u2019en offrait l\u2019orateur\u00a0: l\u2019assurance d\u2019un tel th\u00e9or\u00e8me laissait pr\u00e9voir que Marcueil voulait en venir \u00e0 quelque chose. Mais \u00e0 quoi\u00a0? Tout dans son ext\u00e9rieur annon\u00e7ait qu\u2019il \u00e9tait moins que tout autre capable de se lancer dans la voie p\u00e9rilleuse des exemples personnels.<br \/>\nMais l\u2019attente fut d\u00e9\u00e7ue\u00a0: il en resta l\u00e0, comme s\u2019il avait p\u00e9remptoirement ferm\u00e9 la discussion par une v\u00e9rit\u00e9 universelle. Ce fut encore le docteur, qui, agac\u00e9, rompit le silence :<br \/>\n\u2014 Vouliez-vous dire qu\u2019il y a des organes qui travaillent et se reposent presque simultan\u00e9ment, et donnent l\u2019illusion de ne s\u2019arr\u00eater jamais ?&#8230;<br \/>\n\u2014 Le c\u0153ur, restons sentimentaux, dit William Elson.<br \/>\n\u2014 Qu\u2019\u00e0 la mort, termina Bathybius.<br \/>\n\u2014 Cela suffit bien \u00e0 repr\u00e9senter un labeur infini, remarqua Marcueil\u00a0: le nombre des diastoles et systoles d\u2019une vie humaine ou m\u00eame d\u2019un seul jour d\u00e9passe tous les chiffres imaginables.<br \/>\n\u2014 Mais le c\u0153ur est un syst\u00e8me de muscles tr\u00e8s simple, corrigea le docteur.<br \/>\n\u2014 Mes moteurs s\u2019arr\u00eatent bien quand ils n\u2019ont plus d\u2019essence, dit Arthur Gough.<br \/>\n\u2014 On pourrait concevoir, hasarda le chimiste, un aliment du moteur humain qui retarderait ind\u00e9finiment, le r\u00e9parant \u00e0 mesure, la fatigue musculaire et nerveuse. J\u2019ai cr\u00e9\u00e9 depuis peu quelque chose de ce genre&#8230;<br \/>\n\u2014 Encore, dit le docteur, votre\u00a0<em>Perpetual-Motion-Food<\/em>\u00a0! Vous en parlez toujours et on ne le voit jamais. Je croyais que vous deviez en envoyer \u00e0 notre ami&#8230;<br \/>\n\u2014 Quoi donc\u00a0? demanda Marcueil. Vous oubliez, mon cher, qu\u2019entre autres infirmit\u00e9s j\u2019ai celle de ne pas comprendre l\u2019anglais.<br \/>\n\u2014\u00a0<em>L\u2019Aliment-du-Mouvement-perp\u00e9tuel<\/em>, traduisit le chimiste.<br \/>\n\u2014 C\u2019est un nom all\u00e9chant, dit Bathybius. Qu\u2019en pensez-vous, Marcueil ?<br \/>\n\u2014 Vous savez bien que je ne prends jamais de m\u00e9decine&#8230; quoique mon meilleur ami soit m\u00e9decin, se h\u00e2ta-t-il d\u2019ajouter en s\u2019inclinant devant Bathybius.<br \/>\n\u2014 Il affecte vraiment trop de rappeler qu\u2019il ne sait rien ni ne veut rien savoir, et qu\u2019il est an\u00e9mique, cet animal, grommela le docteur.<br \/>\n\u2014 C\u2019est une chimie peu n\u00e9cessaire, je crois, continuait Marcueil, s\u2019adressant \u00e0 William Elson. Des syst\u00e8mes de muscles et de nerfs complexes jouissent d\u2019un repos absolu, il me semble, pendant que leur \u00absym\u00e9trique\u00a0\u00bb travaille. On n\u2019ignore point que chaque jambe d\u2019un cycliste se repose et m\u00eame b\u00e9n\u00e9ficie d\u2019un massage automatique, et aussi r\u00e9parateur que n\u2019importe quelle embrocation, pendant que l\u2019autre agit&#8230;<br \/>\n\u2014 Tiens\u00a0! o\u00f9 avez-vous appris cela\u00a0? dit Bathybius. Vous ne cyclez pas, pourtant\u00a0?<br \/>\n\u2014 Les exercices physiques ne me vont gu\u00e8re, mon ami, je ne suis pas assez ingambe, dit Marcueil.<br \/>\n\u2014 Allons, c\u2019est un parti pris, murmura encore le docteur\u00a0: ne rien savoir, au physique et au moral&#8230; Mais pourquoi\u00a0? C\u2019est vrai qu\u2019il a une fichue mine.<br \/>\n\u2014 Vous pouvez juger des effets du\u00a0<em>Perpetual-Motion-Food<\/em>\u00a0sans vous astreindre \u00e0 l\u2019ennui d\u2019y go\u00fbter, et en restant simple spectateur de performances physiques, disait \u00e0 Marcueil William Elson. Apr\u00e8s-demain a lieu le d\u00e9part d\u2019une course, o\u00f9 une \u00e9quipe cycliste en sera exclusivement aliment\u00e9e. S\u2019il ne vous d\u00e9pla\u00eet pas de me faire l\u2019honneur d\u2019assister \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e&#8230;<br \/>\n\u2014 Contre quoi court-elle cette \u00e9quipe\u00a0? dit Marcueil.<br \/>\n\u2014 Contre un train, dit Arthur Gough. Et j\u2019ose pr\u00e9tendre que ma locomotive atteindra des vitesses qu\u2019on n\u2019a point encore r\u00eav\u00e9es.<br \/>\n\u2014 Ah&#8230;\u00a0? et ce sera long\u00a0? demanda Marcueil.<br \/>\n\u2014 Dix mille milles, dit Arthur Gough.<br \/>\n\u2014 Seize mille neuf cent trente kilom\u00e8tres, expliqua William Elson.<br \/>\n\u2014 Des nombres pareils, \u00e7a ne veut plus rien dire, constata Henriette.<br \/>\n\u2014 Plus loin que la distance de Paris \u00e0 la mer du Japon, pr\u00e9cisa Arthur Gough. Comme nous n\u2019avons pas, de Paris \u00e0 Vladivostock, la place de nos dix mille milles exactement, nous virons aux deux tiers de la route, entre Irkoutsk et Stryensk.<br \/>\n\u2014 En effet, dit Marcueil, ainsi on verra l\u2019arriv\u00e9e \u00e0 Paris, ce qui vaut mieux. Au bout de combien d\u2019heures ?<br \/>\n\u2014 Nous pr\u00e9voyons cinq jours de parcours, r\u00e9pondit Arthur Gough.<br \/>\n\u2014 C\u2019est beaucoup de temps, remarqua Marcueil.<br \/>\nLe chimiste et le m\u00e9canicien r\u00e9prim\u00e8rent un haussement d\u2019\u00e9paules \u00e0 cette observation, qui r\u00e9v\u00e9lait toute l\u2019incomp\u00e9tence de leur interlocuteur. Marcueil se reprit\u00a0:<br \/>\n\u2014 Je veux dire qu\u2019il serait plus int\u00e9ressant de suivre la course que d\u2019attendre l\u2019arriv\u00e9e.<br \/>\n\u2014 Nous emmenons deux wagons-lits, dit William Elson. \u00c0 votre disposition. Nous ne sommes d\u2019autres passagers, ind\u00e9pendamment des m\u00e9caniciens, que ma fille, moi-m\u00eame et Gough.<br \/>\n\u2014 Ma femme ne part pas, dit celui-ci. Elle est trop nerveuse.<br \/>\n\u2014 Je ne sais pas si je suis, moi aussi, nerveux, dit Marcueil\u00a0; mais je suis s\u00fbr d\u2019avoir toujours le mal de mer en chemin de fer, et peur des accidents. \u00c0 d\u00e9faut de ma s\u00e9dentaire personne, que mes v\u0153ux vous accompagnent.<br \/>\n\u2014 Mais vous verrez au moins l\u2019arriv\u00e9e\u00a0? insista Elson.<br \/>\n\u2014\u00a0<em>Au moins<\/em>\u00a0l\u2019arriv\u00e9e, je t\u00e2cherai, acquies\u00e7a Marcueil, en scandant ses mots d\u2019une fa\u00e7on bizarre.<br \/>\n\u2014 Qu\u2019est-ce que c\u2019est que votre\u00a0<em>Motion-Food<\/em>\u00a0? demandait Bathybius au chimiste.<br \/>\n\u2014 Vous pensez bien que je ne peux pas le dire&#8230; sinon que c\u2019est \u00e0 base de strychnine et d\u2019alcool, r\u00e9pondit Elson.<br \/>\n\u2014 La strychnine, \u00e0 haute dose, est un tonique, c\u2019est bien connu\u00a0; mais de l\u2019alcool\u00a0? pour entra\u00eener des coureurs\u00a0? Vous vous fichez de moi, je ne suis pas pr\u00e8s de mordre \u00e0 vos th\u00e9ories, s\u2019exclama le docteur.<br \/>\n\u2014 Nous nous \u00e9loignons du c\u0153ur il me semble, disait pendant ce temps Mrs. Gough.<br \/>\n\u2014 Messieurs, remontons, r\u00e9pliqua de sa voix blanche, sans impertinence apparente, Andr\u00e9 Marcueil.<br \/>\n\u2014 Les forces amoureuses humaines sont infimes sans doute, reprenait Mrs. Gough\u00a0; mais, comme le disait l\u2019un de ces messieurs il y a un instant, il s\u2019agit de s\u2019entendre\u00a0; donc il serait int\u00e9ressant de savoir \u00e0 quel point de&#8230; la s\u00e9rie ind\u00e9finie des nombres le sexe masculin place l\u2019infini.<br \/>\n\u2014 J\u2019ai lu que Caton l\u2019Ancien l\u2019\u00e9levait jusqu\u2019\u00e0 deux, plaisanta Saint-Jurieu\u00a0; mais c\u2019\u00e9tait une fois en hiver et une fois en \u00e9t\u00e9.<br \/>\n\u2014 Il avait soixante ans, mon ami, n\u2019oubliez pas, remarqua sa femme.<br \/>\n\u2014 C\u2019est beaucoup, murmura \u00e9tourdiment le g\u00e9n\u00e9ral, sans qu\u2019on p\u00fbt comprendre auquel des deux nombres il r\u00eavait.<br \/>\n\u2014 Dans les\u00a0<em>Travaux d\u2019Hercule<\/em>, dit l\u2019actrice, le roi Lysius propose \u00e0 l\u2019Alcide, pour une m\u00eame nuit, ses trente filles vierges, et chante sur la musique de Claude Terrasse :<br \/>\nTrent\u2019, pour toi qu\u2019est-ce\u00a0? \u00c0 peine un jeu,<br \/>\nEt c\u2019est moi qui m\u2019excus\u2019 de t\u2019en offrir si peu\u00a0!<br \/>\n\u2014 \u00c7a se chante, dit Mrs. Gough.<br \/>\n\u2014 Donc \u00e7a ne vaut pas la peine&#8230; dit Saint-Jurieu.<br \/>\n\u2014 D\u2019\u00eatre fait interrompit Andr\u00e9 Marcueil. Et puis, est-on s\u00fbr que le chiffre soit seulement trente\u00a0?<br \/>\n\u2014 Si mes souvenirs classiques sont exacts, dit le docteur, les auteurs des\u00a0<em>Travaux d\u2019Hercule<\/em>\u00a0auraient humanis\u00e9 la mythologie\u00a0: je crois qu\u2019on lit dans Diodore de Sicile\u00a0:\u00a0<em>Herculem una nocte quinquaginta virgines mulieres reddidisse<\/em>.<br \/>\n\u2014 \u00c7a veut dire\u00a0? demanda Henriette.<br \/>\n\u2014 Cinquante vierges, expliqua le s\u00e9nateur.<br \/>\n\u2014 Ce m\u00eame Diodore, mon cher docteur, dit Marcueil, mentionne un certain Proculus.<br \/>\n\u2014 Oui, dit Bathybius, l\u2019homme qui se fit confier cent vierges sarmates et pour les \u00ab\u00a0constuprer\u00a0\u00bb dit le texte, ne demanda que quinze jours.<br \/>\n\u2014 C\u2019est dans le\u00a0<em>Trait\u00e9 de la Vanit\u00e9 de la Science<\/em>, chapitre trois, confirma Marcueil. Mais quinze jours\u00a0! Pourquoi pas \u00e0 trois mois d\u2019\u00e9ch\u00e9ance ?<br \/>\n\u2014 Les\u00a0<em>Mille Nuits et Une Nuit<\/em>, cita \u00e0 son tour William Elson, content que le troisi\u00e8me saalouk, fils de roi, poss\u00e9da quarante fois chacune, en quarante nuits, quarante adolescentes.<br \/>\n\u2014 Ce sont des imaginations orientales, crut devoir \u00e9lucider Arthur Gough.<br \/>\n\u2014 Autre article d\u2019Orient qui n\u2019est pas article de foi quoique consign\u00e9 dans un livre sacr\u00e9, dit Saint-Jurieu\u00a0: Mahomet, en son\u00a0<em>Coran<\/em>, se vante de r\u00e9unir en sa personne la vigueur de soixante hommes.<br \/>\n\u2014 Cela ne veut pas dire qu\u2019il p\u00fbt faire soixante fois l\u2019amour, observa assez spirituellement la femme du s\u00e9nateur.<br \/>\n\u2014 Personne n\u2019ench\u00e9rit plus\u00a0? dit le g\u00e9n\u00e9ral. Je crois que nous jouons \u00e0 la manille\u00a0? Et ce jeu-ci est moins s\u00e9rieux. Je m\u2019abstiens.<br \/>\nCe fut un cri :<br \/>\n\u2014 Oh\u00a0! g\u00e9n\u00e9ral\u00a0!<br \/>\n\u2014 Quand vous \u00e9tiez en Afrique, pourtant\u00a0? lui susurra insidieusement sous la barbiche Henriette Cyne.<br \/>\n\u2014 En Afrique\u00a0? dit le g\u00e9n\u00e9ral. C\u2019est diff\u00e9rent. Mais je n\u2019y ai pas \u00e9t\u00e9 pendant la guerre. Il peut y avoir des viols, une fois ou deux, pendant la guerre&#8230;<br \/>\n\u2014 Une fois ou deux\u00a0? C\u2019est un chiffre, ce sont m\u00eame deux chiffres, mais pr\u00e9cisez lequel, dit Saint-Jurieu.<br \/>\n\u2014 Fa\u00e7on de parler\u00a0! je continue, reprit le g\u00e9n\u00e9ral. Donc, je n\u2019ai \u00e9t\u00e9 en Afrique qu\u2019en temps de paix\u00a0; et quel est le devoir d\u2019un militaire fran\u00e7ais \u00e0 l\u2019\u00e9tranger en temps de paix\u00a0? Est-ce de se conduire comme un sauvage ou n\u2019est-ce pas plut\u00f4t d\u2019importer la civilisation et, ce qu\u2019elle a de plus s\u00e9duisant, la galanterie fran\u00e7aise\u00a0? Aussi, quand les mouk\u00e8res d\u2019Alger apprennent l\u2019arriv\u00e9e de nos officiers, \u00e7a les change des brutes d\u2019Arabes qui ne connaissent point les bonnes mani\u00e8res, et elles s\u2019\u00e9crient\u00a0: \u00ab\u00a0Ah\u00a0! voil\u00e0 les Fran\u00e7ais, ils vont&#8230;\u00a0\u00bb<br \/>\n\u2014 G\u00e9n\u00e9ral, j\u2019ai une jeune fille, dit avec quelque s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 et juste \u00e0 temps William Elson.<br \/>\n\u2014 Mais il me semble, dit le g\u00e9n\u00e9ral, que notre conversation jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, avec tous ces chiffres&#8230;<br \/>\n\u2014 Vous parlez affaires, messieurs\u00a0? s\u2019enquit avec une na\u00efvet\u00e9 trop admirable la jeune Am\u00e9ricaine.<br \/>\nWilliam Elson fit signe \u00e0 Ellen de s\u2019\u00e9loigner.<br \/>\n\u2014 Nous aurions d\u00fb commencer par consulter le docteur, mesdames, remarqua Mrs. Gough, au lieu d\u2019avoir la patience d\u2019\u00e9couter toutes ces vilaines technicit\u00e9s.<br \/>\n\u2014 J\u2019ai observ\u00e9, dit Bathybius, \u00e0 Bic\u00eatre un idiot, \u00e9pileptique en outre, qui s\u2019est livr\u00e9 toute sa vie, laquelle dure encore, \u00e0 peu pr\u00e8s sans interruption \u00e0 des actes sexuels. Mais&#8230; solitairement, ce qui explique bien des choses.<br \/>\n\u2014 Quelle horreur\u00a0! dirent plusieurs femmes.<br \/>\n\u2014 Je veux dire que l\u2019excitation c\u00e9r\u00e9brale explique tout, reprit le docteur.<br \/>\n\u2014 Alors, ce sont les femmes qui vous la coupent\u00a0? questionna Henriette.<br \/>\n\u2014 Je vous ai pr\u00e9venue que c\u2019\u00e9tait un idiot, mademoiselle.<br \/>\n\u2014 Mais&#8230; vous parliez de ses&#8230; capacit\u00e9s c\u00e9r\u00e9brales\u00a0! Alors il n\u2019\u00e9tait pas si idiot que \u00e7a, dit Henriette.<br \/>\n\u2014 Ce n\u2019est d\u2019ailleurs pas le cerveau, c\u2019est la moelle qui est le centre de ces \u00e9motions-l\u00e0, rattrapa Bathybius.<br \/>\n\u2014 Sa moelle avait du g\u00e9nie, dit Marcueil.<br \/>\n\u2014 Mais&#8230; comme nous ne sommes pas \u00e0 Bic\u00eatre&#8230; en dehors de Bic\u00eatre\u00a0? demanda Mrs. Gough.<br \/>\n\u2014 Pour les m\u00e9decins, les forces humaines sont de neuf ou de douze au plus en vingt-quatre heures, et exceptionnellement, pronon\u00e7a Bathybius.<br \/>\n\u2014 A l\u2019ap\u00f4tre des forces humaines illimit\u00e9es de r\u00e9pondre \u00e0 la science humaine, dit William Elson \u00e0 l\u2019amphitryon non sans une ironie amicale.<br \/>\n\u2014 Je regrette, dit, dans un silence fait de toutes les curiosit\u00e9s un peu moqueuses, Andr\u00e9 Marcueil, je regrette de ne pouvoir accommoder sans la fausser ma conviction \u00e0 l\u2019opinion mondaine et \u00e0 la science\u00a0; les savants, vous l\u2019avez entendu, s\u2019en tiennent \u00e0 l\u2019avis des sauvages du centre de l\u2019Afrique, lesquels, pour exprimer les nombres sup\u00e9rieurs \u00e0 cinq \u2014 qu\u2019il s\u2019agisse de six ou de mille \u2014 agitent leurs dix doigts en<br \/>\n9<br \/>\ndisant\u00a0: \u00ab\u00a0Beaucoup, beaucoup\u00a0\u00bb\u00a0; mais je suis persuad\u00e9 en effet que c\u2019est<br \/>\n&#8230; \u00e0 peine un jeu,<br \/>\nnon seulement d\u2019\u00e9pouser les trente ou les cinquante filles vierges du roi Lysius, mais de battre le record de l\u2019Indien \u00ab\u00a0tant c\u00e9l\u00e9br\u00e9 par Th\u00e9ophraste, Pline et Ath\u00e9n\u00e9e\u00a0\u00bb, lequel, rapporte d\u2019apr\u00e8s ces auteurs Rabelais, \u00ab\u00a0avec l\u2019aide de certaine herbe le faisait en un jour soixante-dix fois et plus\u00a0\u00bb.<br \/>\n\u2014 Soixante-dix&#8230; en deux fois\u00a0? gouailla le g\u00e9n\u00e9ral, expert aux jeux de mots.<br \/>\n\u2014\u00a0<em>Septuageno coitu durasse libidinem contacta herb\u00e6 cujusdam<\/em>\u00a0,cita pour l\u2019interrompre Bathybius. Je crois que c\u2019est la phrase de Pline, d\u2019apr\u00e8s Th\u00e9ophraste.<br \/>\n\u2014 L\u2019auteur des\u00a0<em>Caract\u00e8res<\/em>\u00a0? demanda Saint- Jurieu.<br \/>\n\u2014 H\u00e9 non! dit le docteur, l\u2019auteur de\u00a0<em>l\u2019Histoire des Plantes\u00a0<\/em>et des<em>\u00a0Causes des Plantes<\/em>.<br \/>\n\u2014 Th\u00e9ophraste d\u2019Er\u00e8se, dit Marcueil, au vingti\u00e8me chapitre du livre IX de l\u2019<em>Histoire des Plantes<\/em>.<br \/>\n\u2014 \u00ab\u00a0Avec l\u2019aide de certaine herbe\u00a0?\u00a0\u00bb m\u00e9ditait le chimiste Elson.<br \/>\n\u2014\u00a0<em>Herb\u00e6 cujusdam<\/em>\u00a0pontifiait Bathybius,\u00a0<em>cujus nomen genusque non posuit<\/em>. Mais Pline, livre III, chapitre XXVIII, inf\u00e8re que ce serait de la moelle des branches de tithymalle.<br \/>\n\u2014 Nous voil\u00e0 bien avanc\u00e9s, dit Mrs. Gough\u00a0; c\u2019est encore moins clair que d\u2019\u00e9crire\u00a0: une certaine herbe.<br \/>\n\u2014 Il est plus agr\u00e9able de croire, dit Marcueil, que la \u00ab\u00a0certaine herbe\u00a0\u00bb a \u00e9t\u00e9 ajout\u00e9e par un copiste de complexion timide, afin de matelasser l\u2019esprit des lecteurs contre une stupeur qu\u2019il e\u00fbt jug\u00e9e trop vive.<br \/>\n\u2014 Avec ou sans herbe&#8230; en un jour\u00a0? C\u2019est-\u00e0-dire un seul jour, unique, dans la vie d\u2019un homme\u00a0? s\u2019enquit Mme de Saint-Jurieu.<br \/>\n\u2014 Ce qu\u2019on fait un jour, on peut, \u00e0 plus forte raison, le faire tous les jours, dit Marcueil&#8230; l\u2019accoutumance&#8230; Mais si cet homme \u00e9tait tr\u00e8s exceptionnel, il est en effet possible qu\u2019il ait r\u00e9ussi \u00e0 se confiner dans l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re&#8230; On peut supposer aussi qu\u2019il occupait son temps de pareille mani\u00e8re tous les jours et qu\u2019il n\u2019a admis qu\u2019une fois des spectateurs.<br \/>\n\u2014 Un Indien\u00a0? m\u00e9ditait Henriette Cyne\u00a0; un homme rouge avec un tomahawk et des scalps, comme dans Fenimore Cooper ?<br \/>\n\u2014 Non, mon enfant, dit Marcueil\u00a0: ce que nous appelons aujourd\u2019hui un Hindou\u00a0; mais le pays n\u2019y fait rien. Je suis de votre avis, cette phrase de Rabelais sonne majestueusement\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019Indien tant c\u00e9l\u00e9br\u00e9 par Th\u00e9ophraste\u00a0\u00bb, et il serait regrettable que ce ne f\u00fbt pas un vrai Indien, Delaware ou Huron, afin de r\u00e9aliser votre d\u00e9cor imaginaire.<br \/>\n\u2014 Un Hindou\u00a0? fit le docteur. Au fait, si l\u2019invraisemblance n\u2019\u00e9tait pas si flagrante&#8230; l\u2019Inde est le pays des aphrodisiaques.<br \/>\n\u2014 Le chapitre XX du livre IX de Th\u00e9ophraste d\u2019Er\u00e8se est en effet consacr\u00e9 aux aphrodisiaques, dit Marcueil\u00a0; mais je vous r\u00e9p\u00e8te \u2014 et il s\u2019animait un peu et ses yeux brillaient sous son lorgnon \u2014 que je crois que ni la drogue ni la patrie n\u2019ont d\u2019importance, et qu\u2019il y aurait m\u00eame plus de raisons pour qu\u2019un homme blanc&#8230; Mais, ajouta-t-il presque \u00e0 part, d\u2019un homme de pays singuliers on jugerait la prouesse moins singuli\u00e8re, moins incroyable&#8230; puisqu\u2019il para\u00eet que c\u2019est une prouesse&#8230;\u00a0! Dans tous les cas, ce qu\u2019un homme a fait, un autre le peut faire.<br \/>\n\u2014 Savez-vous bien qui a dit le premier ce que vous ruminez l\u00e0\u00a0? interrompit Mrs. Gough, qui avait de la lecture.<br \/>\n\u2014 Ce que&#8230; ?<br \/>\n\u2014 Justement, votre phrase\u00a0: \u00ab\u00a0Ce qu\u2019un homme a fait&#8230;\u00a0\u00bb<br \/>\n\u2014 Ah\u00a0! oui, mais je n\u2019y pensais pas. Cela est \u00e9crit&#8230; parbleu, dit Marcueil, dans les\u00a0<em>Aventures du Baron de M\u00fcnchhausen<\/em>.<br \/>\n\u2014 Je ne connais pas cet Allemand, dit le g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\n\u2014 Un colonel, g\u00e9n\u00e9ral, souffla Mrs. Gough, un colonel de hussards rouges&#8230; en fran\u00e7ais, M. de Crac.<br \/>\n\u2014 J\u2019y suis\u00a0: histoires de chasse, dit le g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\n\u2014 En v\u00e9rit\u00e9, monsieur, dit \u00e0 Marcueil Mme de Saint-Jurieu, il \u00e9tait impossible d\u2019insinuer plus spirituellement que le record de l\u2019Indien ne serait battu que par&#8230; voyons&#8230; cet autre Peau-Rouge, un hussard&#8230; rouge&#8230; ayant beaucoup d\u2019imagination\u00a0!<br \/>\n\u2014 C\u2019est donc l\u00e0, ajouta Henriette Cyne, o\u00f9 vous vouliez en venir et o\u00f9&#8230; vous nous avez fait naviguer\u00a0! Vous avez fort habilement clos les ench\u00e8res en mettant comme&#8230;<br \/>\n\u2014 Plus offrant, allez donc, dit Saint-Jurieu.<br \/>\n\u2014 &#8230; Quelqu\u2019un\u00e0 qui les&#8230; paroles ne co\u00fbtent rien.<br \/>\n\u2014 Il suffit d\u2019avoir la langue bien pendue, dit le g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\n\u2014 Comme en Afrique, fit Henriette&#8230; J\u2019ai dit une b\u00eatise.<br \/>\n\u2014 Messieurs, dit assez haut et tr\u00e8s c\u00e9r\u00e9monieusement Andr\u00e9 Marcueil, je crois que le colonel baron de M\u00fcnchhausen a fait tout ce qu\u2019il a dit, et au-del\u00e0.<br \/>\n\u2014 Alors, ce n\u2019est pas fini, les ench\u00e8res\u00a0? s\u2019int\u00e9ressa Mrs. Gough.<br \/>\n\u2014 \u00c7a devient un peu rasant, dit Henriette Cyne.<br \/>\n\u2014 Voyons, Marcueil, dit Bathybius, il est insens\u00e9 qu\u2019un homme saute \u00e0 cheval un \u00e9tang, comme ce mythique baron, fasse volte-face au milieu s\u2019apercevant qu\u2019il n\u2019a pas pris assez d\u2019\u00e9lan, et se ram\u00e8ne, lui et son cheval, au rivage en se soulevant \u00e0 la force du poignet par sa propre queue ?<br \/>\n\u2014 Les militaires portaient en ce temps-l\u00e0, \u00e0 l\u2019ordonnance, \u00ab\u00a0tous les cheveux dans la queue\u00a0\u00bb, interrompit Arthur Gough avec plus d\u2019\u00e9rudition que d\u2019\u00e0-propos.<br \/>\n\u2014 &#8230; Cela est contraire \u00e0 toutes les lois physiques, acheva Bathybius.<br \/>\n\u2014 Cela n\u2019a rien d\u2019\u00e9rotique, observa distraitement le s\u00e9nateur.<br \/>\n\u2014 Ni d\u2019impossible, riposta Marcueil.<br \/>\n\u2014 Monsieur se moque de vous, dit \u00e0 son mari Pusice-Eupr\u00e9pie.<br \/>\n\u2014 Le baron n\u2019a eu qu\u2019un tort, poursuivit Andr\u00e9 Marcueil\u00a0: c\u2019\u00e9tait de raconter\u00a0<em>apr\u00e8s<\/em>\u00a0ses aventures. S\u2019il est, je le veux bien, assez \u00e9tonnant qu\u2019elles lui soient arriv\u00e9es&#8230;<br \/>\n\u2014 S\u00fbr\u00a0! cria Henriette Cyne.<br \/>\n\u2014 En supposant, bien entendu, qu\u2019elles lui soient arriv\u00e9es, s\u2019obstina plus pos\u00e9ment le docteur.<br \/>\n\u2014 S\u2019il est \u00e9tonnant qu\u2019elles lui soient arriv\u00e9es, \u00e9non\u00e7a imperturbablement Marcueil, il l\u2019est beaucoup moins qu\u2019on n\u2019y ait pas ajout\u00e9 foi. Et c\u2019est fort heureux pour le baron\u00a0! Car peut-on imaginer l\u2019existence insupportable que m\u00e8nerait dans la soci\u00e9t\u00e9 envieuse et malveillante des hommes celui qui aurait dans sa vie de tels miracles. On le rendrait responsable de toutes les actions inexpliqu\u00e9es et de tous les crimes impunis, comme on br\u00fblait jadis les sorciers&#8230;<br \/>\n\u2014 On l\u2019adorerait comme Dieu, dit Ellen Elson que son p\u00e8re avait rappel\u00e9e depuis que la conversation \u00e9tait redescendue, en l\u2019honneur du baron de M\u00fcnchhausen, \u00e0 la port\u00e9e des jeunes filles.<br \/>\n\u2014 Et de quelle libert\u00e9 ne jouirait-il pas, achevait Marcueil, si l\u2019on pense que, comm\u00eet-il des crimes, l\u2019incr\u00e9dulit\u00e9 universelle lui fournira ses alibis\u00a0!<br \/>\n\u2014 Alors, monsieur, chuchota Mrs. Gough, comment avez-vous \u00e9t\u00e9 si pr\u00e8s, tout \u00e0 l\u2019heure, d\u2019imiter le baron ?<br \/>\n\u2014 Je n\u2019ai rien racont\u00e9\u00a0<em>apr\u00e8s<\/em>, ch\u00e8re madame, dit Marcueil, n\u2019\u00e9tant malheureusement pas de ceux qui ont des aventures qui m\u00e9ritent d\u2019\u00eatre racont\u00e9es&#8230;<br \/>\n\u2014 Quand racontez-vous, alors&#8230;\u00a0<em>avant<\/em>\u00a0? dit Henriette Cyne.<br \/>\n\u2014 Raconter quoi\u00a0? et avant quoi\u00a0? r\u00e9pliqua Marcueil. Voyons, petite fille, laissons ces \u00ab\u00a0histoires de chasse\u00a0\u00bb, comme dit tr\u00e8s bien notre vieil ami le g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\n\u2014 Bravo, mon cher\u00a0! moi, je ne crois qu\u2019\u00e0 ce qui est croyable, approuva Sider.<br \/>\nEllen Elson s\u2019\u00e9tait approch\u00e9e d\u2019Andr\u00e9 Marcueil, plus vo\u00fbt\u00e9 que jamais, plus vieilli par sa barbe touffue et les yeux plus \u00e9teints derri\u00e8re le lorgnon. Il \u00e9tait, dans ses impersonnels v\u00eatements de soir\u00e9e, plus falot et plus lamentable qu\u2019un masque de carnaval\u00a0: du verre, de l\u2019or et des poils d\u00e9robaient sa face\u00a0; les dents m\u00eames \u00e9taient invisibles derri\u00e8re l\u2019embroussaillement de la moustache tombante. La vierge mit son regard dans le regard sans prunelle du lorgnon :<br \/>\n\u2014 Je crois \u00e0 l\u2019Indien murmura-t-elle.<\/p>\n<h3>II.<\/h3>\n<h3>Le c\u0153ur ni \u00e0 gauche ni \u00e0 droite<\/h3>\n<p>Sauf pour na\u00eetre, Andr\u00e9 Marcueil n\u2019eut d\u2019abord point de contact avec la femme, \u00e9tant allait\u00e9 par une ch\u00e8vre, comme un simple Jupiter.<br \/>\nJusqu\u2019\u00e0 douze ans, \u00e9lev\u00e9, son p\u00e8re mort, par sa m\u00e8re et une s\u0153ur a\u00een\u00e9e, il avait v\u00e9cu une enfance d\u2019une puret\u00e9 m\u00e9ticuleuse \u2014 si le catholicisme a raison d\u2019appeler puret\u00e9 la n\u00e9gligence, sous la menace de peines \u00e9ternelles, de certaines parties du corps.<br \/>\n\u00c0 douze ans, v\u00eatu encore d\u2019une blouse l\u00e2che et de culottes bouffantes, les jambes nues, il atteignit la solennit\u00e9 de sa premi\u00e8re communion, et un tailleur lui prit mesure de son premier costume d\u2019homme.<br \/>\nLe petit Andr\u00e9 ne comprit pas tr\u00e8s bien pourquoi les hommes \u2014 qui sont les petits gar\u00e7ons qui ont plus de douze ans \u2014 ne peuvent plus \u00eatre habill\u00e9s par une couturi\u00e8re&#8230; et il n\u2019avait jamais vu son sexe.<br \/>\nIl ne s\u2019\u00e9tait jamais regard\u00e9 que tout v\u00eatu dans une glace, au moment de sortir. Il se jugea tr\u00e8s laid sous le pantalon noir&#8230; et pourtant ses jeunes camarades \u00e9taient si fiers de l\u2019inaugurer\u00a0!<br \/>\nLe tailleur, du reste, trouvait aussi que le costume de sa fa\u00e7on n\u2019allait pas tr\u00e8s bien. Quelque chose, au-dessous de la ceinture, faisait un gros pli disgracieux. Le tailleur chuchota quelques paroles embarrass\u00e9es \u00e0 la m\u00e8re, qui rougit, et Marcueil per\u00e7ut vaguement qu\u2019il avait quelque difformit\u00e9 \u2014 sans quoi on n\u2019aurait pas parl\u00e9 de lui, en sa pr\u00e9sence, \u00e0 voix si basse \u2014 &#8230; qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas fait comme tout le monde.<br \/>\n\u00ab\u00a0\u00catre fait comme tout le monde, quand il serait grand\u00a0\u00bb, devint une obsession.<br \/>\n\u2014 \u00c0 droite, disait le tailleur, myst\u00e9rieusement, comme pour ne pas effrayer un malade. Sans doute entendait-il le c\u0153ur est \u00e0 droite.<br \/>\nEt pourtant, le c\u0153ur peut-il \u00eatre, m\u00eame chez les grandes personnes, au-dessous de la ceinture ?<br \/>\nLe tailleur restait perplexe, lissant, sans penser \u00e0 mal, l\u2019endroit insolite avec son pouce.<br \/>\nR\u00e9essayage le lendemain, apr\u00e8s retouche, et sur nouvelles mesures, qui ne s\u2019ajust\u00e8rent pas mieux.<br \/>\nCar, entre \u00e0 gauche et \u00e0 droite, il y a une direction\u00a0: au-dessus.<br \/>\nAndr\u00e9, de qui sa m\u00e8re, comme toutes les m\u00e8res n\u00e9es et m\u00eame les autres, voulait faire un soldat, se jura de ne plus \u00eatre une cause de laiss\u00e9-pour-compte chez les tailleurs, et calcula qu\u2019il avait huit ans pour corriger sa difformit\u00e9 avant la honte de la d\u00e9voiler devant le conseil de r\u00e9vision.<br \/>\nComme il restait assid\u00fbment chaste, il n\u2019eut point d\u2019occasions de s\u2019entendre dire si c\u2019\u00e9tait vraiment une difformit\u00e9.<br \/>\nEt quand il en vint \u00e0 conna\u00eetre des filles \u2014 ce qui est rituel apr\u00e8s le baccalaur\u00e9at de rh\u00e9torique, et Marcueil avait une dispense d\u2019un an, soit un an d\u2019avance \u2014 les filles durent s\u2019imaginer qu\u2019il n\u2019\u00e9tait, comme les hommes, \u00ab\u00a0homme\u00a0\u00bb que quelques instants, puisqu\u2019il n\u2019\u00e9tait mont\u00e9 chez elles que \u00ab\u00a0pour un moment\u00a0\u00bb.<br \/>\nPendant cinq ans, la prose de l\u2019\u00c9glise le hanta\u00a0:<br \/>\n<em>Hostemque nostrum comprime&#8230;<\/em><br \/>\nPendant cinq ans, il mangea du bromure, but du n\u00e9nuphar, t\u00e2cha \u00e0 s\u2019ext\u00e9nuer d\u2019exercices physiques, ce qui n\u2019aboutit qu\u2019\u00e0 le rendre tr\u00e8s fort, se brida de lani\u00e8res et coucha sur le ventre, opposant \u00e0 la r\u00e9volte de la B\u00eate tout le poids de son corps dense de gymnaste.<br \/>\nPlus tard, beaucoup plus tard, il r\u00e9fl\u00e9chit qu\u2019il n\u2019avait peut-\u00eatre travaill\u00e9 qu\u2019\u00e0 abaisser une force qui ne se serait point r\u00e9v\u00e9l\u00e9e si elle n\u2019avait eu une destin\u00e9e \u00e0 accomplir.<br \/>\nPar r\u00e9action, il eut alors, avec fr\u00e9n\u00e9sie, des ma\u00eetresses, mais ni elles, ni lui ne go\u00fbt\u00e8rent de plaisir\u00a0: c\u2019\u00e9tait, de son c\u00f4t\u00e9, un besoin, si \u00ab\u00a0naturel\u00a0\u00bb\u00a0! et du leur, une corv\u00e9e.<br \/>\nAvec logique, il essaya des vices \u00ab\u00a0contre nature\u00a0\u00bb, juste le temps d\u2019apprendre, par exp\u00e9rience, quel ab\u00eeme s\u00e9parait sa force de celle des autres hommes.<br \/>\nSa m\u00e8re mourut, et il trouva dans des papiers de famille la mention d\u2019un anc\u00eatre \u00e9trange, un peu son a\u00efeul, quoique n\u2019ayant point contribu\u00e9 \u00e0 le procr\u00e9er, son grand-oncle maternel, mort trop t\u00f4t et qui lui avait sans doute l\u00e9gu\u00e9 \u00ab\u00a0ses pouvoirs\u00a0\u00bb.<br \/>\n\u00c0 l\u2019acte de d\u00e9c\u00e8s \u00e9tait jointe une note d\u2019un docteur dont nous reproduisons le style na\u00eff et incorrect, et il \u00e9tait cousu de gros fil noir, un bout de linceul empes\u00e9 de singuli\u00e8res macules.<br \/>\n\u00ab\u00a0Auguste-Louis-Samson de Lurance, mort le 15 avril 1849, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de vingt-neuf mois et treize jours, par suite de vomissure verte non interrompue\u00a0; ayant conserv\u00e9 jusqu\u2019au dernier soupir une fermet\u00e9 de caract\u00e8re beaucoup au-dessus de son \u00e2ge, l\u2019imagination beaucoup trop f\u00e9conde (<em>sic<\/em>) joint \u00e0 cela son organisme trop pr\u00e9coce sous le rapport de certain d\u00e9veloppement, ont puissamment contribu\u00e9 aux regrets de douleur o\u00f9 il a plong\u00e9 sa famille pour toujours. Que Dieu lui soit en aide\u00a0!\u00a0\u00bb<br \/>\nDr (Illisible).<br \/>\nEt maintenant, un monstre, un \u00ab\u00a0ph\u00e9nom\u00e8ne humain\u00a0\u00bb traqu\u00e9 par quelque barnum n\u2019e\u00fbt pas d\u00e9ploy\u00e9 plus d\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 qu\u2019Andr\u00e9 Marcueil pour se confondre avec la foule. La conformit\u00e9 avec l\u2019ambiance, le \u00ab\u00a0mim\u00e9tisme\u00a0\u00bb est une loi de la conservation de la vie. Il est moins s\u00fbr de tuer les \u00eatres plus faibles que soi que de les imiter. Ce ne sont pas les plus forts qui survivent, car ils sont seuls. C\u2019est une grande science que de modeler son \u00e2me sur celle de son concierge.<br \/>\nMais pourquoi Marcueil \u00e9prouvait-il le besoin de se cacher et de se trahir \u00e0 la fois\u00a0? De nier sa force et de la prouver\u00a0? Pour v\u00e9rifier si son masque tenait bien, sans doute&#8230;<br \/>\nPeut-\u00eatre aussi \u00e9tait-ce \u00ab\u00a0la b\u00eate\u00a0\u00bb qui, \u00e0 son insu, sortait.<\/p>\n<h3>III.<\/h3>\n<h3>C\u2019est une femelle, mais c\u2019est tr\u00e8s fort<\/h3>\n<p>Les h\u00f4tes partaient.<br \/>\nEn un flot double, leurs silhouettes envelopp\u00e9es de fourrures s\u2019\u00e9pandirent \u00e0 droite et \u00e0 gauche du haut perron.<br \/>\nPuis, sous les globes \u00e9lectriques des cinq potences de fer jalonnant irr\u00e9guli\u00e8rement l\u2019avenue, ce fut le mouvement d\u2019autres lumi\u00e8res, le clapotis du pas de chevaux, le vrombissement de quelques autos.<br \/>\nWilliam Elson et sa fille, avec les Gough, s\u2019\u00e9loignaient sur une fantastique machine, \u00e9carlate et ren\u00e2clante, qui, en un petit nombre de grands bonds gliss\u00e9s, disparut.<br \/>\nLes divers v\u00e9hicules s\u2019\u00e9chelonn\u00e8rent, et il n\u2019y eut bient\u00f4t d\u2019autre bruit devant le ch\u00e2teau que le murmure de l\u2019eau courante des douves.<br \/>\nLurance, h\u00e9ritage maternel d\u2019Andr\u00e9 Marcueil, avait \u00e9t\u00e9 construit sous Louis XIII\u00a0; mais il paraissait la chose la plus naturelle du monde que ses immenses lampadaires forg\u00e9s se compl\u00e9tassent de lampes \u00e0 arc, et que la force de ses eaux vives f\u00fbt motrice de machines charg\u00e9es d\u2019alimenter les feux \u00e9lectriques. De m\u00eame, il semblait que les all\u00e9es \u00e0 perte de vue dont les rayons larges se soumettaient tous les horizons n\u2019avaient point \u00e9t\u00e9 trac\u00e9es pour servir au rampement de carrosses, mais que l\u2019architecte, par quelque obscure prescience de g\u00e9nie, les avait destin\u00e9es, trois cents ans d\u2019avance, aux v\u00e9hicules modernes. Il est certain qu\u2019il n\u2019y a point de raison que les hommes travaillent \u00e0 faire durable s\u2019ils ne supposent confus\u00e9ment que leur \u0153uvre a besoin d\u2019attendre quelque surcro\u00eet de beaut\u00e9, qu\u2019ils sont incapables de lui fournir aujourd\u2019hui, mais que lui r\u00e9serve le futur. On ne fait pas grand, on laisse grandir.<br \/>\nLurance est distant de peu de kilom\u00e8tres, au sud-ouest, de Paris\u00a0; et Marcueil, selon toute \u00e9vidence bizarrement \u00e9nerv\u00e9 par la conversation de la soir\u00e9e, d\u00e9guisa son d\u00e9sir de diversion sous l\u2019aspect d\u2019une pr\u00e9venance envers ses h\u00f4tes\u00a0: il reconduisit lui-m\u00eame \u00e0 Paris le docteur et le g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\nPar \u00e9gard pour ce dernier, rebelle aux locomotions nouvelles, et comme il n\u2019y a point de gare pr\u00e8s de Lurance, il avait fait atteler un coup\u00e9.<br \/>\nLe temps \u00e9tait sec, clair et froid. La route sonnait comme du carton. En moins d\u2019une heure ils atteignirent l\u2019\u00c9toile, et comme il n\u2019\u00e9tait pas tard \u2014 \u00e0 peine deux heures du matin \u2014 ils entr\u00e8rent dans un bar anglais.<br \/>\n\u2014 Bonjour, Marc-Antony, dit Bathybius au barman.<br \/>\n\u2014 Vous \u00eates un habitu\u00e9, dit le g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\n\u2014 Ce grand gaillard a-t-il donc la jouissance l\u00e9gitime d\u2019un nom si shakespeariennement romain\u00a0? demanda Marcueil.<br \/>\n\u2014 On m\u2019a racont\u00e9 en effet, r\u00e9pondit Bathybius, qu\u2019il \u00e9tait redevable de cet historico-dramatique sobriquet \u00e0 la solennit\u00e9 extraordinaire avec laquelle il allocutionne ses clients, solennit\u00e9 qui ne serait comparable qu\u2019\u00e0 celle du Marc-Antoine de Shakespeare pronon\u00e7ant le classique discours sur la tombe de C\u00e9sar. Et ses clients, jockeys, entra\u00eeneurs, palefreniers, boxeurs, tous fort amis des rixes, ont fort souvent besoin d\u2019\u00eatre allocutionn\u00e9s.<br \/>\n\u2014 J\u2019esp\u00e8re que nous en jugerons tout \u00e0 l\u2019heure, cela nous distraira, dit Marcueil.<br \/>\nOn les servit. Le g\u00e9n\u00e9ral but du stout, le docteur du pale-ale, et Marcueil, qui d\u00e9cid\u00e9ment \u2014 sauf quand il s\u2019amusait \u00e0 \u00e9noncer quelque th\u00e9or\u00e8me paradoxal \u2014 pratiquait le neutre, demanda un m\u00e9lange \u00e9gal des deux bi\u00e8res, le\u00a0<em>half-and-half<\/em>.<br \/>\nEn d\u00e9pit du pronostic du docteur, le bar \u00e9tait calme, juste assez bourdonnant de conversations pour isoler la leur.<br \/>\nLe docteur ne put s\u2019emp\u00eacher de revenir, pour en railler discr\u00e8tement Marcueil, aux propos tenus \u00e0 Lurance. Au fond, il \u00e9tait quelque peu irrit\u00e9 que son ami, m\u00eame par plaisanterie, n\u2019e\u00fbt pas laiss\u00e9 le dernier mot \u00e0 son autorit\u00e9 d\u2019homme de science c\u00e9l\u00e8bre.<br \/>\n\u2014 \u00c0 pr\u00e9sent que nous sommes entre hommes, dit-il, une petite remarque pour en finir avec vos mythologies\u00a0: ces Proculus, Hercule et autres h\u00e9ros fabuleux ne trouvaient pas encore assez honorables leurs exploits num\u00e9riques et non moins fabuleux que leurs auteurs. C\u2019\u00e9tait \u00ab\u00a0un jeu\u00a0\u00bb comme vous dites\u00a0: aussi jouaient-ils la difficult\u00e9. Des vierges\u00a0! beaucoup de vierges\u00a0! Or, c\u2019est une v\u00e9rit\u00e9 m\u00e9dicale&#8230;<br \/>\n\u2014 Et exp\u00e9rimentale, car je vois ce que vous allez dire, interrompit le g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\n\u2014 C\u2019est une v\u00e9rit\u00e9 m\u00e9dicale que le baiser de la vierge est assez difficile et douloureux pour \u00f4ter \u00e0 l\u2019homme l\u2019envie ou la possibilit\u00e9 de le r\u00e9p\u00e9ter si souvent.<br \/>\n\u2014 Notre chaste ami n\u2019avait pas pens\u00e9 \u00e0 cela, dit le g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\n\u2014 La r\u00e9ponse est simple, dit Marcueil. Pour prendre un exemple historique &#8212; ou mythologique si vous aimez mieux l\u2019appeler ainsi &#8212; on doit \u00e9videmment admettre qu\u2019Hercule \u00e9tait dans toute sa personne sup\u00e9rieur aux autres hommes en&#8230; comment dirai-je\u00a0? en stature, en corpulence&#8230;<br \/>\n\u2014 Calibre, dit le g\u00e9n\u00e9ral. Il n\u2019y a pas de dames et puis c\u2019est un terme d\u2019armurerie.<br \/>\n\u2014 Les gyn\u00e9cologues connaissent la mesure\u00a0<em>demi-vierge<\/em>, poursuivit Marcueil\u00a0; admettons que d\u2019une pratique moins courante soit la mesure&#8230;\u00a0<em>demi-dieu<\/em>, il reste \u00e9tabli que pour&#8230; certains hommes,\u00a0<em>toutes les femmes sont vierges<\/em>&#8230; un peu plus, un peu moins&#8230;<br \/>\n\u2014 Que la conclusion ne s\u2019\u00e9tende pas au-del\u00e0 des pr\u00e9misses, s\u2019il vous pla\u00eet, r\u00e9clama le docteur\u00a0; ne dites point\u00a0: certains hommes\u00a0; Hercule tout seul, si vous voulez&#8230;<br \/>\n\u2014 Et il n\u2019est pas l\u00e0, crut devoir ajouter finement le g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\n\u2014 Il&#8230; n\u2019est pas l\u00e0, en effet&#8230; j\u2019oubliais, dit d\u2019un accent \u00e9trange Marcueil\u00a0; alors, autre exemple\u00a0: supposez qu\u2019une femme subisse un certain nombre d\u2019assauts sexuels, vingt-cinq&#8230; pour fixer les id\u00e9es, comme disent les professeurs&#8230;<br \/>\n\u2014 Il y a dans une f\u00e9erie\u00a0: \u00ab\u00a0Encore une \u00e9toile dans mon assiette\u00a0!\u00a0\u00bb grogna, mi-f\u00e2ch\u00e9, le docteur. Assez de paradoxes, mon cher, n\u2019en jetez plus&#8230; si vous voulez que nous discutions scientifiquement&#8230; quoique ce soit tout discut\u00e9.<br \/>\n\u2014 Vingt-cinq hommes diff\u00e9rents, pour vous complaire docteur\u00a0!<br \/>\n\u2014 C\u2019est plus naturel, dit le g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\n\u2014 Dites plus scientifique, corrigea, avec une douceur inattendue, Bathybius.<br \/>\n\u2014 Que se passera-t-il physiologiquement\u00a0? les tissus impressionn\u00e9s se resserreront&#8230;<br \/>\nLe docteur pouffa :<br \/>\n\u2014 Ah\u00a0! non, par exemple, se rel\u00e2cheront, et \u00e0 moins que cela.<br \/>\n\u2014 O\u00f9 avez-vous vu cette b\u00eatise\u00a0? dit le g\u00e9n\u00e9ral. Est-ce encore un exemple historique ?<br \/>\n\u2014 C\u2019est encore et toujours fort simple, reprit Marcueil\u00a0: la femme connue dans l\u2019histoire pour avoir essuy\u00e9 en un jour plus de vingt-cinq amants, c\u2019est&#8230;<br \/>\n\u2014 Messaline, s\u2019\u00e9cri\u00e8rent les deux autres.<br \/>\n\u2014 Vous le dites. Or il y a un vers de Juv\u00e9nal que personne n\u2019a su traduire, et si quelqu\u2019un l\u2019a compris il n\u2019a pu en publier le vrai sens, parce que ses lecteurs l\u2019auraient jug\u00e9 absurde. Voici le vers :<br \/>\n<em>&#8230;Tamen ultima cellam<\/em><br \/>\n<em>Clausit, adhuc ardens RIGIDAE tentigine vulvae.<\/em><br \/>\n\u2014 Il y a apr\u00e8s, dit le docteur\u00a0:\u00a0<em>Et lassata viris nec dum satiata recessit<\/em>.<br \/>\n\u2014 Nous savons, dit Marcueil\u00a0; mais la critique moderne a prouv\u00e9 que ce vers, comme tous les vers c\u00e9l\u00e8bres, a \u00e9t\u00e9 interpol\u00e9. Les vers c\u00e9l\u00e8bres sont comme les proverbes&#8230;<br \/>\n\u2014 La sagesse des nations, dit le g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\n\u2014 Vous avez fort subtilement devin\u00e9, g\u00e9n\u00e9ral. Vous ne disconviendrez point que les nations sont dues au rassemblement d\u2019un tr\u00e8s grand nombre de premiers venus&#8230;<br \/>\n\u2014 Ah\u00a0! par exemple\u00a0! commen\u00e7a le g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\n\u2014 \u00c9coutez donc, g\u00e9n\u00e9ral, dit Bathybius, cela devient int\u00e9ressant. Vous expliquiez, Marcueil ?&#8230;<br \/>\n\u2014 Que Messaline, sortant des bras de vingt-cinq amants, ou de beaucoup plus, est &#8212; je traduis litt\u00e9ralement &#8212;\u00a0<em>encore ardente<\/em>\u00a0(j\u2019entends\u00a0:\u00a0<em>maintenue encore ardente<\/em>) par&#8230; Les mots fran\u00e7ais deviennent un peu gros, m\u00eame entre hommes, et le reste du latin se comprend tout seul.<br \/>\n\u2014 Oui, je comprends le dernier mot du vers, dit le g\u00e9n\u00e9ral, qui reprit du stout.<br \/>\n\u2014 Ce n\u2019est pas celui-l\u00e0 qui est important, dit Marcueil, mais son qualificatif\u00a0:\u00a0<em>RIGIDAE.<\/em><br \/>\n\u2014 Je ne vois pas le moyen de r\u00e9futer votre interpr\u00e9tation, dit Bathybius\u00a0; mais&#8230; Messaline \u00e9tait une nymphomane, voil\u00e0 tout. Cet exemple&#8230; hyst\u00e9rique ne prouve donc rien.<br \/>\n\u2014 Il n\u2019y a de vraies femmes que les Messalines, murmura Marcueil sans qu\u2019on l\u2019entend\u00eet.<br \/>\nIl reprit :<br \/>\n\u2014 Les organes des deux sexes sont bien compos\u00e9s, docteur, des m\u00eames \u00e9l\u00e9ments, diff\u00e9renci\u00e9s quelque peu ?<br \/>\n\u2014 Sensiblement, r\u00e9pondit le docteur. O\u00f9 voulez-vous en venir, encore ?<br \/>\n\u2014 \u00c0 ceci, qui est logique, dit Marcueil, qu\u2019il n\u2019y a point de raison pour qu\u2019il ne se produise pas chez l\u2019homme, \u00e0 partir d\u2019un certain chiffre, les m\u00eames ph\u00e9nom\u00e8nes physiologiques que chez une Messaline.<br \/>\n\u2014 \u00c0 savoir,\u00a0<em>rigidi tentigo veretri<\/em>\u00a0?Mais c\u2019est absurde, follement absurde, s\u2019exclama le docteur. C\u2019est m\u00eame l\u2019absence de ce ph\u00e9nom\u00e8ne indispensable qui s\u2019opposera toujours \u00e0 ce que l\u2019homme d\u00e9passe, num\u00e9riquement, ce qui reste bien les forces humaines\u00a0!<br \/>\n\u2014 Pardon, docteur, il suit de mon&#8230; raisonnement que cette manifestation devienne permanente et plus exasp\u00e9r\u00e9e \u00e0 mesure que l\u2019on s\u2019\u00e9loigne, les ayant franchies vers l\u2019infini num\u00e9rique, des forces humaines\u00a0; et qu\u2019il y ait avantage, par cons\u00e9quent, \u00e0 les franchir dans le plus court d\u00e9lai possible, ou, si l\u2019on veut, imaginable.<br \/>\nBathybius ne daigna pas r\u00e9pondre. Quant au g\u00e9n\u00e9ral, il s\u2019\u00e9tait d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 de la conversation.<br \/>\n\u2014 Autre question, docteur, s\u2019obstina Marcueil. N\u2019\u00eates-vous point d\u2019avis qu\u2019un homme qui, sur un million d\u2019occasions, n\u2019en saisit qu\u2019une, est un homme mod\u00e9r\u00e9\u00a0? en mati\u00e8re sexuelle, un homme continent ?<br \/>\nLe docteur le regarda.<br \/>\n\u2014 Or, docteur, je ne vous apprendrai pas que le nombre d\u2019occasions offertes par la nature \u00e0 l\u2019acte de la reproduction, le nombre d\u2019ovules est, chez chaque femme, de&#8230;<br \/>\n\u2014 Oui, dix-huit millions, dit s\u00e8chement Bathybius.<br \/>\n\u2014 Dix-huit par jour, cela n\u2019a donc rien de surnaturel\u00a0! Une fois sur un million\u00a0! Et je suppose un homme sain\u00a0; mais vous avez bien observ\u00e9 des cas pathologiques ?<br \/>\n\u2014 Sans doute, dit Bathybius, bourru\u00a0: priapisme, satyriasis, mais ne jugeons pas sur des maladies.<br \/>\n\u2014 Et l\u2019influence d\u2019excitants ?<br \/>\n\u2014 Si nous \u00e9cartons les maladies, \u00e9cartons les aphrodisiaques.<br \/>\n\u2014 Les aliments de r\u00e9serve, alors, l\u2019alcool\u00a0? Car c\u2019est bien un suraliment, quelque chose comme la viande de b\u0153uf, les \u0153ufs \u00e0 la coque ou le fromage de gruy\u00e8re ?<br \/>\n\u2014 Vous en avez, des d\u00e9finitions, r\u00e9pliqua Bathybius, devenu soudain tout \u00e0 fait r\u00e9joui. Je crois entendre notre ami Elson. Je vois d\u00e9cid\u00e9ment que vous n\u2019avez pas \u00e9t\u00e9 une minute s\u00e9rieux. \u00c7a vaut mieux. Et puis l\u2019alcool scl\u00e9rose les tissus.<br \/>\n\u2014 Quoi\u00a0? dit le g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\n\u2014 Les durcit, dit Bathybius. Les art\u00e8res des alcooliques se scl\u00e9rosent, ce qui leur constitue une vieillesse pr\u00e9matur\u00e9e.<br \/>\n\u2014 Eh bien, dit Marcueil&#8230; ne bondissez pas, docteur\u00a0: certain&#8230; \u00ab\u00a0ph\u00e9nom\u00e8ne indispensable\u00a0\u00bb, comme vous dites, ne serait-il pas une scl\u00e9rose ?<br \/>\n\u2014 C\u2019est rigolo, dit Bathybius, mais c\u2019est enfantin. Histologiquement, c\u2019est idiot. Exp\u00e9rimentalement, il n\u2019y a rien de moins viril qu\u2019un alcoolique. Commode, l\u2019alcool, pour conserver les enfants\u00a0; mais pas, que je sache, pour les faire\u00a0!<br \/>\n\u2014 Et un alcoolis\u00e9\u00a0? dit Marcueil.<br \/>\n\u2014 L\u2019effet ne dure pas, car le danger de l\u2019alcool est que la r\u00e9action qu\u2019il produit d\u00e9passe l\u2019excitation.<br \/>\n\u2014 Vous \u00eates un savant, docteur, un grand savant, le plus savant de votre temps, ce qui, h\u00e9las\u00a0! implique que vous \u00eates de votre temps. Vous \u00eates mon v\u00e9n\u00e9rable a\u00een\u00e9, docteur\u00a0; mais savez-vous ce qu\u2019on professe aujourd\u2019hui\u00a0? que notre g\u00e9n\u00e9ration nouvelle est toute jeune, c\u2019est-\u00e0-dire que sa science est d\u2019une fraction de si\u00e8cle plus vieille que la v\u00f4tre\u00a0: la r\u00e9action d\u00e9primante de l\u2019alcool, dans certains temp\u00e9raments, pr\u00e9c\u00e8de l\u2019excitation!<br \/>\n\u2014 Il n\u2019est pas possible qu\u2019elle pr\u00e9c\u00e8de, dit le docteur. Elle doit suivre une excitation ant\u00e9rieure.<br \/>\n\u2014 Vous dites alors, et j\u2019en suis flatt\u00e9, que moi et d\u2019autres nous sommes la r\u00e9sultante de g\u00e9n\u00e9rations surexcit\u00e9es par le sang des viandes et la force des vins&#8230; l\u2019explosion d\u2019une compression\u00a0! La mode des d\u00e9finitions change. Un peu plus pr\u00e8s de l\u2019\u00e2ge de pierre, au dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle par exemple, c\u2019est ce qu\u2019on aurait appel\u00e9 \u00ab\u00a0avoir de la race\u00a0\u00bb\u00a0! Docteur, il est temps que les bourgeois \u2014j\u2019appelle de ce nom tous les fils de l\u2019eau trouble et du pain pas blanc \u2014 commencent \u00e0 boire de l\u2019alcool, s\u2019ils veulent que leur post\u00e9rit\u00e9 nous vaille\u00a0!<br \/>\n\u2014 Vous dites du mal de l\u2019eau\u00a0? s\u2019\u00e9tonna le docteur.<br \/>\n\u2014 Mon cher Sangrado, ne vous alarmez pas\u00a0: ce liquide n\u2019a pas de go\u00fbt plus particuli\u00e8rement naus\u00e9eux, du moins en bains de pieds et en lavements\u00a0! C\u2019est lui faire une place assez belle que le r\u00e9server \u00e0 ces usages\u00a0! Donc, que penseriez-vous d\u2019augmenter m\u00e9thodiquement, en progression g\u00e9om\u00e9trique, je suppose, le r\u00e9gime d\u2019un alcoolique\u00a0? continua Marcueil, qui paraissait prendre un vif amusement \u00e0 taquiner le docteur. Que diriez-vous d\u2019alcooliser un alcoolique ?<br \/>\n\u2014 Vous vous fichez de moi, grommela Bathybius, comme il l\u2019avait r\u00e9pondu \u00e0 William Elson.<br \/>\n\u2014 Je n\u2019attache aucune importance \u00e0 l\u2019alcool, pas plus qu\u2019\u00e0 tout autre excitant, s\u2019excusa Marcueil, mais je crois supposable qu\u2019un homme qui ferait l\u2019amour ind\u00e9finiment n\u2019\u00e9prouverait pas plus de difficult\u00e9 \u00e0 faire n\u2019importe quoi d\u2019autre ind\u00e9finiment\u00a0: boire de l\u2019alcool, dig\u00e9rer, d\u00e9penser de la force musculaire, etc. Quelle que soit la nature des actes, le dernier est pareil au premier, comme dans une route, si les Ponts-et-Chauss\u00e9es n\u2019ont point fait erreur, le dernier kilom\u00e8tre est \u00e9gal au premier.<br \/>\n\u2014 La science a d\u2019autres convictions l\u00e0- dessus, dit le docteur qui se f\u00e2chait. Ailleurs que dans le domaine de l\u2019impossible, que les savants n\u2019admettent point, vu que l\u00e0 ils n\u2019ont point de chaire, les \u00e9nergies ne se d\u00e9veloppent \u2014 et pas ind\u00e9finiment, encore\u00a0! \u2014 que lorsqu\u2019elles sont sp\u00e9cialis\u00e9es\u00a0: un lutteur n\u2019est pas un \u00e9talon ni un penseur\u00a0; l\u2019Hercule universel n\u2019a exist\u00e9 ni n\u2019existera jamais\u00a0; et quant aux bienfaits de l\u2019alcoolisme\u00a0: les taureaux ne boivent que de l\u2019eau\u00a0!<br \/>\n\u2014 Dites donc, docteur, demanda le plus innocemment qu\u2019il put Marcueil, vous n\u2019avez pas essay\u00e9 de leur faire boire de l\u2019alcool ?<br \/>\nMais Bathybius n\u2019entendait plus\u00a0: il \u00e9tait parti en fermant avec fracas la porte du bar. Il habitait d\u2019ailleurs \u00e0 deux pas.<br \/>\nAlors il se passa quelque chose :<br \/>\nMarc-Antoine tressaillit, se d\u00e9tira comme un lion qui va bondir, se dressa avec une gradation savante au-dessus de son comptoir, \u00e9tendit les bras, toussa et dit pos\u00e9ment :<br \/>\n\u2014 Order, please\u00a0!<br \/>\nCe fut tout, et il se rassit.<br \/>\nLe g\u00e9n\u00e9ral, g\u00ean\u00e9 par l\u2019algarade du docteur, s\u2019effor\u00e7a de changer le cours des pens\u00e9es d\u2019Andr\u00e9 Marcueil :<br \/>\n\u2014 Charmante soir\u00e9e, tant\u00f4t, dit-il. Vous aviez beaucoup de monde. Andr\u00e9 sursauta, avec une v\u00e9h\u00e9mence que ne justifiait point l\u2019originalit\u00e9 de la remarque.<br \/>\n\u2014 \u00c0 propos, g\u00e9n\u00e9ral, c\u2019est \u00e0 vous que je dois l\u2019honneur d\u2019avoir re\u00e7u M. William Elson. C\u2019est un savant de grande valeur.<br \/>\n\u2014 Peuh\u00a0! dit le g\u00e9n\u00e9ral, dans l\u2019intention louable, encourag\u00e9e par le stout, de faire le modeste, comme s\u2019il e\u00fbt pris le compliment pour lui-m\u00eame\u00a0; un chimiste sans importance, ne parlons pas de cela, mon cher\u00a0; la chimie, qu\u2019est-ce, entre nous, mon jeune ami\u00a0? c\u2019est comme une esp\u00e8ce de photographie dont on ne peut jamais encadrer les \u00e9preuves.<br \/>\n\u2014 Et&#8230; dit encore Andr\u00e9, qui h\u00e9sita&#8230; Cette jeune fille, mademoiselle Elson\u00a0?<br \/>\n\u2014 Peuh! s\u2019\u00e9cria le g\u00e9n\u00e9ral, qui \u00e9tait lanc\u00e9 maintenant dans l\u2019art de d\u00e9cliner les louanges, d\u2019un galop \u00e0 traverser l\u2019Afrique\u00a0; peuh\u00a0! un petit bout de femme&#8230;<br \/>\nIl n\u2019entrevit pas lui-m\u00eame ce qu\u2019allait \u00eatre la fin de sa phrase, mais on pouvait la supposer p\u00e9jorative.<br \/>\nAndr\u00e9 Marcueil se dressa, \u00e9branlant la table et renversant les pintes d\u2019\u00e9tain\u00a0; \u00a0son visage, anim\u00e9 d\u2019une col\u00e8re subite, se pencha vers le g\u00e9n\u00e9ral, et son lorgnon sauta comme si ses regards avaient eu le pouvoir de se lancer \u00e0 la joue de son interlocuteur.<br \/>\nLe g\u00e9n\u00e9ral fut estomaqu\u00e9, et encore plus quand il entendit siffler cette menace baroque :<br \/>\n\u2014 G\u00e9n\u00e9ral, je vous croyais quelque&#8230; galanterie fran\u00e7aise\u00a0! Je devrais vous casser en deux, mais ce n\u2019est pas la peine, vous n\u2019\u00eates pas assez fort\u00a0!<br \/>\n\u2014\u00a0<em>Order, please\u00a0! Order\u00a0!<\/em>\u00a0tonna en m\u00eame temps la voix de Mr. Marc-Antony, qui couvrit celle de Marcueil.<br \/>\nLe g\u00e9n\u00e9ral s\u2019imagina avoir mal entendu\u00a0; d\u2019abord parce qu\u2019il ne comprit pas quel motif Marcueil pouvait avoir de se f\u00e2cher, ensuite parce qu\u2019il le vit renverser les pintes. Il interpr\u00e9ta, pour le repos de sa cervelle :<br \/>\n\u00ab&#8230; Ce stout n\u2019est pas assez fort.\u00a0\u00bb<br \/>\n\u2014 Barman\u00a0! appela-t-il. Et \u00e0 Marcueil :<br \/>\n\u2014 Qu\u2019est-ce que vous prenez ?<br \/>\nMais Marcueil paya, empoigna le g\u00e9n\u00e9ral sous le bras et l\u2019emmena \u00e0 grands pas, d\u2019abord hors du bar, puis &#8212; enjoignant d\u2019un signe \u00e0 son coup\u00e9 de les attendre \u00e0 la m\u00eame place &#8212; dans la direction du Bois de Boulogne.<br \/>\n\u2014 Mais ce n\u2019est pas mon chemin pour rentrer, protesta le g\u00e9n\u00e9ral\u00a0: j\u2019habite \u00e0 Saint- Sulpice\u00a0!<br \/>\nIl rumina\u00a0:<br \/>\n\u2014 Il est ivre sans doute, quoique ni lui ni moi n\u2019ayons bu. Hol\u00e0, mon vieux, &#8212; mon jeune ami, veux-je dire, &#8212; nous faisons fausse route. Si vous n\u2019\u00eates pas d\u2019aplomb &#8212; je comprends \u00e7a, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 jeune aussi &#8212; voulez-vous que je vous ram\u00e8ne \u00e0 votre voiture ?<br \/>\n\u2014 Vous n\u2019\u00eates pas assez fort, r\u00e9pondit avec tranquillit\u00e9 Andr\u00e9 Marcueil.<br \/>\n\u2014 Hein\u00a0? elle est raide celle-l\u00e0, r\u00e9pondit l\u2019autre, en secouant le bras de Marcueil.<br \/>\nCelui-ci recula.<br \/>\n\u2014 O\u00f9 est-il pass\u00e9\u00a0? chercha le g\u00e9n\u00e9ral. \u00c7a parle d\u2019Hercule et \u00e7a se laisse d\u00e9molir par la poign\u00e9e de main d\u2019un vieillard. Mais o\u00f9 \u00eates-vous, mon jeune ami\u00a0? la nuit est-elle si noire, ou seriez-vous devenu n\u00e8gre\u00a0? Il fredonna :<br \/>\nUn n\u00e8gre fort comme un Hercule<br \/>\nFut attaqu\u00e9 par un soldat&#8230;<br \/>\n\u2014 Nous sommes arriv\u00e9s, dit Marcueil.<br \/>\n\u2014 O\u00f9 \u00e7a\u00a0? s\u2019\u00e9tonna Sider. Chez vous\u00a0? Chez moi\u00a0? Une forme blanche s\u2019\u00e9bouriffa pr\u00e8s d\u2019eux, ainsi que s\u2019illumine le globe laiteux d\u2019une veilleuse. Deux notes, comme de violoncelle, ulul\u00e8rent. Plus loin, des griffes coururent et un glapissement tra\u00eena.<br \/>\n\u2014 Les chacals ?<br \/>\nPuis tout de suite, et avec cette grande facilit\u00e9 de ne point s\u2019\u00e9bahir qu\u2019ont les \u00e2mes pures, le g\u00e9n\u00e9ral s\u2019esclaffa :<br \/>\n\u2014 Quand et par o\u00f9 sommes-nous entr\u00e9s\u00a0? C\u2019est ferm\u00e9 la nuit\u00a0! Ah\u00a0! j\u2019y suis\u00a0! fallait donc le dire, mon jeune ami, que vous aviez un domicile au Jardin d\u2019Acclimatation, \u00e0 moins que ce ne soit celui de votre ma\u00eetresse\u00a0! Cela n\u2019a rien d\u2019\u00e9tonnant, vous \u00eates si excentrique! J\u2019aurais d\u00fb m\u2019en douter.<br \/>\nUn ara cria, rauque, les deux syllabes de son propre nom\u00a0; les chiens sauvages grogn\u00e8rent derri\u00e8re leur grille, et le harfang des neiges, dans sa cage \u00e9troite, fixa les deux hommes de ses yeux blonds.<br \/>\n\u2014 Je n\u2019habite pas ici et je n\u2019ai pas de ma\u00eetresse\u00a0; mais ici habite quelque chose d\u2019assez fort pour que je joue avec, dit lentement Andr\u00e9 Marcueil.<br \/>\nIls march\u00e8rent le long des enclos\u00a0; de grandes formes noires bondirent, les suivant, chacune en de\u00e7\u00e0 des barri\u00e8res, et, au fur et \u00e0 mesure de la promenade, d\u2019autres surgirent.<br \/>\n\u2014 Ah \u00e7a! Il est vraiment saoul, dit le g\u00e9n\u00e9ral. Dr\u00f4le d\u2019endroit pour chercher la petite b\u00eate.<br \/>\nL\u2019\u00e9l\u00e9phant, dans sa maison, trompeta et ses vitres vibr\u00e8rent.<br \/>\n\u2014 Veut-il boxer avec les kangourous\u00a0? Mais on faisait \u00e7a au cirque il y a trente ans, et \u00e7a s\u2019est trop vu\u00a0! Voyons, mon vieux, allons-nous-en, c\u2019est bien assez d\u2019avoir escalad\u00e9 la cl\u00f4ture, car les gardes du Bois nous emb\u00eateront\u00a0: je sais ce que c\u2019est que la discipline\u00a0!<br \/>\n\u00c0 leur droite, l\u2019Aquarium s\u2019\u00e9levait, glauque. Marcueil tourna \u00e0 gauche, et le g\u00e9n\u00e9ral respira, car l\u00e0 cessaient les parcs d\u2019animaux, et il n\u2019avait plus \u00e0 craindre quelque folie d\u2019ivrogne t\u00e9m\u00e9raire de la part de son compagnon.<br \/>\n\u2014 Regardez, je vais tuer la b\u00eate, dit Marcueil, tr\u00e8s calme.<br \/>\n\u2014 Quelle b\u00eate\u00a0? Tu es saoul, mon vieux&#8230; jeune ami, dit le g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\n\u2014 La b\u00eate, dit Marcueil.<br \/>\nDevant eux, trapue, sous la lune, s\u2019accroupissait une chose de fer, avec comme des coudes sur ses genoux, et des \u00e9paules, sans t\u00eate, en armure.<br \/>\n\u2014 Le dynamom\u00e8tre\u00a0! s\u2019exclama, hilare, le g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\n\u2014 Je vais tuer cela, r\u00e9p\u00e9ta avec obstination Marcueil.<br \/>\n\u2014 Mon jeune ami, dit le g\u00e9n\u00e9ral, quand j\u2019avais votre \u00e2ge et m\u00eame moins, que j\u2019\u00e9tais \u00ab\u00a0taupin\u00a0\u00bb \u00e0 Stanislas, j\u2019ai souvent d\u00e9pendu des enseignes, d\u00e9viss\u00e9 des vespasiennes, vol\u00e9 des bo\u00eetes au lait, enferm\u00e9 des pochards dans des corridors, mais je n\u2019ai pas encore cambriol\u00e9 de distributeur automatique\u00a0! Il n\u2019y a pas \u00e0 dire, tu prends \u00e7a pour un distributeur automatique\u00a0! Enfin, il est saoul&#8230; Mais fais attention, il n\u2019y a rien l\u00e0-dedans pour toi, mon jeune ami\u00a0!<br \/>\n\u2014 C\u2019est plein, plein de force, et plein, plein de nombre l\u00e0-dedans, causait tout seul Andr\u00e9 Marcueil.<br \/>\n\u2014 Enfin, condescendit le g\u00e9n\u00e9ral, je veux bien t\u2019aider \u00e0 casser cela, mais comment\u00a0? Coups de pied, coups de poing\u00a0? Tu ne voudrais pas que je te pr\u00eate mon sabre\u00a0? pour le mettre en deux morceaux\u00a0!<br \/>\n\u2014 Casser cela\u00a0? oh non, dit Marcueil\u00a0: je veux tuer cela.<br \/>\n\u2014 Gare la contravention, alors, pour bris de monument d\u2019utilit\u00e9 publique!dit le g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\n\u2014 Tuer&#8230; avec un permis, dit Marcueil. Et il fouilla dans la poche de son gilet et en tira une pi\u00e8ce de dix centimes, fran\u00e7aise.<br \/>\nLa fente du dynamom\u00e8tre, verticale, luisait.<br \/>\n\u2014 C\u2019est une femelle, dit gravement Marcueil. Mais c\u2019est tr\u00e8s fort. La pi\u00e8ce de monnaie d\u00e9clencha un d\u00e9clic\u00a0: ce fut comme si la massive machine, sournoisement, se mettait en garde.<br \/>\nAndr\u00e9 Marcueil saisit l\u2019esp\u00e8ce de fauteuil de fer par les deux bras, et, sans effort apparent, tira :<br \/>\n\u2014 Venez, madame, dit-il.<br \/>\nSa phrase s\u2019acheva en un fracas de ferraille formidable, les ressorts rompus se tordaient sur le sol comme les entrailles de la b\u00eate\u00a0; le cadran grima\u00e7a et son aiguille vira affol\u00e9e deux ou trois tours comme un \u00eatre traqu\u00e9 qui cherche une issue.<br \/>\n\u2014 Trottons-nous, dit le g\u00e9n\u00e9ral\u00a0: cet animal, pour m\u2019\u00e9pater, a su choisir un instrument qui n\u2019\u00e9tait pas solide.<br \/>\nTr\u00e8s lucides maintenant tous les deux, quoique Marcueil n\u2019e\u00fbt pas pens\u00e9 \u00e0 jeter les deux poign\u00e9es qui lui faisaient des cestes brillants, ils refranchirent la cl\u00f4ture et remont\u00e8rent l\u2019avenue, vers le coup\u00e9.<br \/>\nL\u2019aube se levait, comme la lumi\u00e8re d\u2019un autre monde.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3>IV.<\/h3>\n<h3>Un petit bout de femme<\/h3>\n<p>La femme qui entre a le m\u00eame frou-frou que celle qui se d\u00e9shabille.<br \/>\nLe lendemain matin, miss Elson entrait chez Andr\u00e9 Marcueil.<br \/>\nIl venait de prendre son premier d\u00e9jeuner, en secret, car il suivait un r\u00e9gime de viande de mouton crue, comme un poitrinaire d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 ou comme un sauvage bien portant. Il s\u2019\u00e9tait livr\u00e9 ensuite \u00e0 ses ablutions compliqu\u00e9es, telles que les e\u00fbt pratiqu\u00e9es un adepte aveugl\u00e9ment cr\u00e9dule de la m\u00e9thode de l\u2019abb\u00e9 Kneipp&#8230; ou une prostitu\u00e9e professionnelle. Il \u00e9tait encore roul\u00e9 dans des linges humides, et, par-dessus, dans une sorte de robe de moine en grosse laine, emmitouflement hygi\u00e9nique dit \u00ab\u00a0le manteau espagnol\u00a0\u00bb.<br \/>\n\u00c0 ce moment Ellen parut.<br \/>\nUn bourdonnement d\u2019une acuit\u00e9 croissante avait annonc\u00e9 sa venue. On e\u00fbt dit une sir\u00e8ne de steamer, et tant que le bourdonnement persista, Marcueil eut ce mot dans les oreilles\u00a0: sir\u00e8ne.<br \/>\nUne automobile monstrueuse \u2014 le mod\u00e8le de course unique invent\u00e9 tout r\u00e9cemment par Arthur Gough et m\u00fb par des m\u00e9langes d\u00e9tonants dont le secret appartenait \u00e0 William Elson \u2014 le m\u00eame v\u00e9hicule sur lequel Elson et sa fille \u00e9taient partis la veille, mais cette fois pilot\u00e9 par Ellen toute seule \u2014 s\u2019\u00e9tait pr\u00e9cipit\u00e9 \u00e0 des allures d\u2019hippogriffe vers le perron.<br \/>\nSir\u00e8ne\u00a0: ce nom avait \u00e9t\u00e9 sugg\u00e9r\u00e9 \u00e0 Marcueil par le ronflement du moteur qui \u00e9branlait les vitres de Lurance. Le masque de chauffeuse, en peluche ros\u00e9, d\u2019Ellen lui dessinait une curieuse t\u00eate d\u2019oiseau, et Marcueil se rappela que les vraies sir\u00e8nes de la fable n\u2019\u00e9taient point des monstres marins, mais de surnaturels oiseaux de mer.<br \/>\nElle \u00f4ta son masque, du geste dont un homme salue.<br \/>\nC\u2019\u00e9tait une petite femme \u2014 un petit bout de femme, comme avait dit le g\u00e9n\u00e9ral \u2014 brune et p\u00e2le, sauf du ros\u00e9 aux joues, avec une figure ronde, un nez un peu retrouss\u00e9, des l\u00e8vres \u00e9troites, d\u2019immenses cils et presque pas de sourcils, de telle sorte que si elle se tournait de profil, les longs cils bruns se d\u00e9tachaient hors du visage, et on pouvait s\u2019imaginer \u2014 ses cheveux \u00e9tant dissimul\u00e9s sous la toque de cuir fauve \u2014 qu\u2019elle \u00e9tait blonde.<br \/>\nApr\u00e8s quelques phrases banales\u00a0:<br \/>\n\u2014 Ma visite est incorrecte, dit Ellen.<br \/>\nLe costume de Marcueil, toujours serr\u00e9 dans son manteau espagnol, r\u00e9pondait \u00e9loquemment pour lui qui ne l\u2019\u00e9tait pas moins.<br \/>\nMais si bizarre et un peu ridicule que f\u00fbt ce costume, une pudeur c\u00e9nobitique ne l\u2019e\u00fbt pas d\u00e9savou\u00e9. La robe de bure engainait Marcueil de la nuque aux chevilles. Ellen, sans affectation, laissa descendre son regard sur les pieds, nus dans des socques de bois\u00a0: ils \u00e9taient extraordinairement petits, comme les vases antiques figurent ceux des faunes\u00a0; et elle n\u2019en vit que le renflement du talon et de l\u2019orteil\u00a0: la cambrure de la plante se perdait sous la robe comme une vo\u00fbte lilliputienne s\u2019\u00e9l\u00e8ve.<br \/>\nElle murmura, ainsi qu\u2019un mot d\u2019ordre qui serait compris de Marcueil et d\u2019elle, seuls\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019Indien tant c\u00e9l\u00e9br\u00e9 par Th\u00e9ophraste&#8230;\u00a0\u00bb Marcueil, qui n\u2019avait pas son lorgnon, baissa les yeux soudain, comme pour dissimuler son \u00e2me ou toute autre chose int\u00e9rieure \u2014 \u00e0 la jeune fille.<br \/>\nEllen continua avec tranquillit\u00e9 un dialogue pas commenc\u00e9 :<br \/>\n\u2014 Devinez pourquoi je crois \u00e0 l\u2019Indien\u00a0? Parce que personne n\u2019y croira&#8230; heureusement\u00a0! En public d\u2019ailleurs, je n\u2019y croirais pas&#8230; Ne vous \u00e9tonnez point, quand nous nous reverrons dans quelque salon, que je me moque plus, et plus f\u00e9rocement qu\u2019aucune femme, de l\u2019Homme dont la force n\u2019a pas de limites&#8230;<br \/>\n\u2014 Combien avez-vous eu d\u2019amants\u00a0? demanda Marcueil avec une simplicit\u00e9 froide.<br \/>\nSans r\u00e9pondre \u00e0 cette question, elle dit :<br \/>\n\u2014 Vous aimez les chiffres\u00a0? Soit\u00a0: il y a une chance sur mille que \u00ab\u00a0l\u2019Indien\u00a0\u00bb existe, et pour cette chance il valait la peine de venir. Il y a mille chances pour une \u2014 et ceci importe \u00e0 ma respectabilit\u00e9 \u2014 que personne ne croie que l\u2019Indien existe. Il y a donc, au total, mille et une bonnes raisons que je sois venue vous voir.<br \/>\n\u2014 Combien \u00e9taient-ils\u00a0? r\u00e9p\u00e9ta un peu insolemment Marcueil.<br \/>\n\u2014 Mais&#8230; ils n\u2019\u00e9taient pas, cher monsieur, dit avec dignit\u00e9 Ellen.<br \/>\n\u2014 Mentir est classiquement f\u00e9minin, mais vague, dit Marcueil.<br \/>\n\u2014 Ils n\u2019ont pas compt\u00e9 aux yeux du monde, qui n\u2019a rien su, ni aux miens, car je r\u00eavais davantage\u00a0! L\u2019Amant absolu doit exister puisque la femme le con\u00e7oit, de m\u00eame qu\u2019il n\u2019y a qu\u2019une preuve de l\u2019immortalit\u00e9 de l\u2019\u00e2me, c\u2019est que l\u2019\u00eatre humain, par peur du n\u00e9ant, y aspire!<br \/>\n\u2014 A\u00efe\u00a0! fit \u00e0 part Marcueil, qui n\u2019aimait pas la scolastique, ni aucune esp\u00e8ce de philosophie ou litt\u00e9rature, peut-\u00eatre parce qu\u2019il les poss\u00e9dait trop\u00a0; puis tout haut, pour ne pas \u00eatre en reste de p\u00e9danterie, il situa la citation :<br \/>\n\u2014\u00a0<em>Ipsissimaverba sanctiThomas<\/em>.<br \/>\n\u2014 Donc, dit avec beaucoup de naturel Ellen, j\u2019y crois parce que personne n\u2019y croira&#8230;\u00a0<em>parce que c\u2019est absurde<\/em>&#8230; comme je crois en Dieu\u00a0! D\u2019abord parce que si d\u2019autres y croyaient je ne l\u2019aurais plus \u00e0 moi seule, je serais tromp\u00e9e et jalouse, et puis il me pla\u00eet de rester vierge, de la seule mani\u00e8re qui ne soit pas incompatible avec la volupt\u00e9, et que reconnaisse le monde\u00a0; on est vierge quand on r\u00e9unit deux conditions\u00a0; n\u2019\u00eatre pas mari\u00e9e, et que l\u2019amant soit inconnu&#8230; ou impossible\u00a0!<br \/>\n\u2014 L\u2019Indien comme amant, dites-vous, r\u00e9p\u00e9ta Marcueil. Je dis\u00a0: vous non point par trop de respect mais parce que je suppose que vous \u00eates plusieurs femmes ?<br \/>\nEt sa voix changea et se fit paternellement douce, comme s\u2019il consolait une enfant de la privation d\u2019un joujou qu\u2019il e\u00fbt trouv\u00e9 imprudent de lui donner\u00a0:<br \/>\n\u2014 \u00ab\u00a0L\u2019Indien\u00a0\u00bb, c\u2019est de la curiosit\u00e9 ou de la litt\u00e9rature, ce n\u2019est pas amusant\u00a0! Cela n\u00e9cessite des tas de petites cuisines\u00a0! A partir de&#8230; onze par exemple, pour ne parler que des rudiments et puisque nous ne pouvons \u00e9viter les chiffres&#8230; un peu avant de prendre cong\u00e9 des forces humaines \u2014 le plaisir doit \u00eatre \u00e0 peu pr\u00e8s le m\u00eame que peuvent \u00e9prouver les dents d\u2019une scie rod\u00e9es par une lime\u00a0! Il faut recourir \u00e0 des pansements et liniments&#8230;<br \/>\n\u2014 \u00c0 partir de onze, nota Ellen. Ensuite ?<br \/>\n\u2014 Ensuite, il y a, quelque part au loin dans la s\u00e9rie des nombres, le moment o\u00f9 la femme tourne en hurlant sur elle-m\u00eame et court par la chambre comme \u2014 l\u2019expression populaire est admirable\u00a0! comme un rat empoisonn\u00e9\u00a0! Il y a&#8230; au fait, il n\u2019y a peut-\u00eatre pas d\u2019Indien\u00a0! C\u2019est plus simple.<br \/>\nQuand un homme et une femme dissertent si longtemps avec autant de calme, c\u2019est que l\u2019un \u2014 ou l\u2019une \u2014 esp\u00e8re qu\u2019ils ne sont pas loin de tomber dans les bras l\u2019un de l\u2019autre.<br \/>\n\u2014 Tu n\u2019as pas de c\u0153ur\u00a0! cria Ellen.<br \/>\n\u2014 Je&#8230; n\u2019ai pas de c\u0153ur, madame, soit, dit Marcueil. Alors, je le remplace sans doute par autre chose&#8230; puisque vous \u00eates venue.<br \/>\nIl se mordit les l\u00e8vres et ouvrit la fen\u00eatre. Leur entretien cessait d\u2019\u00eatre intime, \u00e0 port\u00e9e maintenant, par la baie large, de valets s\u2019empressant dans la cour. Ellen saisit la main de Marcueil.<br \/>\n\u2014 Vous \u00eates chiromancienne\u00a0? interrogea- t-il avec raillerie, sans para\u00eetre comprendre le geste banal.<br \/>\nNon, mais je lis dans tes yeux, tes yeux que je vois tout nus aujourd\u2019hui, que si l\u2019on doit croire \u00e0 la m\u00e9tempsycose, tu as \u00e9t\u00e9, quelque part dans des temps anciens, une tr\u00e8s vieille courtisane&#8230;<br \/>\n\u2014 Toutes les courtisanes sont reines, r\u00e9pondit Marcueil pour dire une insignifiance, et en effleurant, avec une galanterie impassible, le gant d\u2019Ellen de ses l\u00e8vres velues.<br \/>\nLe gant, comme un curieux petit animal excit\u00e9 ou irrit\u00e9, se crispa. Marcueil n\u2019e\u00fbt pas \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s \u00e9tonn\u00e9 de l\u2019entendre japper. Au pied du perron, d\u2019un doigt f\u00e9brile, Ellen cassa la tige d\u2019une rose rouge.<br \/>\nMarcueil, toujours grave, interpr\u00e9ta :<br \/>\n\u2014 Vous aimez les fleurs ?<br \/>\nIl affectait de croire \u00e0 un caprice et de s\u2019excuser de ne l\u2019avoir point pr\u00e9venu. Les roses de Lurance l\u2019eussent justifi\u00e9\u00a0: elles avaient une renomm\u00e9e imm\u00e9moriale et plusieurs \u00e9taient des vari\u00e9t\u00e9s uniques. Marcueil ouvrit la serpette d\u2019un couteau de poche et s\u2019approcha du parterre. Miss Elson remercia d\u2019un mouvement de t\u00eate.<br \/>\n\u2014 Inutile. Je pars demain. J\u2019aimerais, il est vrai, que leur parfum et leurs couleurs m\u2019\u00e9gayent la longue voie monotone et les wagons enfum\u00e9s, mais elles se faneraient.<br \/>\nAvec un empressement qui choqua Ellen, Marcueil fit dispara\u00eetre son canif.<br \/>\n\u2014 J\u2019oubliais\u00a0: la grande course&#8230; Oui&#8230; Il ne faut pas qu\u2019elles se fanent&#8230;<br \/>\nEllen, pour n\u2019avoir pas \u00e0 s\u2019avouer qu\u2019elle trouvait les mani\u00e8res de Marcueil un peu trop brutalement discourtoises, se r\u00e9installa avec brusquerie sur sa voiture, qui s\u2019\u00e9broua.<br \/>\nSans aucun ornement ni confort, rudimentairement peinte de minium, la machine exhibait sans pudeur, on e\u00fbt dit avec orgueil, ses organes de propulsion. Elle avait l\u2019air d\u2019un dieu lubrique et fabuleux enlevant la jeune fille. Mais celle-ci tournait, \u00e0 son gr\u00e9, par une sorte de couronne, la t\u00eate du monstre docile \u00e0 droite et \u00e0 gauche&#8230; Les dragons des l\u00e9gendes sont toujours couronn\u00e9s.<br \/>\nLa b\u00eate m\u00e9tallique, comme un gros scarab\u00e9e, essaya ses \u00e9lytres, gratta, tr\u00e9pida, m\u00e2chonna avec ses palpes et s\u2019en alla.<br \/>\nEllen, qui avait une robe vert p\u00e2le, parut une petite algue accroch\u00e9e en travers d\u2019un gigantesque tronc de corail emport\u00e9 par un courant&#8230;<br \/>\nMarcueil, pr\u00e9occup\u00e9, \u00e9coutait d\u00e9cro\u00eetre le bourdonnement sifflant du moteur\u00a0; il en \u00e9coutait encore le souvenir au fond de ses oreilles, que le son r\u00e9el avait depuis longtemps disparu.<br \/>\n\u2014 Il ne faut pas qu\u2019elles se fanent, r\u00e9fl\u00e9chissait-il.<br \/>\nEnfin, comme r\u00e9veill\u00e9, il appela le jardinier et lui ordonna de couper toutes les roses.<\/p>\n<h3>V.<\/h3>\n<h3>La course des dix mille milles<\/h3>\n<p>William Elson avait d\u00e9pass\u00e9 quarante ans quand naquit sa fille Ellen. En cette ann\u00e9e mil neuf cent vingt, il \u00e9tait plus que sexag\u00e9naire, mais la sveltesse de sa haute taille, la vigueur de sa sant\u00e9 et la lucidit\u00e9 de son cerveau d\u00e9mentaient les dates et sa barbe blanche.<br \/>\nIl s\u2019\u00e9tait illustr\u00e9 par ses d\u00e9couvertes toxicologiques, et avait \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 pr\u00e9sident de toutes les nouvelles soci\u00e9t\u00e9s de temp\u00e9rance des \u00c9tats-Unis, du jour o\u00f9, par un revirement pr\u00e9vu de la mode scientifique, il fut proclam\u00e9 que la seule boisson hygi\u00e9nique \u00e9tait l\u2019alcool absolu.<br \/>\nC\u2019est \u00e0 William Elson que l\u2019on dut l\u2019invention philanthropique de d\u00e9naturer l\u2019eau port\u00e9e par des conduites \u00e0 domicile de fa\u00e7on \u00e0 la rendre impotable, tout en la laissant propre aux usages de la toilette.<br \/>\nA son arriv\u00e9e en France, ses th\u00e9ories furent discut\u00e9es par quelques m\u00e9decins attach\u00e9s aux anciennes doctrines. L\u2019adversaire le plus \u00e2pre fut le docteur Bathybius.<br \/>\nIl objecta notamment, d\u00eenant dans un restaurant avec Elson, qu\u2019il \u00e9tait s\u00fbr de reconna\u00eetre chez lui le tremblement des mains alcoolique.<br \/>\nPour toute r\u00e9ponse, le vieil Elson sortit son revolver, et visa le bouton de la sonnerie \u00e9lectrique.<br \/>\n\u2014 Simple promptitude de coup d\u2019\u0153il, pourriez-vous objecter, dit-il au docteur; veuillez donc me tenir cette carte de menu devant la figure. Sa main n\u2019avait pas boug\u00e9 apr\u00e8s que fut interpos\u00e9 l\u2019\u00e9cran. Le coup partit.<br \/>\nL\u2019arme tirait des balles dum-dum. Il ne resta rien du bouton \u00e9lectrique, assez peu de la cloison, et quelques hurlements inachev\u00e9s d\u2019un paisible consommateur qui en \u00e9tait aux hors-d\u2019\u0153uvre dans le cabinet voisin. Mais pendant une seconde le bouton \u00e9lectrique, percut\u00e9 au centre, avait transmis le courant \u00e0 la sonnerie.<br \/>\nLe gar\u00e7on parut.<br \/>\n\u2014 Une autre bouteille d\u2019alcool, commanda Elson. Tel \u00e9tait l\u2019homme que ses travaux conduisirent \u00e0 l\u2019invention du\u00a0<em>Perpetual-Motion-Food<\/em>.<br \/>\nQue William Elson, ayant enfin fabriqu\u00e9 ce Perpetual-Motion-Food, ait r\u00e9solu, de concert avec Arthur Gough, de \u00ab\u00a0lancer\u00a0\u00bb son produit par une grande course d\u2019une \u00e9quipe cycliste qui en serait exclusivement aliment\u00e9e, contre un train express, cela n\u2019est pas un \u00e9v\u00e9nement sans pr\u00e9c\u00e9dent. Maintes fois, en Am\u00e9rique, d\u00e8s les derni\u00e8res ann\u00e9es du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle, des quintuplettes et des sextuplettes ont battu des rapides sur un ou deux milles\u00a0; mais ce qui \u00e9tait in\u00e9dit c\u2019\u00e9tait de proclamer le moteur humain sup\u00e9rieur aux moteurs m\u00e9caniques sur les grandes distances. La belle confiance que son succ\u00e8s inspira par la suite \u00e0 William Elson dans sa d\u00e9couverte dut l\u2019amener peu \u00e0 peu aux id\u00e9es d\u2019Andr\u00e9 Marcueil touchant l\u2019illimit\u00e9 des forces humaines. Mais en homme pratique il ne les voulut juger illimit\u00e9es que gr\u00e2ce \u00e0 la coop\u00e9ration du\u00a0<em>Perpetual-Motion-Food<\/em>. Quant \u00e0 savoir si Andr\u00e9 Marcueil prit part ou non \u00e0 la course, quoique miss Elson f\u00fbt persuad\u00e9e de l\u2019y avoir reconnu, c\u2019est ce dont nous laissons \u00e0 juger dans ce chapitre. Pour plus d\u2019exactitude, nous empruntons le r\u00e9cit de la course dite du Perpetual-Motion-Food ou des \u00ab\u00a0Dix Mille Milles\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019un des hommes de la quintuplette, Ted Oxborrow, tel que l\u2019a recueilli et publi\u00e9 le\u00a0<em>New-York-Herald<\/em>.<br \/>\n\u2014 Couch\u00e9s horizontalement sur la quintuplette \u2014 du mod\u00e8le ordinaire de course 1920, pas de guidon, pneus de quinze millim\u00e8tres, d\u00e9veloppement de cinquante-sept m\u00e8tres trente-quatre, nos figures plus bas que nos selles dans des masques destin\u00e9s \u00e0 nous abriter du vent et de la poussi\u00e8re\u00a0; nos dix jambes reli\u00e9es, les droites et les gauches, par des tiges d\u2019aluminium, nous d\u00e9marr\u00e2mes sur l\u2019interminable piste am\u00e9nag\u00e9e tout le long des dix mille milles, parall\u00e8lement \u00e0 la voie du grand rapide\u00a0; nous d\u00e9marr\u00e2mes, entra\u00een\u00e9s par une automobile en forme d\u2019obus, \u00e0 la vitesse provisoire de cent vingt kilom\u00e8tres \u00e0 l\u2019heure.<br \/>\nNous \u00e9tions boucl\u00e9s sur la machine pour n\u2019en plus descendre, dans cet ordre\u00a0: \u00e0 l\u2019arri\u00e8re moi Ted Oxborrow\u00a0; devant moi, Jewey Jacobs, Georges Webb, Sammy White \u2014 un n\u00e8gre \u2014 et le pilote de notre \u00e9quipe, Bill Gilbey, que plaisamment nous appelions\u00a0<em>Corporal<\/em>\u00a0Gilbey, parce qu\u2019il \u00e9tait responsable de quatre hommes. Je ne compte pas un nain, Bob Rumble, brimbalant dans une remorque \u00e0 notre suite, et dont le contrepoids servait \u00e0 diminuer ou augmenter l\u2019adh\u00e9rence de notre roue d\u2019arri\u00e8re.<br \/>\nCorporal Gilbey nous passait, \u00e0 intervalles r\u00e9guliers, par-dessus son \u00e9paule, les petits cubes incolores et cassants, acres au go\u00fbt, de\u00a0<em>Perpetual-Motion-Food<\/em>, qui furent notre seule nourriture pendant pr\u00e8s de cinq j ours\u00a0; il les prenait, cinq par cinq, sur une tablette m\u00e9nag\u00e9e \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de la machine d\u2019entra\u00eenement. Au-dessous de la tablette luisait<br \/>\n34<br \/>\nle cadran blanc de l\u2019indicateur de vitesse\u00a0; au-dessous du cadran, un tambour suspendu et tournant \u00e9tait destin\u00e9 \u00e0 att\u00e9nuer les chocs \u00e9ventuels de la roue d\u2019avant de notre quintuplette.<br \/>\nA la tomb\u00e9e de la premi\u00e8re nuit, ce tambour, sans que les gens de la locomotive s\u2019en aper\u00e7ussent, fut embray\u00e9 avec les roues de l\u2019automobile entra\u00eeneur, de fa\u00e7on \u00e0 tourner en sens inverse de celles-ci. Corporal Gilbey nous fit avancer alors jusqu\u2019\u00e0 ce que notre roue d\u2019avant f\u00fbt appuy\u00e9e sur le tambour, dont la rotation, comme un engrenage, nous entra\u00eena, sans effort et frauduleusement, pendant les premi\u00e8res heures nocturnes.<br \/>\nDerri\u00e8re l\u2019abri de notre machine d\u2019entra\u00eenement, bien entendu, il n\u2019y avait pas un souffle d\u2019air\u00a0; \u00e0 droite, la locomotive, comme une bonne grosse b\u00eate, paissait la m\u00eame place du \u00ab\u00a0champ\u00a0\u00bb visuel, sans avancer ni reculer. Elle n\u2019avait d\u2019apparence de mouvement qu\u2019une partie un peu tremblotante de son flanc \u2014 o\u00f9 il para\u00eet qu\u2019oscillait la bielle \u2014 et quant \u00e0 l\u2019avant, on pouvait compter les rayons de son chasse-pierres, tout pareils \u00e0 une grille de prison ou aux fermettes d\u2019un barrage de moulin. Tout cela figurait bien un paysage de rivi\u00e8re fort calme \u2014 le cours silencieux de la piste polie \u00e9tait la rivi\u00e8re \u2014 et les gargouillements r\u00e9guliers de la grosse b\u00eate \u00e9taient semblables \u00e0 un bruit de chute d\u2019eau.<br \/>\nJ\u2019entrevis \u00e0 diverses reprises, \u00e0 travers les glaces du premier wagon, la longue barbe blanche de Mr. Elson, qui oscillait de haut en bas, comme si sa personne se balan\u00e7ait nonchalamment sur un rocking-chair.<br \/>\nLes grands yeux curieux de miss Elson apparurent aussi un instant \u00e0 la premi\u00e8re porti\u00e8re de la seconde voiture, la seule que je pusse apercevoir et encore au risque d\u2019un torticolis.<br \/>\nLa petite silhouette affair\u00e9e, \u00e0 moustache blonde, de Mr. Gough ne bougeait pas de la plate-forme de la locomotive. Car si William Elson suivait la course dans le train c\u2019\u00e9tait toutefois avec le d\u00e9sir de voir le train battu\u00a0; mais quant \u00e0 Mr. Gough, le gros pari engag\u00e9 l\u2019excitait \u00e0 d\u00e9ployer toutes les ressources de sa comp\u00e9tence de chauffeur.<br \/>\nSammy White fredonnait, en mesure avec nos coups de jambes, la petite chanson enfantine :<br \/>\n<em>Twinkle, twinkle, little star..<\/em><br \/>\nEt, dans la nuit d\u00e9serte, la voix de fausset de Bob Rumble, lequel avait la cervelle faible, glapissait derri\u00e8re nous :<br \/>\n\u2014 Il y a quelque chose qui suit\u00a0!<br \/>\nAucune chose, vivante ou m\u00e9canique, pourtant n\u2019e\u00fbt pu suivre \u00e0 de telles allures\u00a0; et d\u2019ailleurs les gens du train pouvaient surveiller la piste unie et vide derri\u00e8re Bob Rumble. Il est vrai qu\u2019il \u00e9tait impossible d\u2019apercevoir les quelques m\u00e8tres de ballast derri\u00e8re les wagons\u00a0: ceux-ci n\u2019avaient que des ouvertures lat\u00e9rales\u00a0; et nous autres ne pouvions regarder derri\u00e8re nous. Mais il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 bien invraisemblable que quelqu\u2019un e\u00fbt roul\u00e9 sur le raboteux ballast\u00a0! Le nabot voulait exprimer sans doute sa fiert\u00e9 de sentir entra\u00eener \u00e0 notre remorque sa pu\u00e9rile personne.<br \/>\nQuand l\u2019aube vint du deuxi\u00e8me jour, un ronflement strident et m\u00e9tallique, une vibration \u00e9norme dans laquelle nous \u00e9tions comme baign\u00e9s, me fit presque sortir le sang des oreilles. J\u2019appris que le dernier automobile en forme d\u2019obus avait \u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0l\u00e2ch\u00e9\u00a0\u00bb, puis remplac\u00e9 par une machine volante en forme de trompette. Elle tournait sur elle-m\u00eame et se vissait dans l\u2019air au ras du sol devant nous, et un vent furieux nous aspirait vers son entonnoir. Le fil de soie de l\u2019indicateur de vitesse tremblait toujours avec r\u00e9gularit\u00e9, dessinant un fuseau vertical et bleu, contre la joue de Corporal Gilbey, et je lus sur le cadran d\u2019ivoire, ainsi qu\u2019il \u00e9tait pr\u00e9vu pour cette heure-l\u00e0 quant au nombre de kilom\u00e8tres \u00e0 l\u2019heure\u00a0:<br \/>\n250<br \/>\nLe train avait conserv\u00e9 sa position pr\u00e9c\u00e9dente, toujours la m\u00eame apparente immobilit\u00e9, prodigieusement contr\u00f4lable par tous les sens et m\u00eame par le toucher de ma main droite\u00a0; mais le bruit de chute d\u2019eau s\u2019\u00e9tait fait suraigu, et, \u00e0 un millim\u00e8tre du foyer incandescent de la locomotive, par l\u2019effet de la vitesse, r\u00e9gnait un froid mortel.<br \/>\nMr. W. Elson \u00e9tait invisible. Mes regards travers\u00e8rent sans obstacle, d\u2019une glace \u00e0 l\u2019autre, son wagon. Quelque chose intercepta le coup d\u2019\u0153il que je voulais jeter dans l\u2019int\u00e9rieur du wagon de miss Elson. La premi\u00e8re fen\u00eatre du long compartiment d\u2019acajou, la seule qui fut \u00e0 ma port\u00e9e, \u00e9tait obstru\u00e9e, \u00e0 ma grande stup\u00e9faction, \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, par un \u00e9pais capitonnage \u00e9carlate. On e\u00fbt dit que des champignons sanglants, dans l\u2019espace de cette nuit-l\u00e0, avaient cr\u00fb sur la vitre&#8230;<br \/>\nIl faisait grand jour maintenant, je ne pus douter de ce que je vis\u00a0: tout ce que j\u2019apercevais du wagon disparaissait sous des roses rouges, \u00e9normes, \u00e9panouies, fra\u00eeches comme si elles venaient d\u2019\u00eatre cueillies. Le parfum s\u2019en diffusait dans l\u2019air calme, \u00e0 l\u2019abri du coupe-vent.<br \/>\nQuand la jeune fille baissa la glace, une partie du rideau de fleurs se d\u00e9chira, mais elles ne tomb\u00e8rent point tout de suite\u00a0: pendant quelques secondes, elles voyag\u00e8rent dans l\u2019espace \u00e0 la m\u00eame vitesse que les machines\u00a0; la plus grosse s\u2019engouffra, avec le courant d\u2019air subit, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du wagon.<br \/>\nIl me sembla que miss Elson poussa un grand cri et porta la main \u00e0 sa poitrine, et je ne la vis plus pendant tout le reste de cette journ\u00e9e. Les roses s\u2019effeuill\u00e8rent peu \u00e0 peu par la tr\u00e9pidation, s\u2019envol\u00e8rent une par une ou par trois ou quatre, le bois verni du sleeping-car apparut immacul\u00e9, refl\u00e9tant plus purement qu\u2019une glace le vilain profil de Bob Rumble.<br \/>\nLe lendemain, la floraison incarnate s\u2019\u00e9tait renouvel\u00e9e. Je me demandai si je devenais fou et le visage anxieux de miss Elson ne quitta plus d\u00e9sormais la vitre.<br \/>\nMais un incident plus grave r\u00e9clama mon attention.<br \/>\nCe matin du troisi\u00e8me jour, se produisit une chose terrible, terrible surtout parce qu\u2019elle aurait pu nous faire perdre la course. Jewey Jacobs, \u00e0 la place imm\u00e9diatement devant moi et les genoux \u00e0 un yard de mes genoux, reli\u00e9s par les tiges d\u2019aluminium\u00a0; Jewey Jacobs qui allait avec une vigueur fantastique depuis le d\u00e9part, si bien qu\u2019il donnait des \u00e0-coups propres \u00e0 acc\u00e9l\u00e9rer intempestivement le train prescrit par notre tableau de marche, et que j\u2019avais d\u00fb le contrep\u00e9daler \u00e0 diverses reprises\u00a0; Jewey Jacobs sembla soudain prendre un malin plaisir \u00e0 raidir les jarrets \u00e0 son tour, me renvoyant d\u00e9sagr\u00e9ablement mes genoux dans le menton, et je dus demander un s\u00e9rieux travail \u00e0 mes jambes.<br \/>\nNi Corporal Gilbey, ni, derri\u00e8re lui, Sammy White, ni Georges Webb n\u2019\u00e9taient capables de se retourner dans leurs ligatures et leurs masques, pour voir ce qui prenait \u00e0 Jewey Jacobs\u00a0; mais je pus me pencher un peu pour apercevoir sa jambe droite\u00a0; les orteils toujours engag\u00e9s dans le\u00a0<em>toe-clip<\/em>\u00a0de cuir, elle montait et descendait avec isochronisme, mais la cheville paraissait engourdie et l\u2019<em>ankle-play<\/em>\u00a0ne se produisait plus. En outre \u2014 d\u00e9tail peut-\u00eatre trop technique \u2014 je n\u2019avais point fait attention \u00e0 une odeur particuli\u00e8re, l\u2019attribuant \u00e0 son cale\u00e7on de jersey noir, o\u00f9 comme nous, les quatre autres, il faisait l\u2019un et l\u2019autre besoins dans de la terre \u00e0 foulon; mais une id\u00e9e subite me fit fr\u00e9mir et je regardai encore, \u00e0 un yard de ma jambe et li\u00e9e \u00e0 ma jambe, la lourde cheville de marbre, et je respirai la puanteur\u00a0<em>cadav\u00e9rique<\/em>\u00a0d\u2019une d\u00e9composition incompr\u00e9hensiblement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e.<br \/>\n\u00c0 un demi-yard \u00e0 ma droite, une autre sorte de changement me frappa\u00a0: au lieu du milieu du tender, j\u2019aper\u00e7us \u00e0 ma hauteur la seconde porti\u00e8re du premier wagon.<br \/>\n\u2014 Nous grippons\u00a0! cria \u00e0 cet instant Georges Webb.<br \/>\n\u2014 Nous grippons! r\u00e9p\u00e9t\u00e8rent Sammy White et Georges Webb\u00a0; et comme la stupeur morale coupe bras et jambes mieux qu\u2019une fatigue physique, la derni\u00e8re porti\u00e8re du second wagon parut contre mon \u00e9paule, la derni\u00e8re porti\u00e8re fleurie du second et dernier wagon\u00a0; les voix d\u2019Arthur Gough et des m\u00e9caniciens lanc\u00e8rent des hurrahs.<br \/>\n\u2014 Jewey Jacobs est mort, criai-je lamentablement de toute ma force. Le troisi\u00e8me et le second homme du team mugirent dans leurs masques, jusqu\u2019\u00e0 Bill Gilbey :<br \/>\n\u2014 Jewey Jacobs est mort\u00a0!<br \/>\nLe son tourbillonna dans le courant d\u2019air jusqu\u2019au fond des parois de la machine volante en forme de trompette, qui r\u00e9p\u00e9ta \u00e0 trois reprises \u2014 car elle \u00e9tait assez \u00e9norme pour qu\u2019il y e\u00fbt deux \u00e9chos dans sa longueur \u2014 qui r\u00e9p\u00e9ta et jeta du haut du ciel sur la fabuleuse piste derri\u00e8re nous, comme une convocation au Jugement dernier :<br \/>\n\u2014 Jewey Jacobs est mort\u00a0! mort\u00a0! mort\u00a0!<br \/>\n\u2014 Ah\u00a0! il est mort\u00a0? Je m\u2019en f&#8230;, dit Corporal Gilbey. Attention\u00a0: ENTRA\u00ceNEZ JACOBS\u00a0!<br \/>\nCe fut une \u00e9nervante besogne, et telle que je souhaite n\u2019en point revoir dans aucune course. L\u2019homme r\u00e9calcitrait, contrep\u00e9dalait,\u00a0<em>grippait<\/em>. C\u2019est extraordinaire comme ce terme, qui s\u2019applique aux frottements des machines, convenait merveilleusement au cadavre. Et il continuait \u00e0 faire ce qu\u2019il avait \u00e0 faire sous mon nez, dans sa terre \u00e0 foulon\u00a0! Dix fois nous e\u00fbmes la tentation de d\u00e9visser les \u00e9crous qui faisaient les cinq paires de jambes solidaires, y compris celles du mort. Mais il \u00e9tait boucl\u00e9, cadenass\u00e9, plomb\u00e9, cachet\u00e9 et apostill\u00e9 sur sa selle, et puis&#8230; il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 un poids&#8230;\u00a0<em>mort<\/em>, je ne cherche pas le mot, et pour gagner cette dure course, il ne fallait pas de poids mort.<br \/>\nCorporal Gilbey \u00e9tait un homme pratique, comme William Elson et Arthur Gough \u00e9taient des gentlemen pratiques, et Corporal Gilbey nous ordonna ce qu\u2019ils auraient eux-m\u00eames ordonn\u00e9. Jewey Jacobs \u00e9tait engag\u00e9 \u00e0 marcher, lui quatri\u00e8me, dans la grande et honorable course du\u00a0<em>Perpetual-Motion-Food<\/em>\u00a0; il avait sign\u00e9 un d\u00e9dit de vingt-cinq mille dollars, payables sur ses courses futures. Mort, il ne courrait plus et ne pourrait pas payer son d\u00e9dit. Il lui fallait donc marcher, vif ou mort. On dort bien en machine, on peut bien mourir en machine et cela n\u2019a pas plus d\u2019inconv\u00e9nient. Et puisque la course s\u2019appelait la course du<em>mouvement perp\u00e9tuel<\/em>\u00a0!<br \/>\nWilliam Elson nous expliqua plus tard que la rigidit\u00e9 cadav\u00e9rique \u2014 qu\u2019il nommait\u00a0<em>rigor mortis<\/em>, je crois \u2014 ne signifie absolument rien et c\u00e8de au premier effort qui la brise. Quant \u00e0 la putr\u00e9faction subite, il avoua que lui-m\u00eame ne savait \u00e0 quoi l\u2019attribuer&#8230; peut-\u00eatre, dit-il, \u00e0 l\u2019abondance exceptionnelle de la s\u00e9cr\u00e9tion des toxines musculaires.<br \/>\nVoil\u00e0 donc notre Jewey Jacobs qui p\u00e9dale, d\u2019abord avec mauvaise volont\u00e9, sans qu\u2019on puisse voir s\u2019il faisait des grimaces, toujours le nez dans son masque. Nous l\u2019encourageons d\u2019injures amicales, du genre de celles que nos grands-p\u00e8res adressaient \u00e0 Terront dans le premier Paris-Brest\u00a0: \u00abVa donc, eh, cochon\u00a0!\u00a0\u00bb Petit \u00e0 petit il prend go\u00fbt \u00e0 la chose, et voil\u00e0 ses jambes qui suivent les n\u00f4tres, l\u2019<em>ankle-play<\/em>\u00a0qui revient, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il se m\u00eet \u00e0 tricoter follement.<br \/>\n\u2014 Un volant, dit le Corporal\u00a0: il r\u00e9gularise. Et je pense qu\u2019il va s\u2019affoler tout \u00e0 l\u2019heure.<br \/>\nEn effet, non seulement il r\u00e9gularisa, mais il emballa, et le sprint de Jacobs mort fut un sprint dont n\u2019ont point d\u2019id\u00e9e les vivants. Si bien que le dernier wagon, qui \u00e9tait devenu invisible pendant ce travail de ma\u00eetre d\u2019\u00e9cole pour d\u00e9funts, grossit, grossit et reprend sa place naturelle, qu\u2019il n\u2019aurait jamais d\u00fb quitter, quelque part derri\u00e8re moi, le milieu du tender \u00e0 un demi-yard \u00e0 droite de mon \u00e9paule droite. Le tout ne se passa point, bien entendu, sans nos hurrahs \u00e0 notre tour, tonitru\u00e9s dans les quatre masques :<br \/>\n\u2014 Hip, hip, hip, hurrah pour Jewey Jacobs\u00a0!<br \/>\nEt la trompette volante jeta par tout le ciel :<br \/>\n\u2014 Hip, hip, hip, hurrah pour Jewey Jacobs\u00a0!<br \/>\nJ\u2019avais perdu de vue la locomotive et ses deux wagons, le temps d\u2019apprendre \u00e0 vivre au mort\u00a0; quand il put se tirer d\u2019affaire tout seul, je vis l\u2019arri\u00e8re du dernier wagon grossir comme si c\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 lui qui fut revenu prendre de nos nouvelles. Hallucination sans doute, reflet d\u00e9form\u00e9 de la quintuplette dans l\u2019acajou du grand spleeping plus limpide qu\u2019une glace, un aspect d\u2019\u00eatre humain bossu \u2014 bossu ou charg\u00e9 d\u2019un fardeau \u00e9norme \u2014 p\u00e9dalait derri\u00e8re le train. Ses jambes se mouvaient exactement \u00e0 la vitesse des n\u00f4tres.<br \/>\nInstantan\u00e9ment, la vision disparut, masqu\u00e9e par l\u2019angle de l\u2019arri\u00e8re du wagon, d\u00e9j\u00e0 d\u00e9pass\u00e9. Il me parut tr\u00e8s comique d\u2019entendre glapir, comme pr\u00e9c\u00e9demment, l\u2019absurde Bob Rumble \u2014 lequel, affol\u00e9, sautait de droite et de gauche, sur son si\u00e8ge d\u2019osier, comme un singe en cage :<br \/>\n\u2014 Il y a quelque chose qui p\u00e9dale, il y a quelque chose qui suit\u00a0!<br \/>\nL\u2019\u00e9ducation de Jewey Jacobs nous avait pris tout un jour\u00a0: c\u2019\u00e9tait le matin du quatri\u00e8me jour, trois minutes, sept secondes et deux cinqui\u00e8mes apr\u00e8s neuf heures\u00a0; et l\u2019indicateur de vitesse \u00e9tait \u00e0 son degr\u00e9 extr\u00eame, qu\u2019il n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 construit pour d\u00e9passer\u00a0: 300 kilom\u00e8tres \u00e0 l\u2019heure.<br \/>\nLa machine volante nous faisait un bon service\u00a0; et sans savoir si nous all\u00e2mes au-del\u00e0 de la vitesse pr\u00e9c\u00e9demment enregistr\u00e9e, je suis s\u00fbr que gr\u00e2ce \u00e0 elle nous n\u2019avons pas ralenti, l\u2019indicateur conservant toujours son aiguille au point extr\u00eame du cadran. Le train nous tenait toujours \u00e0 bonne hauteur, sans varier, mais il n\u2019avait pas d\u00fb pr\u00e9voir de telles allures en s\u2019approvisionnant de combustible, car les passagers \u2014 il n\u2019y en avait pas d\u2019autres que Mr. Elson et sa fille \u2014 se transport\u00e8rent par le couloir jusque sur la plate-forme de la locomotive, aupr\u00e8s du m\u00e9canicien, tra\u00eenant apr\u00e8s eux leurs victuailles et boissons. La jeune fille, l\u2019air merveilleusement actif, portait une trousse de toilette. Tous s\u2019employ\u00e8rent \u2014 ils \u00e9taient cinq ou six en tout \u2014 \u00e0 d\u00e9pecer les wagons et \u00e0 enfourner dans le foyer tout ce qui \u00e9tait br\u00fblable.<br \/>\nLa vitesse s\u2019acc\u00e9l\u00e9ra, il m\u2019est impossible d\u2019appr\u00e9cier dans quelles proportions\u00a0; mais le vrombissement de la trompette volante monta de quelques demi-tons, et il me sembla que la r\u00e9sistance sous les p\u00e9dales cessait absolument, chose absurde, avec mon effort plus accentu\u00e9. Est-ce que cet \u00e9tonnant Jewey Jacobs aurait fait encore des progr\u00e8s ?<br \/>\nJ\u2019aper\u00e7us sous mes pieds non plus le bitume uniforme de la piste, mais&#8230; tr\u00e8s loin&#8230; le dessus de la locomotive\u00a0! La fum\u00e9e du charbon et du p\u00e9trole aveugla nos masques. La machine volante eut l\u2019air de ramper.<br \/>\n\u2014 Vol de vautour, nous expliqua d\u2019un mot, entre deux acc\u00e8s de toux, Corporal Gilbey. Gare la pelle.<br \/>\nOn sait, et Arthur Gough expliquerait mieux que moi qu\u2019un mobile roulant anim\u00e9 d\u2019une vitesse suffisante s\u2019\u00e9l\u00e8ve et plane, l\u2019adh\u00e9rence au sol \u00e9tant, par la vitesse, supprim\u00e9e. Quitte \u00e0 retomber s\u2019il n\u2019est pas muni d\u2019organes propres \u00e0 le propulser sans point d\u2019appui solide.<br \/>\nLa quintuplette, en retombant, vibra comme un diapason.<br \/>\n\u2014\u00a0<em>All right<\/em>, dit tout \u00e0 coup le Corporal, qui s\u2019\u00e9tait livr\u00e9 \u00e0 une gesticulation singuli\u00e8re, le nez sur sa roue d\u2019avant. Tout se remit \u00e0 rouler comme pr\u00e9c\u00e9demment.<br \/>\n\u2014 Ai crev\u00e9 pneu d\u2019avant, dit Bill, d\u2019une voix rassurante.<br \/>\nA droite, il n\u2019y avait plus trace de wagons\u00a0: d\u2019\u00e9normes tas de bois et des bidons d\u2019essence \u00e9taient empil\u00e9s sur le tender; les trucks avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9tach\u00e9s et restaient en arri\u00e8re\u00a0: m\u00eame s\u2019ils avaient suivi quelque temps par l\u2019\u00e9lan acquis, ils avaient d\u00fb \u00eatre ralentis par la tr\u00e9pidation. \u00c0 pr\u00e9sent, il \u00e9tait possible de suivre le mouvement de leurs roues. La locomotive \u00e9tait toujours \u00e0 la m\u00eame hauteur.<br \/>\n\u2014 Re-vol de vautour, dit Bill Gilbey. Plus de risque de pelle. Crev\u00e9 pneu arri\u00e8re.\u00a0<em>All right<\/em>.<br \/>\nDe stupeur je levai la t\u00eate de dessus mon masque horizontal et regardai en l\u2019air\u00a0: la machine volante avait disparu et s\u2019espa\u00e7ait sans doute l\u00e0 derri\u00e8re avec les wagons abandonn\u00e9s.<br \/>\nTout allait bien, pourtant, comme le disait le Corporal\u00a0; l\u2019indicateur de vitesse marquait toujours, contre sa joue, en tremblant, un train uniform\u00e9ment acc\u00e9l\u00e9r\u00e9, sup\u00e9rieur depuis longtemps \u00e0 trois cents kilom\u00e8tres \u00e0 l\u2019heure.<br \/>\nLe virage se dressait \u00e0 l\u2019horizon.<br \/>\nC\u2019\u00e9tait une grande tour \u00e0 ciel ouvert, en figure de tronc de c\u00f4ne, deux cents m\u00e8tres de diam\u00e8tre \u00e0 la base et haute de cent. Des contreforts massifs en pierre et en fer l\u2019assuraient. La piste et la voie ferr\u00e9e s\u2019y engouffraient par une sorte de porte\u00a0; et dans l\u2019int\u00e9rieur, durant une fraction de minute, nous tourbillonn\u00e2mes, couch\u00e9s sur le c\u00f4t\u00e9 et maintenus par notre \u00e9lan, sur les parois non seulement verticales, mais qui surplombaient et ressemblaient au-dedans d\u2019un toit. Nous avions l\u2019air de mouches courant sous un plafond.<br \/>\nLa locomotive \u00e9tait suspendue au-dessous de nous, sur le flanc, comme un rayon d\u2019\u00e9tag\u00e8re. Un bourdonnement remplissait le tronc de c\u00f4ne.<br \/>\nOr, pendant cette fraction de minute, nous entend\u00eemes tous, au milieu de cette tour isol\u00e9e dans la steppe du Transsib\u00e9rien et dont nous venions de parcourir l\u2019int\u00e9rieur vide, une voix forte, r\u00e9percut\u00e9e par l\u2019\u00e9cho, et qui semblait \u00eatre entr\u00e9e imm\u00e9diatement apr\u00e8s la locomotive. Cette voix maugr\u00e9ait, jurait et sacrait.<br \/>\nJe per\u00e7us distinctement cette phrase saugrenue, prof\u00e9r\u00e9e en bon anglais \u2014 sans doute pour qu\u2019elle ne f\u00fbt point perdue pour nous :<br \/>\n\u2014 T\u00eate de cochon, tu me coupes l\u2019\u00e9paule\u00a0!<br \/>\nPuis un choc sourd.<br \/>\nD\u00e9j\u00e0 nous sortions du virage, et, en travers de cette m\u00eame esp\u00e8ce de porte que nous avions trouv\u00e9e libre quelques secondes auparavant, une barrique, de la capacit\u00e9 que les Anglais appellent hogshead \u2014 soit en effet\u00a0: \u00ab\u00a0t\u00eate de cochon\u00a0\u00bb, et qui contient cinquante-quatre gallons, \u2014 perc\u00e9e \u00e0 la place de la bonde d\u2019une large ouverture rectangulaire et munie, vers le milieu, de deux courroies pareilles aux bretelles d\u2019un sac de soldat \u2014 comme si on l\u2019e\u00fbt port\u00e9e \u00e0 dos d\u2019homme, une barrique se balan\u00e7ait \u00e0 la fa\u00e7on de tout objet rond que l\u2019on vient de poser \u00e0 terre avec brutalit\u00e9 \u2014 \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un berceau d\u2019enfant.<br \/>\nLe chasse-pierres de la locomotive la lan\u00e7a ainsi qu\u2019un ballon de football\u00a0: elle \u00e9claboussa sur la voie et sur la piste un peu d\u2019eau et des gerbes de roses, dont quelques-unes tournoy\u00e8rent un certain temps, adh\u00e9rant par leurs \u00e9pines aux pneus d\u00e9j \u00e0 crev\u00e9s de nos roues.<br \/>\nLa nuit du quatri\u00e8me jour tomba. Quoique nous eussions mis trois jours pour atteindre le virage, nous devions, si notre allure pr\u00e9sente se maintenait, \u00eatre \u00e0 moins de vingt-quatre heures de l\u2019arriv\u00e9e des Dix Mille Milles.<br \/>\nComme l\u2019obscurit\u00e9 s\u2019abattait, je donnai un dernier coup d\u2019\u0153il au cadran indicateur que je ne consulterais plus jusqu\u2019\u00e0 l\u2019aube\u00a0; et comme je le regardais, le fil de soie tournant et vibrant sur la gorge bloqu\u00e9e de l\u2019engrenage \u00e0 son point extr\u00eame flamba en un grand fuseau bleu, puis tout fut noir.<br \/>\nAlors, comme une pluie d\u2019a\u00e9rolithes, des coups durs et doux \u00e0 la fois, et aigus et duvet\u00e9s et saignants et criants et lugubres nous lapid\u00e8rent, happ\u00e9s par notre vitesse ainsi qu\u2019on attrape des mouches\u00a0; et la quintuplette fit une embard\u00e9e et se cogna \u00e0 la locomotive, toujours en apparence immobile. Elle y resta appliqu\u00e9e pendant quelques m\u00e8tres sans que s\u2019interrompissent nos jambes machinales.<br \/>\n\u2014 Rien, dit le Corporal. Oiseaux.<br \/>\nNous n\u2019\u00e9tions plus abrit\u00e9s par le coupe-vent des machines d\u2019entra\u00eenement, et il est extraordinaire que cet incident ne se soit pas produit plus t\u00f4t, d\u00e8s le l\u00e2chage de l\u2019entonnoir volant.<br \/>\n\u00c0 ce moment, sans m\u00eame un ordre du Corporal, le nabot Bob Rumble rampa vers moi sur la tige de sa remorque, afin d\u2019appuyer de tout son poids sur la roue arri\u00e8re et en augmenter l\u2019adh\u00e9rence. Cette man\u0153uvre m\u2019apprit que la vitesse s\u2019acc\u00e9l\u00e9rait encore.<br \/>\nJ\u2019entendis claquer ses dents et je compris que Bob Rumble ne s\u2019\u00e9tait approch\u00e9 de nous que pour fuir ce qu\u2019il appelait \u00ab\u00a0quelque chose qui suit\u00a0\u00bb.<br \/>\nIl alluma derri\u00e8re mon dos, un peu \u00e0 gauche, un fanal \u00e0 l\u2019ac\u00e9tyl\u00e8ne, qui projeta bizarrement devant nous, un peu \u00e0 droite (la locomotive \u00e9tait \u00e0 gauche maintenant), l\u2019ombre quintuple du team sur la piste blanche.<br \/>\nDans la clart\u00e9 gaie, le nain ne se plaignit plus. Et nous nous entra\u00een\u00e2mes SUR NOTRE OMBRE.<br \/>\nJe n\u2019avais plus aucune id\u00e9e de notre allure. J\u2019essayais bien de percevoir quelques bribes des petites chansons stupides que se fredonnait Sammy White afin de rythmer ses coups de p\u00e9dales. Un peu avant que le fil de l\u2019indicateur flamb\u00e2t, il bredouillait le refrain, semblable \u00e0 un roulement de gr\u00eale, de son sprint final, tant entendu au cours de ses records du mille et du demi-mille lanc\u00e9s, sur les pistes en cerf-volant du Massachusetts :<br \/>\n<em>Poor papa paid Peter\u2019s potatoes\u00a0!\u00a0<\/em><br \/>\nAu-del\u00e0 il e\u00fbt fallu inventer, mais ses jambes allaient trop vite pour son cerveau.<br \/>\nLa pens\u00e9e, du moins celle de Sammy White, n\u2019est pas si rapide qu\u2019on le dit, et je ne la vois pas faisant une \u00ab\u00a0exhibition\u00a0\u00bb sur n\u2019importe quelle piste.<br \/>\nIl n\u2019y a vraiment qu\u2019un record que ni Sammy White champion du monde, ni moi, ni notre \u00e9quipe \u00e0 nous cinq, ne battrons pas de sit\u00f4t\u00a0: le record de la lumi\u00e8re, et de mes yeux je l\u2019ai vu battre\u00a0: quand le fanal s\u2019alluma derri\u00e8re nous, balayant la piste, d\u2019arri\u00e8re en avant, de notre ombre, de notre ombre faite de nos cinq ombres si instantan\u00e9ment group\u00e9es et confondues \u00e0 cinquante m\u00e8tres devant nous qu\u2019on e\u00fbt dit vraiment un seul coureur, vu de dos, qui nous pr\u00e9c\u00e9dait \u2014 nos coups de p\u00e9dales simultan\u00e9s compl\u00e9taient cette illusion que j\u2019ai su depuis n\u2019\u00eatre pas une illusion \u2014 quand notre ombre se projeta en avant, notre sensation \u00e0 tous fut si aigu\u00eb qu\u2019un adversaire silencieux et irr\u00e9sistible qui nous aurait guett\u00e9s depuis des jours, venait de d\u00e9marrer sur notre droite en m\u00eame temps que notre ombre, cach\u00e9 en elle et gardant son avance de cinquante m\u00e8tres\u00a0; notre \u00e9mulation fut si aigu\u00eb que nos bielles se mirent \u00e0 tourbillonner avec pas moins d\u2019entrain qu\u2019un chien enrag\u00e9 ne tournerait apr\u00e8s sa queue s\u2019il n\u2019avait rien de mieux \u00e0 mordre.<br \/>\nCependant, la locomotive, br\u00fblant ses wagons, se tenait toujours \u00e0 m\u00eame hauteur, donnant l\u2019impression d\u2019un grand calme aupr\u00e8s d\u2019un geyser&#8230; Il semblait qu\u2019elle ne port\u00e2t d\u2019autre \u00eatre anim\u00e9 que miss Elson, laquelle suivait avec une curiosit\u00e9 surexcit\u00e9e et peu explicable les contorsions, assez grotesques il est vrai, de notre ombre dans l\u2019\u00e9loignement. William Elson, Arthur Gough et les m\u00e9caniciens ne bougeaient pas. Nous autres, \u00e0 la file sous le jet de clart\u00e9 bl\u00eame de notre fanal et si aplatis dans nos masques qu\u2019\u00e0 peine \u00e9tions-nous caress\u00e9s du grand ouragan cr\u00e9\u00e9 par notre vitesse, nous revivions, je pense, \u00e0 en juger par mes sentiments personnels, les soir\u00e9es d\u2019enfance, sous la lampe, pench\u00e9s sur la table des devoirs d\u2019\u00e9colier. Et nous avions l\u2019air de reconstituer une de mes visions de ces soirs-l\u00e0\u00a0: un grand sphinx atropos qui entra par la fen\u00eatre, ne s\u2019inqui\u00e9ta pas \u2014 chose \u00e9trange \u2014 de la lampe, alla chercher, dans une passion guerri\u00e8re, au plafond sa propre ombre projet\u00e9e par la flamme, et la cogna, \u00e0 heurts r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, de tous les b\u00e9liers de son corps velu\u00a0: toc, toc, toc&#8230;<br \/>\nDans ces pens\u00e9es ou dans ce r\u00eave, je ne m\u2019aper\u00e7us pas que, par la tr\u00e9pidation de notre \u00e9lan, le fanal \u00e9tait \u00e9teint, et pourtant, bien visible parce que la piste \u00e9tait tr\u00e8s blanche et la nuit assez claire, la m\u00eame d\u00e9coupure falote nous \u00ab\u00a0menait le train\u00a0\u00bb \u00e0 cinquante m\u00e8tres\u00a0!<br \/>\nElle ne pouvait \u00eatre figur\u00e9e par la lumi\u00e8re de la locomotive\u00a0: jusqu\u2019au p\u00e9trole des deux lanternes \u00e9tait pass\u00e9 depuis longtemps \u00e0 surchauffer la chaudi\u00e8re obscure.<br \/>\nPourtant, il n\u2019y a pas de fant\u00f4mes&#8230; qu\u2019\u00e9tait- ce alors que cette ombre ?<br \/>\nCorporal Gilbey ne s\u2019\u00e9tait pas aper\u00e7u de l\u2019extinction de notre fanal, sans quoi il aurait s\u00e9v\u00e8rement sermonn\u00e9 Bob Rumble\u00a0: aussi jovial et pratique qu\u2019\u00e0 l\u2019ordinaire, il nous encouragea par ses lazzis :<br \/>\n\u2014 Allons, enfants, rattrapez-moi \u00e7a\u00a0! \u00c7a ne tiendra pas longtemps\u00a0! Nous gagnons dessus. \u00c7a manque d\u2019huile, ce n\u2019est pas une ombre, c\u2019est un tournebroche\u00a0!<br \/>\nDans le grand silence de la nuit, nous nous h\u00e2t\u00e2mes davantage. Soudain&#8230; j\u2019entendis&#8230; je crus entendre comme des p\u00e9piements d\u2019oiseau, mais d\u2019un timbre singuli\u00e8rement m\u00e9tallique.<br \/>\nJe ne me trompais pas\u00a0: il y avait bien un bruit, quelque part en avant, un bruit de ferraille&#8230;<br \/>\nS\u00fbr de sa cause, je voulus crier, appeler le Corporal, mais j\u2019\u00e9tais trop terrifi\u00e9 de ma d\u00e9couverte.<br \/>\nL\u2019ombre grin\u00e7ait comme une vieille girouette!<br \/>\nIl n\u2019y avait plus \u00e0 douter du seul \u00e9v\u00e9nement vraiment un peu extraordinaire de la course\u00a0: l\u2019apparition du P \u00c9 D A R D.<br \/>\nEt pourtant, jamais je ne croirai qu\u2019un homme ou qu\u2019un diable nous ait suivis \u2014 et d\u00e9pass\u00e9s \u2014 pendant les Dix Mille Milles\u00a0!<br \/>\nSurtout consid\u00e9rant la tournure du personnage\u00a0! Voici ce qui dut se passer: le P\u00e9dard, qui s\u2019\u00e9tait laiss\u00e9 rattraper, naturellement, et se tenait \u00e0 gauche, presque devant la locomotive\u00a0; le P\u00e9dard, survenant au moment o\u00f9 l\u2019ombre disparut et se confondant une seconde avec elle, \u2014 traversa avec une maladresse incroyable, mais une chance providentielle pour lui et pour nous, la piste devant la quintuplette. Il s\u2019en vint buter avec sa machine apocalyptique contre le premier rail&#8230; On e\u00fbt dit, ma foi, tant il zigzaguait, qu\u2019il y avait bien trois heures, mais gu\u00e8re davantage, qu\u2019il pratiquait le cycle.<br \/>\nIl franchit donc le premier rail perpendiculairement, au p\u00e9ril de ses os, eut la mine d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de quelqu\u2019un qui sait bien qu\u2019il ne viendra jamais \u00e0 bout de franchir le second; hypnotis\u00e9 par la man\u0153uvre de son guidon, les yeux sur sa roue d\u2019avant, il n\u2019avait pas l\u2019air de se douter qu\u2019il se livrait \u00e0 toutes ses petites \u00e9volutions imb\u00e9ciles devant un grand express emball\u00e9 sur lui \u00e0 plus de trois cents kilom\u00e8tres \u00e0 l\u2019heure. Il parut soudain frapp\u00e9 de quelque id\u00e9e extr\u00eamement prudente et ing\u00e9nieuse, vira tout de travers \u00e0 droite et partit sur le ballast droit devant lui, fuyant la locomotive. \u00c0 ce moment pr\u00e9cis l\u2019\u00e9peron de la machine rattrapa sa roue d\u2019arri\u00e8re.<br \/>\nPendant la seconde o\u00f9 il attendit l\u2019\u00e9crabouillement, toute sa silhouette cocasse, jusqu\u2019aux d\u00e9tails des rayons de sa bicyclette, resta photographi\u00e9e dans ma r\u00e9tine. Puis je fermai les yeux, ne d\u00e9sirant point compter ses dix mille morceaux.<br \/>\nIl portait lorgnon, n\u2019\u00e9tait pas barbu si l\u2019on veut, mais sali d\u2019une barbe clairsem\u00e9e et frisott\u00e9e.<br \/>\nIl \u00e9tait v\u00eatu d\u2019une redingote et coiff\u00e9 d\u2019un chapeau haut de forme gris de poussi\u00e8re. La jambe droite de son pantalon \u00e9tait retrouss\u00e9e, comme s\u2019il l\u2019e\u00fbt fait expr\u00e8s afin d\u2019avoir plus de chances de s\u2019emp\u00eatrer dans sa cha\u00eene\u00a0; et la jambe gauche serr\u00e9e \u00e0 l\u2019aide d\u2019une pince de homard. Ses pieds, sur leurs p\u00e9dales en caoutchouc, \u00e9taient chauss\u00e9s de bottines \u00e0 \u00e9lastiques. Sa machine \u00e9tait un corps-droit \u00e0 caoutchoucs pleins, comme on n\u2019en trouverait plus au poids de l\u2019or&#8230; et elle devait peser lourd\u00a0! munie de garde-boue en fer avant et arri\u00e8re. Bon nombre de ses rayons \u2014 des rayons directs \u2014 avaient \u00e9t\u00e9 industrieusement remplac\u00e9s par des baleines de parapluies, dont les fourchettes, qu\u2019on n\u2019avait point \u00f4t\u00e9es, ballaient au gr\u00e9 des roues en forme de 8.<br \/>\nSurpris d\u2019entendre le r\u00e9gulier cliquetis, ainsi que le grincement des roulements us\u00e9s, une bonne demi-minute apr\u00e8s ce que je supposais devoir \u00eatre la catastrophe, je rouvris les yeux et n\u2019en pus les croire, ne pus m\u00eame les croire ouverts\u00a0: le P\u00e9dard se pr\u00e9lassait toujours \u00e0 gauche, sur le ballast\u00a0! La locomotive \u00e9tait tout contre lui et il n\u2019en paraissait d\u2019aucune mani\u00e8re incommod\u00e9. J\u2019eus l\u2019explication du prodige\u00a0: la mis\u00e9rable brute ignorait sans doute l\u2019arriv\u00e9e par-derri\u00e8re du grand rapide, autrement elle n\u2019e\u00fbt pas fait preuve d\u2019un aussi beau sang-froid. La locomotive avait tamponn\u00e9 la bicyclette et la poussait maintenant par le garde-boue de la roue arri\u00e8re\u00a0! Quant \u00e0 la cha\u00eene \u2014 car bien entendu le ridicule et insens\u00e9 personnage n\u2019e\u00fbt point \u00e9t\u00e9 capable de mouvoir ses jambes \u00e0 de telles allures \u2014 la cha\u00eene s\u2019\u00e9tait rompue net au choc, et le P\u00e9dard p\u00e9dalait avec jubilation \u00e0 vide \u2014 sans n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019ailleurs, la suppression de toute transmission lui constituant une excellente \u00ab\u00a0roue libre\u00a0\u00bb et m\u00eame folle \u2014 et s\u2019applaudissait de sa performance, qu\u2019il attribuait sans aucun doute \u00e0 ses capacit\u00e9s naturelles\u00a0!<br \/>\nUne lumi\u00e8re d\u2019apoth\u00e9ose parut sur l\u2019horizon, et le P\u00e9dard en eut l\u2019aur\u00e9ole le premier. C\u2019\u00e9taient les illuminations du point terminus des Dix Mille Milles\u00a0!<br \/>\nJ\u2019eus l\u2019impression de la fin d\u2019un cauchemar.<br \/>\n\u2014 Allons\u00a0! un effort, disait le Corporal. \u00c0 nous cinq, nous pouvons bien\u00bb\u00a0gratter\u00a0\u00bb le camarade\u00a0!<br \/>\nCette voix nette \u2014 comme un point de rep\u00e8re fixe accentue pour celui qui, souffrant du mal de mer, g\u00eet dans une couchette suspendue \u00e0 la Cardan les oscillations d\u2019un navire \u2014 cette voix du Corporal me fit comprendre que j\u2019\u00e9tais ivre, ivre mort de fatigue ou de l\u2019alcool du Perpetual-Motion-Food \u2014 Jewey Jacobs en \u00e9tait bien mort\u00a0! \u2014 et me d\u00e9grisa en m\u00eame temps.<br \/>\nJe n\u2019avais pas r\u00eav\u00e9 pourtant\u00a0: un coureur \u00e9trange pr\u00e9c\u00e9dait la locomotive\u00a0; mais il ne montait pas un corps-droit \u00e0 caoutchoucs pleins\u00a0! mais il ne portait pas de bottines \u00e0 \u00e9lastiques\u00a0! mais sa bicyclette ne grin\u00e7ait pas, sinon dans mes oreilles qui bourdonnaient\u00a0! Mais il n\u2019avait pas cass\u00e9 sa cha\u00eene puisque sa bicyclette \u00e9tait une machine sans cha\u00eene\u00a0! Les bouts d\u2019une ceinture l\u00e2che et noire flottaient derri\u00e8re lui et caressaient l\u2019\u00e9peron de la locomotive\u00a0! C\u2019\u00e9tait ce que j\u2019avais pris pour un garde-boue et pour les pans d\u2019une redingote\u00a0! Sa culotte courte \u00e9tait \u00e9clat\u00e9e sur les cuisses par le gonflement de ses muscles extenseurs\u00a0! Sa bicyclette \u00e9tait un mod\u00e8le de course dont je n\u2019ai jamais vu le pareil, aux pneus microscopiques, au d\u00e9veloppement sup\u00e9rieur \u00e0 celui de la quintuplette\u00a0; il l\u2019actionnait en se jouant et en effet comme s\u2019il e\u00fbt p\u00e9dal\u00e9 \u00e0 vide. L\u2019homme \u00e9tait devant nous\u00a0: je voyais sa nuque, houleuse de cheveux longs\u00a0; le cordon de son lorgnon \u2014 ou une boucle noire de sa chevelure \u2014 \u00e9tait rabattu en arri\u00e8re par le vent de la course jusque sur ses \u00e9paules. Les muscles de ses mollets palpitaient comme deux c\u0153urs d\u2019alb\u00e2tre.<br \/>\nIl y eut un mouvement sur la plate-forme de la locomotive, comme s\u2019il allait s\u2019y passer quelque chose de grand. Arthur Gough repoussa doucement miss Elson, qui se penchait pour contempler, avec amour, semblait-il, le coureur inconnu. L\u2019ing\u00e9nieur parut parlementer, de fa\u00e7on acerbe, avec Mrs Elson pour en obtenir quelque exorbitante concession. La voix suppliante du vieillard me parvint:<br \/>\n\u2014 Vous n\u2019allez pas en faire boire \u00e0 la locomotive\u00a0? \u00c7a lui ferait mal\u00a0! Ce n\u2019est pas une cr\u00e9ature humaine\u00a0! Vous n\u2019allez pas faire crever cette b\u00eate\u00a0!<br \/>\nApr\u00e8s quelques phrases rapides et inintelligibles :<br \/>\n\u2014 Alors laissez-moi faire le sacrifice moi- m\u00eame\u00a0! Que je ne m\u2019en s\u00e9pare qu\u2019au dernier instant\u00a0!<br \/>\nLe chimiste \u00e0 barbe blanche soulevait dans ses mains, avec des pr\u00e9cautions infinies, une fiole contenant, ai-je appris depuis, un rhum admirable qui aurait pu \u00eatre son a\u00efeul et qu\u2019il avait r\u00e9serv\u00e9 pour le boire seul\u00a0; il versa ce combustible ultime dans le foyer de la locomotive&#8230; l\u2019alcool \u00e9tait sans doute trop admirable\u00a0: la machine fit pschhchchh&#8230; et s\u2019\u00e9teignit.<br \/>\nC\u2019est ainsi que la quintuplette du Perpetual-Motion-Food a gagn\u00e9 la course des Dix Mille Milles\u00a0; mais ni Corporal Gilbey, ni Sammy White, ni George Webb, ni Bob Rumble, ni je pense, Jewey Jacobs dans l\u2019autre monde, ni moi qui signe pour eux tous cette relation\u00a0: Ted Oxborrow, nous ne nous consolerons jamais d\u2019avoir trouv\u00e9, en arrivant au poteau \u2014 o\u00f9 personne ne nous attendait, car personne ne pr\u00e9voyait une arriv\u00e9e si prompte \u2014 ce poteau couronn\u00e9 de roses rouges, les m\u00eames obs\u00e9dantes roses rouges qui avaient jalonn\u00e9 toute la course&#8230;<br \/>\nPersonne n\u2019a pu nous dire ce qu\u2019\u00e9tait devenu le fantastique coureur.<\/p>\n<h3>VI.<\/h3>\n<h3>L\u2019alibi<\/h3>\n<p>Le matin m\u00eame, de retour \u00e0 Lurance, Marcueil fit porter \u00e0 un bureau de poste de Paris quelques enveloppes pneumatiques :<br \/>\nAu docteur Bathybius :<br \/>\nMon cher docteur,<br \/>\nNe m\u2019en voulez plus de mes \u00abparadoxes\u00a0\u00bb\u00a0: l\u2019Indien est trouv\u00e9. Aucun savant n\u2019est plus digne que vous d\u2019\u00eatre son Th\u00e9ophraste, ni d\u2019occuper ce que vous appeliez l\u2019autre jour \u00ab\u00a0une chaire dans le domaine de l\u2019impossible\u00a0\u00bb.<br \/>\nDonc, venez ce soir.<br \/>\nA. M<br \/>\nAux sept grandes \u00ab\u00a0grues\u00a0\u00bb les plus cot\u00e9es \u00e0 la Bourse galante du jour, l\u2019adresse du ch\u00e2teau de Lurance et l\u2019heure de la r\u00e9ception, griffonn\u00e9es par le trait noir d\u2019une pi\u00e8ce d\u2019argent en travers d\u2019un billet de banque \u2014 encore qu\u2019il soit d\u00e9fendu d\u2019ins\u00e9rer des valeurs dans les enveloppes pneumatiques.<br \/>\nAux intimes, mais \u00ab\u00a0aux hommes seulement\u00a0\u00bb, comme on lit sur les affiches des mus\u00e9es forains \u2014 aux seuls intimes c\u00e9libataires ou veufs, une br\u00e8ve invitation grav\u00e9e sur un bristol. William Elson ne fut pas inform\u00e9, car si sa fille sortait sans lui, il sortait rarement sans sa fille. D\u2019ailleurs, il \u00e9tait \u00e0 supposer qu\u2019il se remettait en ce moment des fatigues du voyage.<br \/>\nLes courtisanes arriv\u00e8rent les premi\u00e8res.<br \/>\nLe g\u00e9n\u00e9ral ensuite.<br \/>\nPuis Bathybius.<br \/>\n\u2014 Qu\u2019est-ce que cette plaisanterie\u00a0? furent les premiers mots du docteur.<br \/>\nSans avoir \u00e9gard \u00e0 ses hochements de t\u00eate dubitatifs et m\u00e9contents, Marcueil lui expliqua ce qu\u2019il attendait de lui. Il s\u2019agissait simplement \u2014 simplement\u00a0! fit Bathybius \u2014 de contr\u00f4ler la tentative que ferait un \u00ab\u00a0Indien\u00a0\u00bb, dans la grande salle de Lurance, de battre le record \u00ab\u00a0c\u00e9l\u00e9br\u00e9 par Th\u00e9ophraste\u00a0\u00bb, entre minuit et minuit. La grande salle, o\u00f9 pour la circonstance \u00e9tait dress\u00e9 un divan-lit, avait \u00e9t\u00e9 choisie non pour sa dimension, mais parce qu\u2019une petite pi\u00e8ce attenante y prenait jour par un \u0153il-de-b\u0153uf, permettant d\u2019observer ce qui s\u2019y passerait. Dans ce r\u00e9duit, am\u00e9nag\u00e9 en cabinet de toilette, Bathybius pourrait en outre proc\u00e9der \u00e0 toutes les constatations qu\u2019il jugerait n\u00e9cessaires \u00e0 \u00e9tablir l\u2019authenticit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience.<br \/>\nBathybius fut perplexe. \u2014 O\u00f9 est l\u2019Indien\u00a0? demanda-t-il enfin.<br \/>\nLes femmes \u00e9taient l\u00e0, d\u00e9j\u00e0, dit Marcueil\u00a0; mais l\u2019Indien n\u2019arriverait qu\u2019au souper. D\u2019ailleurs, on souperait de bonne heure, \u00e0 onze heures.<br \/>\nApr\u00e8s une courte h\u00e9sitation, le docteur accepta de se pr\u00eater au singulier r\u00f4le que Marcueil lui demandait de jouer. En somme, il ne s\u2019agissait que de jouir vingt-quatre heures de l\u2019agr\u00e9able hospitalit\u00e9 de Lurance\u00a0; et quant au \u00ab\u00a0record\u00a0\u00bb et \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019Indien\u00a0\u00bb probl\u00e9matiques, il serait, dans son r\u00e9duit vitr\u00e9, aux premi\u00e8res loges pour rire de l\u2019insucc\u00e8s&#8230; et aux premi\u00e8res loges aussi pour consid\u00e9rer, vingt-quatre heures durant et sans beaucoup de voiles, dans des attitudes int\u00e9ressantes, les sept plus belles filles de Paris. Or, c\u2019\u00e9tait un homme d\u2019un grand \u00e2ge.<br \/>\nL\u2019entr\u00e9e du g\u00e9n\u00e9ral fut bourrue et cordiale, \u00e0 son ordinaire.<br \/>\n\u2014 Que devenez-vous, mon jeune ami, et que faites-vous de neuf\u00a0? Vous ne d\u00e9molissez plus les vespasiennes ?<br \/>\nMarcueil ne comprit pas tout de suite, puis se souvint.<br \/>\n\u2014 Quelles vespasiennes\u00a0? Mais \u00e7a ne s\u2019appelle pas d\u00e9molir un appareil, de constater qu\u2019il n\u2019est pas assez solide pour r\u00e9sister \u00e0 l\u2019usage auquel il est destin\u00e9, mon cher\u00a0!<br \/>\n\u2014 H\u00e9, h\u00e9\u00a0! fit le g\u00e9n\u00e9ral, que Bathybius mit au courant, en deux mots, de l\u2019attraction de la soir\u00e9e, esp\u00e9rons que les petites femmes seront assez solides.<br \/>\n\u2014 Il y en a sept, dit Marcueil.<br \/>\nSur quoi le g\u00e9n\u00e9ral s\u2019empressa vers le salon.<br \/>\nIl \u00e9tait dix heures, et Andr\u00e9 Marcueil cherchait un pr\u00e9texte \u00e0 s\u2019esquiver pour\u00a0<em>faire place \u00e0 l\u2019Indien<\/em>. Le hasard, ou peut-\u00eatre quelque aide pr\u00e9alable apport\u00e9e au hasard, le lui fournit.<br \/>\n\u00ab\u00a0Quelqu\u2019un, dit le valet de chambre, demandait \u00e0 parler \u00e0 Monsieur.\u00a0\u00bb Ce \u00ab\u00a0quelqu\u2019un\u00a0\u00bb, introduit aussit\u00f4t dans le cabinet de travail, \u00e9tait un gendarme.<br \/>\nNon point de ces gendarmes horrifiques et moustachus, contre qui Guignol aguerrit notre enfance, mais un gendarme imberbe, en petite tenue, en tenue si petite qu\u2019on aurait dit, \u00e0 peine, un facteur, et qui roulait entre ses doigts un simple k\u00e9pi au lieu du tricorne l\u00e9gendaire.<br \/>\nL\u2019honn\u00eate gar\u00e7on semblait tr\u00e8s embarrass\u00e9 d\u2019une mission d\u00e9licate.<br \/>\n\u2014 Parlez, mon ami, lui dit Marcueil avec bont\u00e9\u00a0; et pour lui rendre cette bont\u00e9 plus appr\u00e9ciable il sonna pour qu\u2019on apport\u00e2t \u00e0 boire.<br \/>\nLe gendarme go\u00fbta le rhum, en fit l\u2019\u00e9loge avec la m\u00eame obs\u00e9quiosit\u00e9 que s\u2019il e\u00fbt glorifi\u00e9 celui qui l\u2019offrait. Il d\u00e9sirait manifestement capter la bienveillance de Marcueil.<br \/>\nIl commen\u00e7a:<br \/>\n\u00ab\u00a0Le service \u00e9tait le service&#8230; On avait trouv\u00e9 \u2014 on n\u2019avait pas fait expr\u00e8s, bien s\u00fbr\u00a0! \u2014 une petite fille viol\u00e9e et morte depuis six jours, sur les terres de Lurance, morte d\u2019une fa\u00e7on bien peu r\u00e9guli\u00e8re\u00a0: on ne l\u2019avait pas viol\u00e9e d\u2019abord et assassin\u00e9e ensuite, comme il est admis\u00a0; mais&#8230; comment dire\u00a0?\u00a0<em>viol\u00e9e \u00e0 mort<\/em>.\u00bb<br \/>\nIl s\u2019exprimait d\u2019une mani\u00e8re h\u00e9sitante, mais assez correcte et sobre d\u2019adverbes.<br \/>\n\u2014 Il y a six jours\u00a0? demanda Marcueil. La justice est lente&#8230; six jours&#8230; Le jour de mon d\u00e9part pr\u00e9cis\u00e9ment, car j\u2019ai fait un petit voyage&#8230; j\u2019ai accompagn\u00e9 des amis&#8230; en chemin de fer. Ils \u00e9taient en chemin de fer&#8230; \u00c9trange excursion\u00a0! il y a eu d\u2019autres viols encore, par une co\u00efncidence curieuse, exactement sur notre route, et aussi un vol \u00e0 main arm\u00e9e, comme par hasard, et, on ne sait comment, deux assassinats. Mais vous disiez\u00a0: un viol sur les terres de Lurance ?<br \/>\nIl fron\u00e7a le sourcil et sonna de nouveau.<br \/>\n\u2014 Dites que l\u2019on m\u2019envoie le garde Mathieu. \u00c0 peine le garde fut-il pr\u00e9sent\u00a0:<br \/>\n\u2014 Pardon, Monsieur, reprit le gendarme, coupant la parole au garde particulier\u00a0; il y a bien eu, en effet, des pi\u00e8ges \u00e0 feu qui ont \u00e9clat\u00e9, m\u00eame que c\u2019est le juge de paix qui a d\u00e9couvert le petit cadavre en se mettant en route pour une visite de lieu&#8230; et tout \u00e0 coup: boum, boum&#8230; Voil\u00e0 deux coups de feu partis tout seuls dont l\u2019un l\u2019a bless\u00e9 gri\u00e8vement \u00e0 la jambe, le pauvre homme\u00a0!<br \/>\n\u2014 Mathieu, je m\u2019\u00e9tais tromp\u00e9, dit Marcueil. Votre vigilance ni celle de vos camarades n\u2019\u00e9tait point en d\u00e9faut. Vous aurez une gratification&#8230; Vous pouvez vous retirer.<br \/>\n\u2014 Vous voyez, gendarme, ajouta-t-il, je fais assez bien garder mes terres pour avoir le droit de m\u2019\u00e9tonner qu\u2019on y ait pu d\u00e9couvrir un crime\u00a0! A quoi s\u2019emploie donc la gendarmerie fran\u00e7aise ?<br \/>\n\u2014 Excusez, Monsieur, fit le gendarme, nous avons huit communes \u00e0 surveiller et nous ne sommes que cinq.<br \/>\n\u2014 Je ne vous accuse pas, mon ami, condescendit Marcueil, qui lib\u00e9ralement lui reversa du rhum.<br \/>\n\u2014 Le service est bien dur, continua le gendarme. Ah\u00a0! si j\u2019avais su\u00a0! Avant de porter l\u2019uniforme, j\u2019\u00e9tais comme votre M. Mathieu, garde particulier quelque part pr\u00e8s de la Celle-Saint-Cloud. Il y en avait du gibier, par l\u00e0\u00a0! S\u2019il vous fait plaisir un jour d\u2019y venir tirer, au marais, un h\u00e9ron&#8230;<br \/>\n\u2014 Je n\u2019ai gu\u00e8re le loisir qu\u2019en temps prohib\u00e9, dit Marcueil, et je n\u2019ai jamais pens\u00e9 \u00e0 prendre un permis de chasse.<br \/>\nLe gendarme but, claqua de la langue et cligna de l\u2019\u0153il.<br \/>\n\u2014 Le temps permis et le permis, c\u2019est nous\u00a0! \u2014 Et il frappa sur ses buffleteries. \u2014Excusez- moi encore d\u2019\u00eatre venu vous en&#8230; qu\u00eater pour cette petite morveuse\u00a0: vous comprenez, affaire de service\u00a0!<br \/>\n\u2014 Je comprends si bien, dit Marcueil, que j\u2019ai fait construire un escalier sp\u00e9cial en l\u2019honneur de ces affaires-l\u00e0.<br \/>\nEt, faisant lever le gendarme qui \u00e9carquillait des yeux ronds, il \u00e9claira avec le bougeoir-revolver de son bureau, au-dessus d\u2019une porte, cette inscription en belles lettres dor\u00e9es :<br \/>\nESCALIER DE SERVICE<br \/>\nLe gendarme, confus, chercha o\u00f9 essuyer ses bottes avant de descendre.<br \/>\n\u2014 Ne me remerciez pas, dit Marcueil, ce n\u2019est pas vous que j\u2019honore, c\u2019est l\u2019uniforme. Quand vous me ferez le plaisir de revenir, ne vous trompez pas de porte\u00a0: celle qui m\u00e8ne \u00e0 cet escalier, dans la cour, est surmont\u00e9e de la m\u00eame inscription que vous lisez\u00a0; mais ne partez pas comme cela, les chemins ne sont pas s\u00fbrs, d\u2019apr\u00e8s ce que vous m\u2019avez appris. On va vous reconduire en voiture \u00e0 votre gendarmerie.<br \/>\nEt Marcueil rentra dans le salon.<br \/>\nIl rentra juste \u00e0 point pour tenir t\u00eate aux sept filles, qui, averties par le g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019\u00e9trange collaboration qu\u2019on leur demandait, se f\u00e2chaient et mena\u00e7aient de partir. La correction froide de Marcueil les figea sur place, et de seconds billets bleus ressuscit\u00e8rent leur gr\u00e2ce et leur sourire. En quelques mots brefs, Marcueil annon\u00e7a qu\u2019une affaire urgente l\u2019enlevait \u00e0 ses h\u00f4tes, pour quelques heures, au moins pour le souper, mais que peu importait, et qu\u2019ils \u00e9taient chez eux.<br \/>\nLe g\u00e9n\u00e9ral r\u00e9clama de plus amples explications, mais les pas de Marcueil se perdaient d\u00e9j\u00e0 dans le vestibule. Bathybius, soup\u00e7onneux sans savoir pourquoi, se glissa sur le perron. Marcueil n\u2019y \u00e9tait plus, mais le docteur vit partir et entendit rouler la voiture\u00a0; il ne d\u00e9couvrit point que s\u2019y carrait, glorieux et seul, le gendarme.<br \/>\nDix minutes apr\u00e8s, onze heures sonnaient.<br \/>\nLe ma\u00eetre d\u2019h\u00f4tel ouvrit les portes de la salle du souper.<br \/>\nL\u2019Indien n\u2019avait pas encore paru.<br \/>\nLes sept filles, au bras des hommes s\u2019avanc\u00e8rent.<br \/>\nIl y avait une rousse svelte \u00e0 la chevelure de cuivre, quatre brunes au teint p\u00e2le ou dor\u00e9, deux blondes, l\u2019une petite avec des bandeaux cendr\u00e9s, l\u2019autre grasse avec des fossettes partout et un teint d\u2019\u00e9mail.<br \/>\nElles r\u00e9pondaient aux pr\u00e9noms pudiques \u2014 qui n\u2019\u00e9taient peut-\u00eatre pas les leurs, mais auxquels elles r\u00e9pondaient toujours\u00a0! d\u2019Ad\u00e8le, Blanche, Eupure, Herminie, Ir\u00e8ne, Modeste et Virginie, suivis de noms de famille trop fantaisistes pour qu\u2019il soit n\u00e9cessaire de les mentionner.<br \/>\nTrois \u00e9taient venues en robes montantes, les plus herm\u00e9tiques qu\u2019on p\u00fbt voir, mais qui s\u2019ouvraient par une seule agrafe, et dessous elles \u00e9taient toutes nues\u00a0; quatre, observant la mode de ce jour-l\u00e0, avaient une pelisse de chauffeuse, et quand on les en eut d\u00e9barrass\u00e9es dans le vestibule, elles s\u2019exhib\u00e8rent moins v\u00eatues que brod\u00e9es de dentelles\u00a0; enveloppe diaphane qu\u2019Herminie appelait, d\u2019un ton propre \u00e0 surexciter les vieillards, son\u00a0<em>pardessous<\/em>.<br \/>\nSoudain un pas rapide, \u00e0 la fois tra\u00eenant et l\u00e9ger, glissa dans le corridor.<br \/>\n\u2014 Voil\u00e0 Marcueil, dit Bathybius\u00a0; il aura oubli\u00e9 quelque chose, ou aura renonc\u00e9 \u00e0 partir.<br \/>\n\u2014 Il revient \u00e0 temps, dit le g\u00e9n\u00e9ral. Nous \u00ab\u00a0attaquons\u00a0\u00bb seulement. La porte s\u2019ouvrit et \u00ab\u00a0l\u2019Indien\u00a0\u00bb parut.<br \/>\nQuoique cette arriv\u00e9e f\u00fbt attendue, il y eut un instant de stupeur.<br \/>\nL\u2019homme qui entrait \u00e9tait un bel athl\u00e8te de taille ordinaire mais de proportions incomparables. Il \u00e9tait glabre \u2014 ou exactement ras\u00e9 ou \u00e9pil\u00e9, le menton court et fourchu. Ses cheveux, tr\u00e8s noirs, drus et lisses, \u00e9taient plaqu\u00e9s en arri\u00e8re. Sa poitrine \u00e9tait nue, d\u00e9couvrant un signe sous le sein gauche, et sa peau couleur de cuivre rouge, mais d\u2019une teinte mate et comme poudr\u00e9e. Il \u00e9tait drap\u00e9, sur une \u00e9paule et \u00e0 la ceinture, d\u2019une fourrure enti\u00e8re d\u2019ours gris, dont la t\u00eate \u00e9norme pendait sur ses genoux. Dans ce baudrier rude \u00e9taient pass\u00e9s un calumet et un tomahawk. Il \u00e9tait gu\u00eatre et chauss\u00e9 de houzeaux de mocassins en cuir jaune et souple, garnis de piquants de porc-\u00e9pic. Il arriva qu\u2019il leva un bras, et on distingua tatou\u00e9 en bleu sur l\u2019\u00e9piderme, poli \u00e0 la pierre ponce, de son aisselle, le totem du llama.<br \/>\nOn remarqua que ses aisselles et ses jarrets \u00e9taient en saillie de muscles et non en creux, conformation qu\u2019on n\u2019a pu observer depuis le c\u00e9l\u00e8bre souleveur de poids Thomas Topham.<br \/>\n\u2014Lebel animal\u00a0! s\u2019\u00e9cri\u00e8rent spontan\u00e9ment les femmes.<br \/>\nElles ne parlaient pas, bien entendu, du llama grossi\u00e8rement dessin\u00e9, mais de l\u2019homme.<br \/>\nOn est toujours, pour les filles, un bel animal, quand on montre un peu de chair nue.<br \/>\nL\u2019Indien ne dit mot, se mit \u00e0 table sans les regarder, et, comme une personne naturelle et m\u00eame quatre, mangea.<\/p>\n<h3>VII.<\/h3>\n<h3>Dames seules<\/h3>\n<p>Un peu avant minuit, les filles, par une sorte de pudeur peut-\u00eatre des allusions des hommes, si discr\u00e8tes fussent-elles, mais qui leur devenaient plus sensibles \u00e0 mesure que l\u2019heure de les justifier s\u2019approchait; irrit\u00e9es surtout de l\u2019impassivit\u00e9 \u00ab\u00a0mohicane\u00a0\u00bb de l\u2019Indien; les filles s\u2019esquiv\u00e8rent et s\u2019\u00e9vad\u00e8rent au hasard des d\u00e9tours du ch\u00e2teau. Elles gravirent un \u00e9tage et se trouv\u00e8rent sans pr\u00e9m\u00e9ditation dans une spacieuse galerie, la galerie des tableaux, qui r\u00e9gnait \u00e0 mi-hauteur du hall r\u00e9serv\u00e9 au \u00ab\u00a0record\u00a0\u00bb et y avait eu communication \u00e0 l\u2019\u00e9poque ancienne o\u00f9 cette vaste salle servait \u00e0 des spectacles. Qu\u2019on se figure une loge immense, au premier \u00e9tage d\u2019un th\u00e9\u00e2tre, mais dont la vue sur la sc\u00e8ne aurait \u00e9t\u00e9 mur\u00e9e.<br \/>\nArriv\u00e9es l\u00e0, il leur parut presque qu\u2019elles fussent chez elles, puisqu\u2019elles y \u00e9taient seules.<br \/>\nComme des perruches de la cage desquelles on s\u2019est \u00e9loign\u00e9, elles commenc\u00e8rent des papotages, cristallins et d\u00e9licieusement faux, tels qu\u2019on peut imaginer les notes d\u2019instruments d\u2019amour qui s\u2019accordent. En bas, des violons, parall\u00e8lement, pr\u00e9ludaient.<br \/>\nIl va sans dire qu\u2019elles parlaient de tout, sauf de ce \u00e0 quoi elles pensaient toutes\u00a0: l\u2019Indien.<br \/>\n\u2014 Mes ch\u00e8res, disait Blanche, on n\u2019a rien invent\u00e9 de plus merveilleux que de reprendre les modes d\u2019il y a vingt ans, le syst\u00e8me des quatre jarretelles au corset, deux sur le devant et deux sur les c\u00f4t\u00e9s.<br \/>\n\u2014 Celles de devant perdent de la place et&#8230; du temps, observa Ir\u00e8ne.<br \/>\n\u2014 \u00c7a m\u2019est \u00e9gal, reprit Blanche\u00a0; j\u2019ai le droit de dire que c\u2019est tr\u00e8s bien parce que&#8230; moi j\u2019en porte pas. Et elle releva sa jupe pour exhiber ses chaussettes noires \u00e0 baguettes roses, elle la releva m\u00eame beaucoup plus haut qu\u2019il n\u2019\u00e9tait n\u00e9cessaire.<br \/>\n\u2014 Tu mets des chaussettes\u00a0? dit Modeste. Le&#8230; sauvage, je ne sais pas ce qu\u2019il porte, on dirait des bottes d\u2019\u00e9goutier avec des piquants.<br \/>\n\u2014 Nous y voil\u00e0, dit Blanche. Je n\u2019y pensais pas, mais ne blaguez point, c\u2019est un type rudement beau.<br \/>\n\u2014 Moi, je le trouve trop peinturlur\u00e9, dit Virginie. Il devrait se faire blanchir.<br \/>\n\u2014 Ce qu\u2019elle a le sens de la lessive d\u00e9velopp\u00e9\u00a0! dit Herminie. Vous aurez toute facilit\u00e9, ch\u00e8re madame, de le d\u00e9peindre tout \u00e0 l\u2019heure.<br \/>\n\u2014 On ne blanchit pas les n\u00e8gres, rench\u00e9rit Eupure.<br \/>\n\u2014 Comment, tout \u00e0 l\u2019heure\u00a0? Apr\u00e8s vous, dit Virginie, et s\u2019il en reste\u00a0! Car il para\u00eet, m\u2019a dit le g\u00e9n\u00e9ral, que nous devons \u00ab\u00a0y passer\u00a0\u00bb par ordre alphab\u00e9tique.<br \/>\n\u2014 S\u2019il reste quoi\u00a0? dit Ad\u00e8le. De la peinture ?<br \/>\n\u2014 Je suis la seconde, constata Blanche\u00a0; mais ce sera peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 une sin\u00e9cure.<br \/>\n\u2014 Quelle histoire cocasse\u00a0! \u00e7a ne marchera pas, dit Ir\u00e8ne.<br \/>\n\u2014 F\u00e9licitons la \u00ab\u00a0premi\u00e8re\u00a0\u00bb mari\u00e9e, dirent les six, faisant de grandes r\u00e9v\u00e9rences \u00e0 Ad\u00e8le.<br \/>\nUn bruissement courut sur le palier.<br \/>\n\u2014 Chut, on monte, murmura Ad\u00e8le.<br \/>\n\u2014 \u00c7a doit \u00eatre lui, dit Virginie\u00a0; il fait pas mal de se d\u00e9geler, il n\u2019a desserr\u00e9 les dents que pour souper.<br \/>\n\u2014 Il a de belles dents, il ne doit m\u00e2cher en temps ordinaire que du verre cass\u00e9, fit Herminie.<br \/>\n\u2014 Du verre pil\u00e9, s\u2019il fait ce qu\u2019on dit, corrigea Ir\u00e8ne.<br \/>\n\u2014 Chut\u00a0! reprit Ad\u00e8le.<br \/>\nLe m\u00eame pas l\u00e9ger et rapide qui avait annonc\u00e9 la venue de l\u2019Indien, m\u00eame plus l\u00e9ger et plus rapide cette fois, se rapprocha. Quelque chose comme une nudit\u00e9 ou une soierie fr\u00f4la la porte.<br \/>\n\u2014 Sa peau d\u2019ours fait un bruit de robe, dit Blanche.<br \/>\n\u2014 Ils sont drap\u00e9s comme des femmes, dans ce pays-l\u00e0&#8230;<br \/>\n\u2014 Et plus d\u00e9collet\u00e9s, chuchot\u00e8rent des voix.<br \/>\nLa serrure fut fouill\u00e9e. Les femmes firent silence.<br \/>\nLa porte ne s\u2019ouvrit pas. Les pas redescendirent. Un trottinement de talons claqua et un \u00e9clat de rire, bizarrement argentin, d\u00e9crut.<br \/>\n\u2014 Qu\u2019est-ce que \u00e7a veut dire\u00a0? fit une des femmes. Il n\u2019est pas poli, le sauvage.<br \/>\n\u2014 C\u2019est un timide&#8230; H\u00e9, Joseph\u00a0! vous oubliez votre peau d\u2019ours\u00a0!<br \/>\n\u2014 Il n\u2019a pas d\u2019usage, expliqua Virginie, qui se piquait d\u2019\u00e9ducation.<br \/>\n\u2014 Pourtant il a casqu\u00e9 comme un roi n\u00e8gre, dit une autre, ou son montreur a casqu\u00e9 pour lui.<br \/>\n\u2014 Quelle horreur\u00a0! dirent plusieurs. Mais c\u2019est vrai, il a \u00e9t\u00e9 chic.<br \/>\n\u2014 Il venait peut-\u00eatre nous faire signe\u00a0: il va \u00eatre minuit. Si nous descendions, mesdames ?<br \/>\n\u2014 Descendons\u00a0! firent-elles toutes, reprenant des chapeaux jet\u00e9s sur des meubles.<br \/>\nAide-moi,Virginie, dit Ad\u00e8le. Cette porte est d\u2019un dur&#8230; Elles essay\u00e8rent une \u00e0 une d\u2019ouvrir, puis elles pouss\u00e8rent toutes ensemble&#8230;<br \/>\nSi absurde que f\u00fbt l\u2019\u00e9vidence, elles \u00e9taient enferm\u00e9es\u00a0!<br \/>\n\u2014 C\u2019est idiot, dit Virginie. Ce sauvage qui ne sait pas le fran\u00e7ais doit n\u2019avoir jamais vu de serrure\u00a0: il l\u2019a man\u0153uvr\u00e9e \u00e0 l\u2019envers. Il a cru nous ouvrir.<br \/>\n\u2014 Il faut appeler, dit Modeste.<br \/>\nDes voix, pas encore effar\u00e9es, clam\u00e8rent :<br \/>\nH\u00e9\u00a0! Monsieur! Sauvage\u00a0! Iroquois\u00a0! Ch\u00e9ri\u00a0! Minuit sonna. L\u2019horloge devait se trouver imm\u00e9diatement au-dessus de la galerie, car son bourdonnement emplit la longue pi\u00e8ce, le lustre se balan\u00e7a, les cadres trembl\u00e8rent et un vitrage, pr\u00e8s du plafond, vibra.<br \/>\n\u2014 On va venir nous chercher, dit Ad\u00e8le. Attendons.<br \/>\n\u2014 Tu es press\u00e9e, toi qui commences\u00a0; nous autres nous avons le temps, dit Blanche.<br \/>\nDans une attente entrecoup\u00e9e de petites crises nerveuses, elles entendirent sonner le quart, la demie, les trois quarts et une heure.<br \/>\n\u2014 Qu\u2019est-ce qu\u2019ils fichent l\u00e0-bas\u00a0? dit Modeste. Ils ont d\u00fb nous entendre, pourtant. Nous entendons bien la musique\u00a0!<br \/>\nEn effet, \u00e0 des intervalles irr\u00e9guliers, les notes les plus aigu\u00ebs des chanterelles montaient, comme des clochers percent un brouillard. De nouveau, elles cri\u00e8rent, jusqu\u2019\u00e0 devenir rouges et fondre en larmes.<br \/>\n\u2014 Passons le temps, dit Ad\u00e8le, qui voulut para\u00eetre calme et se promena devant les tableaux. \u2014 Mesdames, nous sommes ici au Louvre\u00a0: ce grand monsieur qui a une perruque blanche et un grand sabre repr\u00e9sente&#8230;<br \/>\n\u2014 Repr\u00e9sente ?&#8230; dit Ir\u00e8ne.<br \/>\n\u2014 Je ne sais plus\u00a0! Et Ad\u00e8le pleura.<br \/>\nLes portraits avaient tous l\u2019air paterne de vieux messieurs qui viennent de mettre en p\u00e9nitence des petites filles. Ils ne manifestaient, eux, aucune impatience de sortir. \u00c0 leur \u00e2ge, on n\u2019\u00e9tait plus des gens press\u00e9s. Une fille se lan\u00e7a contre la porte, haute et lam\u00e9e de fer, et tambourina. Comme d\u00e9clench\u00e9 par l\u2019\u00e9branlement de ses petits poings, les quatre quarts et deux heures carillonn\u00e8rent.<br \/>\n\u2014 M&#8230;\u00a0! dit Virginie. Je me couche\u00a0!<br \/>\nElle s\u2019\u00e9tendit sur une console dor\u00e9e, les pieds d\u00e9passant au bout, les coudes derri\u00e8re la t\u00eate et les seins en l\u2019air.<br \/>\nBlanche la regardait de loin, assise sur un bahut, les mains sournoisement occup\u00e9es sous sa jupe, jambes ballantes.<br \/>\n\u2014 Mesdames, dit Blanche, et elle h\u00e9sita&#8230; Il me semble qu\u2019on se passe de nous. Il lui en faut peut-\u00eatre d\u2019autres&#8230; Ils ont peut-\u00eatre commenc\u00e9\u00a0!<br \/>\n\u2014 Ta bouche, b\u00e9b\u00e9\u00a0! jeta la grande Ir\u00e8ne, droite et furieuse. Elle ne sut pas elle-m\u00eame comment elle arriva, pour la faire taire, \u00e0 lui fermer la bouche avec la sienne.<br \/>\nModeste, apr\u00e8s avoir tourn\u00e9 par la galerie en sanglotant, vint abattre sa figure d\u00e9sol\u00e9e sur le sein de Virginie. Quand elle se releva, il restait un cercle humide sur le corsage, maintenant transparent et qui laissait voir une pointe rose \u2014 un cercle qui n\u2019\u00e9tait pas imprim\u00e9 par des larmes.<br \/>\n\u2014 Il fait trop chaud, dit Ir\u00e8ne, et des dentelles vol\u00e8rent. Qu\u2019on n\u2019ouvre plus maintenant, les hommes, je suis en chemise.<br \/>\n\u2014 Tu n\u2019as qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00f4ter, dit Eupure.<br \/>\nEt la main d\u2019Eupure l\u2019empoigna par la nuque.<br \/>\nC\u2019est ainsi que peu \u00e0 peu les sanglots devinrent des soupirs et que les bouches tourment\u00e8rent d\u2019autres r\u00e9alit\u00e9s que des mouchoirs pleins de larmes. Les pi\u00e9tinements rageurs se turent sur le tapis, parce que les pieds \u00e9taient nus.<br \/>\nVirginie, sans vergogne, puisqu\u2019on ne pouvait sortir, improvisait un murmure de source sur la laine peinte, dans un angle.<br \/>\nPlus tard seulement, un peu avant trois heures, la lumi\u00e8re \u00e9lectrique disparut. Ce fut comme si les vieilles gens des portraits s\u2019en \u00e9taient all\u00e9s sans bruit&#8230; mais les mains t\u00e2tonnantes ne trouvaient pourtant pas de porte\u00a0!<br \/>\nA la recherche d\u2019une issue, elles se heurtaient \u00e0 cette d\u00e9rision, une bouche ou un sexe.<br \/>\nPuis l\u2019aube fut bleue et arrosa de frissons les corps moites.<br \/>\nEnsuite, le soleil balaya, du haut du vitrage pr\u00e8s du plafond, le tapis souill\u00e9.<br \/>\nIl fut midi, et la sonnerie se r\u00e9p\u00e9ta, qui avait inaugur\u00e9 l\u2019emprisonnement.<br \/>\nLes filles eurent faim et soif et se battirent.<br \/>\nUne mangea un \u00e9tui de raisin pour les l\u00e8vres, et une autre cuisina un pain parfum\u00e9, sal\u00e9, cru et ex\u00e9crable avec des larmes, de la salive et de la poudre de riz.<br \/>\nIl fut une heure, il fut toutes les heures, il fut onze heures du soir et la musique lointaine picota le silence, aussi confus\u00e9ment que des doigts \u00e9nerv\u00e9s s\u2019\u00e9vertuent apr\u00e8s un chas d\u2019aiguille.<br \/>\nL\u2019\u00e9lectricit\u00e9 ne s\u2019\u00e9tait pas rallum\u00e9e&#8230;<br \/>\nMais une lumi\u00e8re venant de c\u00f4t\u00e9 et qui n\u2019\u00e9tait pas celle du jour se diffusa par une vitre d\u00e9polie, tr\u00e8s haut.<br \/>\nLes femmes hurl\u00e8rent, se r\u00e9jouirent, s\u2019embrass\u00e8rent, se mordirent, empil\u00e8rent et escalad\u00e8rent des tables, culbut\u00e8rent deux ou trois fois, et enfin un poing, cuirass\u00e9 de bagues mais qui saigna, \u00e9toila le carreau.<br \/>\nLes femmes, nues, d\u00e9peign\u00e9es, d\u00e9fard\u00e9es, affam\u00e9es, en rut et sales se ru\u00e8rent vers la petite fen\u00eatre ouverte sur la lumi\u00e8re et&#8230; sur l\u2019amour.<br \/>\nCar le ch\u00e2ssis de fer, infranchissable mais permettant de voir, \u00e9tait la seule s\u00e9paration entre la galerie et le hall de l\u2019Indien.<br \/>\nQuoique le second minuit f\u00fbt pass\u00e9, il leur sembla tout naturel \u2014 elles y pensaient depuis tant d\u2019heures, et si longues\u00a0! \u2014 de le trouver l\u00e0.<br \/>\nL\u2019homme rouge n\u2019avait pour v\u00eatement qu\u2019une femme nue prostr\u00e9e en travers de sa poitrine\u00a0; et elle, n\u2019avait pour voile qu\u2019un masque de peluche noire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3>VIII.<\/h3>\n<h3>L\u2019ovule<\/h3>\n<p>Vingt-quatre heures auparavant, Bathybius s\u2019approchait de l\u2019\u0153il-de-b\u0153uf.<br \/>\nLa vitre ronde \u00e9tait obstru\u00e9e, du c\u00f4t\u00e9 du cabinet de toilette, observatoire du docteur, par deux volets, en bois plein, que commandait une cr\u00e9mone.<br \/>\nIl s\u2019avan\u00e7a \u00e0 t\u00e2tons et tourna la poign\u00e9e d\u2019un geste ferme, avec la m\u00eame pr\u00e9cision qu\u2019il e\u00fbt, professionnellement, fait jouer la vis sans fin d\u2019un sp\u00e9culum.<br \/>\nLes volets s\u2019\u00e9cart\u00e8rent sans bruit, ainsi que des ailes de papillon s\u2019ouvrent.<br \/>\nL\u2019\u0153il-de-b\u0153uf s\u2019illumina, du feu dor\u00e9 de toutes les lampes du hall, et ce fut comme un astre qui se serait lev\u00e9 dans le cabinet de toilette, sur l\u2019horizon court de la table du docteur.<br \/>\nA cette clart\u00e9, les yeux de Bathybius clign\u00e8rent un peu, ces yeux vagues ou plut\u00f4t perp\u00e9tuellement fixes sur quelque point invisible, dont l\u2019expression est, par une co\u00efncidence mal expliqu\u00e9e, commune \u00e0 la plupart des grands m\u00e9decins et \u00e0 quelques monomanes dangereux reclus \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9. Il lissa de ses belles mains grasses d\u2019op\u00e9rateur, l\u2019une charg\u00e9e de grosses chevali\u00e8res, la divergence de ses favoris blancs. Il posa sur la table la feuille de papier destin\u00e9e \u00e0 recevoir ses observations, sortit son stylographe, consulta sa montre et attendit.<br \/>\nQuoique Bathybius s\u00fbt parfaitement, \u00e9tant d\u2019esprit pond\u00e9r\u00e9 et grave, qu\u2019il n\u2019allait observer, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de sa fen\u00eatre ronde, que des \u00eatres humains dans les attitudes les plus normalement et mis\u00e9rablement humaines, il s\u2019avan\u00e7a vers la vitre comme il e\u00fbt approch\u00e9 son \u0153il de l\u2019oculaire d\u2019un prodigieux t\u00e9lescope, emport\u00e9 sous sa coupole tr\u00e9pidante par de colossales horlogeries, et braqu\u00e9 sur un monde inexplor\u00e9.<br \/>\n\u2014 Allons, dit-il, ne nous hallucinons pas.<br \/>\nEt pour chasser la vision, et aussi pour y voir clair sur sa table \u00e0 \u00e9crire, il planta la prise de courant d\u2019une petite lampe \u00e0 abat-jour turquoise.<br \/>\nLe lendemain soir, il fut bien \u00e9tonn\u00e9 de trouver, parmi ses papiers et toute fra\u00eeche de sa propre \u00e9criture, l\u2019\u00e9trange \u00e9lucubration scientificolyrico-philosophique que l\u2019on va lire. Il est vraisemblable qu\u2019il l\u2019\u00e9crivit pendant les longs loisirs qu\u2019il eut \u2014 la grande heure durant laquelle les amants, voracement, mang\u00e8rent, et les dix heures cons\u00e9cutives qu\u2019ils dormirent. Il n\u2019est pas impossible non plus que sa personnalit\u00e9 ait subi un d\u00e9doublement singulier, et que d\u2019une part il ait chronom\u00e9tr\u00e9, contr\u00f4l\u00e9, analys\u00e9, inscrit, v\u00e9rifi\u00e9 des d\u00e9tails techniques \u00e0 chaque passage de l\u2019Indien dans le cabinet de toilette\u00a0; et que, d\u2019autre part, il ait transport\u00e9, en les g\u00e9n\u00e9ralisant, ses impressions dans cette litt\u00e9rature dont il n\u2019\u00e9tait point coutumier :<br \/>\n\u2014 DIEU EST INFINIMENT PETIT.<br \/>\nQui pr\u00e9tend cela\u00a0? Non pas un homme assur\u00e9ment.<br \/>\nCar l\u2019homme a cr\u00e9\u00e9 Dieu, du moins le Dieu auquel il croit, il l\u2019a cr\u00e9\u00e9 et ce n\u2019est pas Dieu qui a cr\u00e9\u00e9 l\u2019homme (ce sont des v\u00e9rit\u00e9s acquises aujourd\u2019hui)\u00a0; l\u2019homme a cr\u00e9\u00e9 Dieu \u00e0 son image et \u00e0 Sa ressemblance, agrandies jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019esprit humain ne p\u00fbt concevoir de dimensions.<br \/>\nCe qui ne veut pas dire que le Dieu con\u00e7u par l\u2019homme soit sans dimensions.<br \/>\nIl est plus grand que toute dimension, sans qu\u2019il soit hors de toute dimension, ni immat\u00e9riel, ni infini. Il n\u2019est qu\u2019ind\u00e9fini.<br \/>\nCette conception pouvait suffire, au temps un peu ant\u00e9rieur \u00e0 celui o\u00f9 les deux peuples que nous appelons l\u2019Adam et l\u2019\u00c9ve furent tent\u00e9s par les produits manufactur\u00e9s des marchands qui avaient pour totem le Serpent, et durent travailler pour les acqu\u00e9rir.<br \/>\nNous savons maintenant qu\u2019il y a un autre Dieu, qui, lui, a bien v\u00e9ritablement cr\u00e9\u00e9 l\u2019homme, qui r\u00e9side au centre vivant de tous les hommes et qui est l\u2019\u00e2me immortelle de l\u2019homme.<br \/>\nTh\u00e9or\u00e8me\u00a0:\u00a0<em>Dieu est infiniment petit<\/em>.<br \/>\nCar pour qu\u2019il soit Dieu il faut que sa Cr\u00e9ation soit infiniment grande. S\u2019il gardait une dimension quelconque, il limiterait sa Cr\u00e9ation, il ne serait plus Celui qui a cr\u00e9\u00e9 Tout.<br \/>\nAinsi il peut se glorifier de sa Bont\u00e9, de son Amour et de sa Toute-Puissance, qui ne se r\u00e9servent aucune part du monde. Dieu est hors de toute dimension, en dedans.<br \/>\nC\u2019est un point.<br \/>\nC.Q.F.D.<br \/>\nOn sait qu\u2019il y a deux parties dans l\u2019homme. l\u2019une apparente et p\u00e9rissable, l\u2019ensemble des organes que nous appelons corps, le soma; et cette partie p\u00e9rissable comprend m\u00eame la \u00ab\u00a0petite agitation\u00a0\u00bb qui en r\u00e9sulte, dite la pens\u00e9e ou l\u2019\u00e2me \u00ab\u00a0immortelle\u00a0\u00bb.<br \/>\nL\u2019autre imp\u00e9rissable et microscopique qui se transmet de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration depuis le commencement du monde, le germen.<br \/>\nLe germe est ce Dieu en deux personnes, ce Dieu qui na\u00eet de l\u2019union des deux plus infimes choses vivantes, les demi-cellules qui sont le Spermatozoaire et l\u2019Ovule.<br \/>\nL\u2019un et l\u2019autre habitent des ab\u00eemes de nuit et de rouge trouble, au milieu de courants \u2014 notre sang \u2014 qui emportent des globules espac\u00e9s les uns des autres comme des plan\u00e8tes.<br \/>\nElles sont dix-huit millions de reines, les demi-cellules femelles, qui attendent au fond de leur caverne.<br \/>\nElles p\u00e9n\u00e8trent les mondes de leur regard et les gouvernent. Elles sont infiniment d\u00e9esses. Il n\u2019y a pas de lois physiques pour elles \u2014 elles d\u00e9sob\u00e9issent \u00e0 la gravitation \u2014 elles opposent \u00e0 l\u2019attraction universelle des savants leurs affinit\u00e9s particuli\u00e8res\u00a0; il n\u2019existe pour elles que ce qu\u2019il leur pla\u00eet.<br \/>\nDans d\u2019autres gouffres aussi formidables, ils sont l\u00e0, les millions de dieux d\u00e9positaires de la Force et qui ont cr\u00e9\u00e9 Adam au premier jour.<br \/>\nQuand le dieu et la d\u00e9esse veulent s\u2019unir, ils entra\u00eenent chacun de leur c\u00f4t\u00e9, l\u2019un vers l\u2019autre, le monde o\u00f9 ils habitent. L\u2019homme et la femme croient se choisir&#8230; comme si la terre avait la pr\u00e9tention de faire expr\u00e8s de tourner\u00a0!<br \/>\nC\u2019est cette passivit\u00e9 de pierre qui tombe, que l\u2019homme et la femme appellent l\u2019amour.<br \/>\nLe dieu et la d\u00e9esse vont s\u2019unir&#8230; Il leur faut, pour se rencontrer, un temps qui, selon les mesures humaines, varie entre une seconde et deux heures&#8230;<br \/>\nEncore un peu de temps, et un autre monde sera cr\u00e9\u00e9, un petit Bouddha de corail p\u00e2le, cachant ses yeux, si \u00e9blouis d\u2019\u00eatre trop pr\u00e8s de l\u2019absolu qu\u2019ils ne se sont jamais ouverts, cachant ses yeux de sa petite main pareille \u00e0 une \u00e9toile&#8230;<br \/>\nMais alors, l\u2019homme et la femme se r\u00e9veillent, escaladent le ciel et \u00e9crasent les dieux, cette vermine.<br \/>\nL\u2019homme, ce j our-l\u00e0, s\u2019appelle Titan ou Malthus.<\/p>\n<h3>IX.<\/h3>\n<h3>L\u2019Indien tant c\u00e9l\u00e9br\u00e9 par Th\u00e9ophraste<\/h3>\n<p>On p\u00e9n\u00e9trait dans le hall par une double porte.<br \/>\nL\u2019Indien ouvrit la premi\u00e8re, qu\u2019il referma derri\u00e8re lui. Il entendit, au-dehors, le bruit du verrou pouss\u00e9 par Bathybius et qui ne serait \u00f4t\u00e9 que dans vingt-quatre heures. De son c\u00f4t\u00e9, il tira le verrou int\u00e9rieur et \u00e9tendit les bras vers la seconde porte&#8230;<br \/>\nCelle-ci s\u2019\u00e9tait ouverte pendant qu\u2019il se retournait, et il reconnut, debout, appuy\u00e9e au chambranle, toute rose et toute nue, comme transparente sous la lumi\u00e8re des lampes, Ellen Elson qui lui souriait.<br \/>\nAvec la barbe, le lorgnon et les v\u00eatements conformes \u00e0 ceux de tout le monde, Marcueil avait d\u00e9pouill\u00e9 jusqu\u2019au souvenir du monde.<br \/>\nIl n\u2019y avait plus qu\u2019un homme et une femme, libres, en pr\u00e9sence, pour une \u00e9ternit\u00e9.<br \/>\nVingt-quatre heures, n\u2019\u00e9tait-ce pas une \u00e9ternit\u00e9 pour l\u2019homme qui professait qu\u2019aucun nombre n\u2019avait d\u2019importance ?<br \/>\nC\u2019\u00e9tait l\u2019Enfin seuls de l\u2019homme et de la femme renon\u00e7ant \u00e0 tout pour se clo\u00eetrer dans les bras l\u2019un de l\u2019autre.<br \/>\n\u2014 Est-ce possible\u00a0? soupir\u00e8rent leurs deux bouches, et elles ne dirent rien de plus, car elles s\u2019unirent.<br \/>\nMais l\u2019ironie froide n\u2019abandonnait pas ses droits sur Marcueil, m\u00eame poudr\u00e9 de poudre d\u2019or rouge et maquill\u00e9 en Indien, aussi ridicule au fond \u2014 il s\u2019en aper\u00e7ut tout d\u2019un coup \u2014 que le Marcueil homme du monde.<br \/>\n\u2014 Enfin seuls\u00a0! ricana-t-il avec amertume en repoussant Ellen. Et ces sept filles qui vont venir, et ce docteur qui regardera ?<br \/>\nEllen ricana \u00e0 son tour, d\u2019un rire discordant de pierreuse ivre, du plus beau des rires.<br \/>\n\u2014 Tes femmes, les voil\u00e0\u00a0! Voil\u00e0 (elle prit sur le lit et jeta quelque chose de froid comme une arme blanche \u00e0 la poitrine de l\u2019Indien) la cl\u00e9 de ton coffre-fort \u00e0 femmes\u00a0! Il ferme tr\u00e8s bien\u00a0! Je te les garde et elles sont tr\u00e8s bien gard\u00e9es. Mais elles sont \u00e0 moi, tes femmes, puisque tu es \u00e0 moi! Combien \u00eates-vous\u00a0? m\u2019a demand\u00e9 un jour un petit monsieur pieds nus, emmaillot\u00e9 d\u2019une robe de moine. C\u2019est bien simple: JE SUIS SEPT\u00a0! Est-ce assez pour vous, mon Indien ?<br \/>\n\u2014 C\u2019est fou\u00a0! dit Marcueil, qui, entre autres infinis, semblait dispos\u00e9 \u00e0 \u00e9puiser celui de la froideur. Ce docteur, qui va voir&#8230; il te reconna\u00eetra.<br \/>\n\u2014 J\u2019ai pris mon masque, dit Ellen.<br \/>\n\u2014 Belle malice\u00a0! Ton masque de chauffeuse, comme si beaucoup de femmes en portaient et si on ne savait pas que miss Elson est une chauffeuse assidue\u00a0! Tout le monde l\u2019a vu. Bathybius te reconna\u00eetra mieux, voil\u00e0 tout.<br \/>\n\u2014 Mes masques sont roses, et celui-ci est noir\u00a0!<br \/>\n\u2014 C\u2019est une raison&#8230; de femme.<br \/>\n\u2014 Alors&#8230; elle ne vaut rien\u00a0? \u00c9coute, c\u2019est le masque d\u2019une de tes femmes, elles sont quatre qui en portent, c\u2019est une mode&#8230; Et puis&#8230; Ah!&#8230; et puis, c\u2019est bien bon pour un docteur\u00a0! Et aussi\u00a0: le masque d\u2019une de tes femmes, \u00e7a te fera plaisir, tu croiras embrasser sa figure&#8230; et moi je croirai lui avoir coup\u00e9 la t\u00eate&#8230; Et puis&#8230; je ne suis pas tout \u00e0 fait une fille, tu ne voudrais pas que je sois tout \u00e0 fait toute nue\u00a0!<br \/>\nSon visage disparut dans le velours noir. Ses yeux et ses dents brillaient.<br \/>\nUne seconde apr\u00e8s, un d\u00e9clic claquait, et les poils blancs de Bathybius givraient confus\u00e9ment une petite vitre au bout de la salle.<br \/>\n\u2014 Allons, Indien, plaisanta Ellen, la Science vous observe, la Science avec un grand S, ou plut\u00f4t, car ce n\u2019est pas encore assez important&#8230;: la SCIENCE avec une grande SCIE&#8230;<br \/>\nMarcueil, toujours froid:<br \/>\nSais-tu, apr\u00e8s tout, si je suis\u00a0<em>l\u2019Indien<\/em>? Je le serai&#8230; peut-\u00eatre&#8230; apr\u00e8s.<br \/>\n\u2014 Je ne sais pas, dit Ellen, je ne sais rien, tu le seras et puis tu ne le seras plus&#8230; tu seras plus que l\u2019Indien.<br \/>\n\u2014 ET PLUS\u00a0! r\u00eava Marcueil. Qu\u2019est-ce que cela veut dire\u00a0? C\u2019est comme l\u2019ombre fuyante de cette course&#8230;<em>Et plus<\/em>, cela n\u2019est plus fixe, cela recule plus loin que l\u2019infini, c\u2019est insaisissable, un fant\u00f4me&#8230;<br \/>\n\u2014 Vous \u00e9tiez l\u2019Ombre, dit Ellen.<br \/>\nEt il l\u2019enla\u00e7a, machinalement, pour s\u2019accrocher \u00e0 un appui palpable. Dans un cornet de verre, sur une table, les embaumaient, non encore fan\u00e9es, quelques-unes des roses du Mouvement-Perp\u00e9tuel.<br \/>\nComme un laurier tress\u00e9 en couronne dont les feuilles palpitent au vent, le nom de cet \u00eatre qui allait se r\u00e9v\u00e9ler \u00ab\u00a0au-del\u00e0 de l\u2019Indien\u00a0\u00bb voleta et se pr\u00e9cisa devant les yeux de Marcueil :<br \/>\nLE SURMALE.<br \/>\nL\u2019horloge annon\u00e7a minuit et Ellen \u00e9couta :<br \/>\n\u2014 C\u2019est fini ?&#8230; Alors&#8230; \u00e0 vous, mon ma\u00eetre.<br \/>\nEt ils tomb\u00e8rent l\u2019un vers l\u2019autre, leurs dents sonn\u00e8rent et le creux de leurs poitrines \u2014 ils \u00e9taient si absolument de la m\u00eame taille \u2014 fit ventouse et retentit.<br \/>\nIls commenc\u00e8rent de s\u2019aimer, et ce fut comme le d\u00e9part d\u2019une exp\u00e9dition lointaine, d\u2019un grand voyage de noces qui ne parcourait point des villes, mais tout l\u2019Amour.<br \/>\nQuand ils s\u2019unirent d\u2019abord, Ellen eut peine \u00e0 ne pas crier, et son visage se contracta. Pour \u00e9touffer sa souffrance aigu\u00eb il lui fallait quelque chose \u00e0 mordre, et ce fut la l\u00e8vre de l\u2019Indien. Marcueil avait eu raison de dire que pour certains hommes toutes les femmes sont vierges, et Ellen en souffrit la preuve, mais elle ne cria point, quoique bless\u00e9e.<br \/>\nIls se repouss\u00e8rent au moment pr\u00e9cis o\u00f9 d\u2019autres s\u2019enlacent plus \u00e9troitement, car tous les deux ils se souciaient d\u2019eux seuls et ne voulaient point pr\u00e9parer d\u2019autres vies.<br \/>\nQuand on est jeune, \u00e0 quoi bon\u00a0? Ce sont de ces pr\u00e9cautions que l\u2019on prend, ou que l\u2019on cesse de prendre, au bout de sa vieillesse, apr\u00e8s son testament, sur son lit de mort.<br \/>\nLe second baiser, mieux savour\u00e9, fut comme la relecture d\u2019un livre aim\u00e9.<br \/>\nAu bout de plusieurs seulement, Ellen put d\u00e9m\u00ealer quelque plaisir au fond des yeux \u00e9tincelants et froids de l\u2019Indien&#8230; elle crut comprendre qu\u2019il \u00e9tait heureux de ce qu\u2019elle \u00e9tait heureuse jusqu\u2019\u00e0 souffrir.<br \/>\n\u2014 Sadique\u00a0! dit-elle.<br \/>\nMarcueil \u00e9clata d\u2019un rire franc. Il n\u2019\u00e9tait pas de ceux qui battent les femmes. Quelque chose en lui leur \u00e9tait bien trop cruel, pour qu\u2019il e\u00fbt besoin d\u2019y ajouter.<br \/>\nIls continu\u00e8rent, et chacun de leurs baisers fut une escale dans un pays diff\u00e9rent o\u00f9 ils d\u00e9couvraient quelque chose et toujours une chose meilleure.<br \/>\nEllen paraissait d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 \u00eatre un peu plus souvent heureuse que son amant, et \u00e0 atteindre avant lui le but indiqu\u00e9 par Th\u00e9ophraste.<br \/>\nL\u2019Indien approfondissait en elle des sources de plaisir angoiss\u00e9, qu\u2019aucun amant n\u2019avait effleur\u00e9es.<br \/>\nA DIX, elle bondit avec l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 hors du lit et revint tenant une mignonne bo\u00eete d\u2019\u00e9caill\u00e9 prise au cabinet de toilette.<br \/>\n\u2014 \u00c0 Dix, avez-vous dit, mon ma\u00eetre, il faut panser les blessures avec certains baumes&#8230; Ceci est un excellent baume distill\u00e9 en Palestine&#8230;<br \/>\n\u2014 Oui, l\u2019ombre grin\u00e7ait, murmura Marcueil. Il rectifia doucement\u00a0: \u2014 A ONZE. Plus tard.<br \/>\n\u2014 Tout de suite, dit Ellen.<br \/>\nLes forces humaines furent franchies, comme, d\u2019un wagon, on regarde s\u2019\u00e9vanouir les paysages familiers d\u2019une banlieue.<br \/>\nEllen se r\u00e9v\u00e9la courtisane experte, mais c\u2019\u00e9tait si naturel\u00a0! L\u2019Indien donnait si bien la sensation de quelque idole taill\u00e9e dans des mat\u00e9riaux inconnus et purs, dont chaque partie que l\u2019on caressait \u00e9tait la plus pure.<br \/>\nLa fin de la nuit et toute la matin\u00e9e, les amants n\u2019eurent point d\u2019heure de repos ni de repas\u00a0: ils sommeillaient ou veillaient, ils n\u2019auraient pu le dire\u00a0; ils grignotaient des g\u00e2teaux et des mets froids\u00a0; et boire \u2014 dans une m\u00eame coupe \u2014 n\u2019\u00e9tait qu\u2019une des mille variantes de leur baiser.<br \/>\nA midi \u2014 l\u2019Indien avait presque atteint et Ellen avait d\u00e9pass\u00e9 depuis longtemps le chiffre de Th\u00e9ophraste \u2014 Ellen se plaignit un peu.<br \/>\n\u2014 J\u2019ai si chaud\u00a0! dit-elle en marchant par la salle, les mains sur ses seins tendus\u00a0; je ne suis pas assez nue. Est-ce que je ne pourrais pas \u00f4ter cette chose sur ma figure ?<br \/>\nLes yeux du docteur \u00e9piaient, de leur vitre.<br \/>\n\u2014 Quand l\u2019\u00f4terons-nous\u00a0? r\u00e9p\u00e9ta Ellen.<br \/>\n\u2014 Quand le cerne de tes yeux d\u00e9bordera le masque, dit Marcueil.<br \/>\n\u2014 Qu\u2019il d\u00e9borde vite, g\u00e9mit Ellen.<br \/>\nIl la prit sur ses bras o\u00f9 elle resta pli\u00e9e comme un foulard froiss\u00e9 en boule\u00a0; il la recoucha comme une enfant, l\u2019\u00e9tendit, lui tira la peau d\u2019ours sur les pieds en racontant, avec une p\u00e9danterie comique, pour la faire rire :<br \/>\n\u2014 Aristote dit en ses\u00a0<em>Probl\u00e8mes<\/em>\u00a0:Pourquoi cela n\u2019aide-t-il pas \u00e0 l\u2019amour d\u2019avoir les pieds froids ?<br \/>\nIl lui r\u00e9cita des fables de Florian :<br \/>\nUne jeune guenon cueillit<br \/>\nUne noix dans sa coque verte&#8230;<br \/>\nSubitement, ils s\u2019aper\u00e7urent qu\u2019ils avaient faim.<br \/>\nIls all\u00e8rent choir contre la table servie \u00e0 la Gargantua, et mang\u00e8rent comme des pauvres \u00e0 une soupe populaire, des pauvres qui se seraient creus\u00e9 les entrailles par des ap\u00e9ritifs de milliardaires.<br \/>\nL\u2019Indien engloutit toutes les viandes rouges et Ellen toutes les p\u00e2tisseries\u00a0; mais il ne but pas tout le Champagne, parce que la femme pr\u00e9leva la mousse de la premi\u00e8re coupe de chaque bouteille. Elle la mordait comme elle e\u00fbt croqu\u00e9 des meringues.<br \/>\nElle embrassait son amant apr\u00e8s\u00a0: aussi, par-dessus son maquillage rouge, fut-il verni de choses sucr\u00e9es sur toutes les parties du corps.<br \/>\nEnsuite, ils s\u2019aim\u00e8rent \u00e0 deux reprises&#8230; ils avaient le temps\u00a0: il n\u2019\u00e9tait pas deux heures de l\u2019apr\u00e8s-midi.<br \/>\nPuis ils dormirent: or, \u00e0 onze heures vingt- sept du soir, ils dormaient encore, comme s\u2019ils \u00e9taient morts.<br \/>\nLe docteur, dodelinant de la t\u00eate et pr\u00e8s de s\u2019assoupir lui-m\u00eame, inscrivit le total alors atteint :<br \/>\n70<br \/>\nEt rentra son stylographe.<br \/>\nLe chiffre de Th\u00e9ophraste \u00e9tait \u00e9gal\u00e9, mais non d\u00e9pass\u00e9.<br \/>\n\u00c0 onze heures vingt-huit, Marcueil se r\u00e9veilla, ou plut\u00f4t ce qui, en lui, constituait\u00a0<em>l\u2019Indien<\/em>, s\u2019\u00e9tait r\u00e9veill\u00e9 avant lui.<br \/>\nSous son \u00e9treinte Ellen cria douloureusement, se leva en titubant un peu, une main \u00e0 sa gorge et l\u2019autre \u00e0 son sexe\u00a0; ses yeux furet\u00e8rent autour d\u2019elle, comme un malade cherche une potion ou un \u00e9th\u00e9romane son L\u00e9th\u00e9&#8230;<br \/>\nPuis elle retomba sur le lit\u00a0: sa respiration, \u00e0 travers ses dents serr\u00e9es, avait le m\u00eame bruit d\u2019imperceptible bouillonnement que font les crabes, ces b\u00eates qui fredonnent peut-\u00eatre ce qu\u2019ils essayent de se rappeler des Sir\u00e8nes&#8230;<br \/>\nT\u00e2tonnant toujours de tout son corps vers l\u2019oubli de la br\u00fblure profonde, sa bouche trouva la bouche de l\u2019Indien&#8230;<br \/>\nEt elle ne se souvint plus d\u2019aucune douleur.<br \/>\nIl leur restait, avant minuit, trente minutes, un temps qui leur suffit pour revivre, en comptant cette pr\u00e9c\u00e9dente \u00e9tape, une fois le parcours connu des forces humaines&#8230;<br \/>\n82<br \/>\ninscrivit Bathybius.<br \/>\nQuand ils eurent achev\u00e9, Ellen se mit sur son s\u00e9ant, arrangea ses cheveux et fixa son amant avec des yeux hostiles\u00a0: \u2014 Cela n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 amusant du tout, dit-elle.<br \/>\nL\u2019homme ramassa un \u00e9ventail, l\u2019ouvrit \u00e0 moiti\u00e9 et, \u00e0 tour de bras, l\u2019en gifla.<br \/>\nLa femme sauta, d\u00e9gaina de ses cheveux une longue \u00e9pingle en forme de glaive, et pour une vengeance imm\u00e9diate, visa les yeux de Marcueil qui luisaient \u00e0 hauteur des siens.<br \/>\nMarcueil laissa agir sa force\u00a0: ses yeux se d\u00e9fendirent d\u2019eux-m\u00eames. Sous leur regard d\u2019hypnotiseur, au moment o\u00f9 la femme abattait l\u2019arme, elle s\u2019endormit, cataleptique.<br \/>\nLe bras qui se prolongeait d\u2019acier resta horizontal.<br \/>\nAlors Marcueil posa son index entre les sourcils d\u2019Ellen et la r\u00e9veilla tout de suite, car il \u00e9tait l\u2019heure.<\/p>\n<h3>X.<\/h3>\n<h3>Qui es-tu, \u00eatre humain\u00a0?<\/h3>\n<p>Une petite chose mis\u00e9rable tinta, comme le bout ferr\u00e9 d\u2019une b\u00e9quille tr\u00e9buche et sonne sur du pav\u00e9\u00a0; une petite chose mis\u00e9rable\u00a0: minuit \u00e9puisa ses douze coups \u00e0 l\u2019horloge v\u00e9tuste de Lurance.<br \/>\nCe bruit terrestre ranima Ellen, qui commen\u00e7ait \u00e0 s\u2019assoupir de nouveau, cette fois d\u2019un sommeil naturel. Elle compta les pleurs du timbre :<br \/>\n\u2014 Ha ha\u00a0! les forces humaines\u00a0! ricana-t-elle, maussade un peu d\u2019\u00eatre d\u00e9rang\u00e9e par une intrusion si peu importante\u00a0; et elle se convulsa \u00e0 force de rire et se rendormit roul\u00e9e dans son rire.<br \/>\nLa porte s\u2019ouvrait.<br \/>\nLe docteur s\u2019encadrait au seuil.<br \/>\nBathybius chancela quelques secondes, \u00e9tourdi par l\u2019odeur d\u2019amour et aveugl\u00e9 par l\u2019universelle blancheur des lampes \u00e9lectriques toutes allum\u00e9es par l\u2019immense salle, comme tous les cierges d\u2019un autel par\u00e9 pour des \u00e9pousailles prodigieuses.<br \/>\nLa femme masqu\u00e9e, les seins dress\u00e9s, les doigts et les orteils r\u00e9vuls\u00e9s et tremblant un peu, et dont le rire, dans son sommeil, devenait un r\u00e2le tr\u00e8s doux, gisait en travers de la peau d\u2019ours&#8230;<br \/>\nLa forme \u00e9carlate, nue, muscl\u00e9e et obsc\u00e8ne de l\u2019Indien bondit vers cette cr\u00e9ature v\u00eatue, chenue et \u00e0 barbe de singe, qui franchissait la porte sans comprendre quelle d\u00e9marcation elle enjambait.<br \/>\nEt le Surm\u00e2le salua, dans un rugissement de b\u00eate troubl\u00e9e dans sa bauge, Bathybius de la m\u00eame phrase (parce qu\u2019il n\u2019y en avait pas d\u2019autre \u00e0 dire) dont l\u2019\u00e9crit Tonnerre-Tonitruant, dans\u00a0<em>Les Mille Nuits et Une Nuit<\/em>, accueille l\u2019ambassade du vizir\u00a0:<br \/>\n\u2014 Qui es-tu, \u00eatre humain ?<br \/>\nLa foule fourmillait par les galeries, et, tout au bout du dernier salon, minuscules, des hommes, joueurs d\u2019instruments, stridulaient, comme des grillons dans une bo\u00eete.<\/p>\n<h3>XI.<\/h3>\n<h3>Et plus<\/h3>\n<p>L\u2019Indien nu et vermillonn\u00e9 fut emport\u00e9 dans une cohue accaparante, la m\u00eame qui acclame un champion, un acteur ou un roi.<br \/>\nL\u00e0-bas, au bout de la file illumin\u00e9e des salons, des archets s\u2019\u00e9nervaient \u00e0 faire jaillir des cordes quelque chose comme le Te Deum de l\u2019amour exasp\u00e9r\u00e9.<br \/>\nUn habit noir fleuri d\u2019un parterre de d\u00e9corations exub\u00e9rantes et mal soign\u00e9es \u2014 car, comme une mauvaise herbe, s\u2019y glissait le M\u00e9rite agricole \u2014 s\u2019empressa vers Marcueil, qui, \u00e0 l\u2019abri de son faux \u00e9piderme de Peau-Rouge, reconnut Saint-Jurieu.<br \/>\n\u2014 La d\u00e9population n\u2019est plus qu\u2019un mot, larmoya d\u2019admiration le s\u00e9nateur.<br \/>\n\u2014 \u00c0 peine un mot, chantonna le g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\n\u2014 La patrie peut compter tous les jours sur une centaine de d\u00e9fenseurs de plus, s\u2019\u00e9cri\u00e8rent- ils ensemble.<br \/>\n\u2014 Quatre-vingt-deux seulement, rectifia en b\u00e9gayant Bathybius. Mais quand l\u2019Indien daignera s\u2019en donner la peine, ce sera en vingt-quatre heures, en ne supposant que du SIX \u00e0 l\u2019heure\u00a0: cent quarante-quatre\u00a0!<br \/>\n\u2014 Une grosse, r\u00e9suma Saint-Jurieu.<br \/>\n\u2014 On le serait \u00e0 moins, dit le g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\n\u2014 Et ce nombre peut \u00eatre multipli\u00e9 autant qu\u2019on voudra par la f\u00e9condation artificielle, continua le docteur, qui s\u2019excitait. Et cela sans m\u00eame la pr\u00e9sence de&#8230;<br \/>\n\u2014 L\u2019auteur dont vous \u00eates l\u2019\u00e9diteur, cher docteur\u00a0! plaisant\u00e8rent des voix.<br \/>\n\u2014 Je retiens un tirage \u00e0 part, dit cyniquement Henriette Cyne qui \u00e9tait entr\u00e9e on ne sait comment.<br \/>\nL\u2019Indien, en r\u00e9ponse \u00e0 tous les discours, fit, d\u2019un tranquille signe de t\u00eate :<br \/>\n\u2014 Non.<br \/>\n\u2014 Que dit-il\u00a0? grommela le g\u00e9n\u00e9ral\u00a0; qu\u2019il ne veut pas faire d\u2019enfants\u00a0? mais qui en fera, alors ?<br \/>\nL\u2019Indien toujours impassible et muet, promena son regard en cercle, leva l\u2019index et le posa sur la poitrine constell\u00e9e de Saint-Jurieu.<br \/>\n\u2014 C\u2019est toujours ceux qui ne peuvent pas qui essayent, interpr\u00e9ta avec philosophie Henriette Cyne.<br \/>\nEt l\u2019Indien s\u2019esquiva, inquiet de l\u2019incognito d\u2019Ellen, qui pouvait n\u2019\u00eatre pas respect\u00e9. Il courut au hall, dont il avait referm\u00e9 la porte.<br \/>\nA peine \u00e9tait-il entr\u00e9, qu\u2019un corps souple, ti\u00e8de encore de ses bras \u00e0 lui, l\u2019enla\u00e7a et le culbuta sur le lit de fourrure.<br \/>\nEt le souffle de la jeune femme susurra, dans un baiser qui lui fit bourdonner l\u2019oreille :<br \/>\n\u2014 Enfin, on est quitte de ce pari, pour \u00eatre agr\u00e9able \u00e0&#8230; M. Th\u00e9ophraste\u00a0! Si nous pensions \u00e0 nous maintenant\u00a0? Nous ne nous sommes pas encore aim\u00e9s. .. pour le plaisir\u00a0!<br \/>\nElle avait mis les deux verrous.<br \/>\nSoudain, pr\u00e8s du plafond, une vitre cassa, et les \u00e9clats plurent sur le tapis.<\/p>\n<h3>XII.<\/h3>\n<h3>\u00d4 beau rossignolet<\/h3>\n<p>C\u2019est \u00e0 ce moment que les femmes enfon\u00e7aient le panneau vitr\u00e9.<br \/>\nLes d\u00e9bris tint\u00e8rent au commencement de la chute, puis furent bus par<br \/>\nles poils du tapis, o\u00f9 le son s\u2019\u00e9touffa, de m\u00eame fa\u00e7on qu\u2019un \u00e9clat de rire,<br \/>\nqui s\u2019aper\u00e7oit qu\u2019il sonne faux, s\u2019interrompt.<br \/>\nLes femmes n\u2019essay\u00e8rent pas tout de suite de rire.<br \/>\n\u2014 H\u00e9, les amoureux, dit enfin Virginie.<br \/>\n\u2014 Vous n\u2019avez pas encore fini, depuis avant-hier\u00a0? demanda Ir\u00e8ne.<br \/>\n\u2014 Ils disent eux-m\u00eames qu\u2019ils n\u2019ont pas encore commenc\u00e9, ricana Eupure.<br \/>\n\u2014 Vous nous attendiez\u00a0? dit Modeste.<br \/>\nElles se pressaient derri\u00e8re le ch\u00e2ssis de fer, mais Andr\u00e9 et Ellen n\u2019apercevaient que le haut des visages.<br \/>\n\u2014 Il n\u2019y a pas moyen de les faire taire\u00a0? gronda le Surm\u00e2le. Cache-toi, ordonna-t-il \u00e0 Ellen.<br \/>\n\u2014 \u00c7a m\u2019est bien \u00e9gal qu\u2019elles nous voient, du moment qu\u2019elles ne te montrent que leur figure, dit Ellen. Je porte autrement mon masque.<br \/>\nComme une Majest\u00e9 ouvrirait avec orgueil l\u2019\u00e9crin unique des diamants royaux, elle d\u00e9tacha les bras de l\u2019Indien, qui, l\u2019enla\u00e7ant, cachaient un peu de ses \u00e9paules.<br \/>\nPuis elle fit le geste qui n\u2019est permis qu\u2019aux souveraines, elle se mit \u00e0 genoux devant l\u2019homme.<br \/>\nIl n\u2019y a que les filles, n\u00e9es servantes, qui se croient oblig\u00e9es de racheter leurs services par un suppl\u00e9ment de tarif.<br \/>\nEllen caressait Marcueil avec emportement. Sa bouche, qui mordait, en voulait \u00e0 l\u2019homme de n\u2019\u00eatre pas encore \u00e9puis\u00e9. Il n\u2019aimait donc pas sa ma\u00eetresse, puisqu\u2019il ne s\u2019\u00e9tait pas encore tout donn\u00e9, donn\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 ne plus donner\u00a0!<br \/>\nL\u2019Indien se p\u00e2ma \u00e0 diverses reprises, passif tant\u00f4t comme un homme, tant\u00f4t comme une femme&#8230;<br \/>\nA coup s\u00fbr c\u2019\u00e9tait l\u00e0 la r\u00e9alisation de ce qu\u2019entendait Th\u00e9ophraste par: \u00ab\u00a0Et plus.\u00a0\u00bb<br \/>\nLes impr\u00e9cations des filles flottaient au- dessus d\u2019eux comme un dais.<br \/>\nAmus\u00e9s d\u2019abord, ils s\u2019exasp\u00e9r\u00e8rent. Marcueil se releva, saisit une l\u00e9g\u00e8re potiche japonaise et \u00e9baucha le geste de la lancer vers la meurtri\u00e8re. Mais il se ravisa\u00a0: il n\u2019\u00e9tait pas chez lui, puisqu\u2019il \u00e9tait l\u2019Indien.<br \/>\n\u2014 Il faut du bruit, pourtant, pour les faire taire, dit-il. Ah\u00a0! si j\u2019avais un cor de chasse\u00a0!<br \/>\nSes yeux cherch\u00e8rent sur la grande table encombr\u00e9e o\u00f9 il avait repos\u00e9 la potiche. Et soudain, avec la d\u00e9cision brusque d\u2019un homme attaqu\u00e9 qui charge un revolver, il prit un objet cylindrique dans le tiroir.<br \/>\nL\u00e0-haut, des voix s\u2019effar\u00e8rent.<br \/>\n\u2014 Pas de blague, monsieur le sauvage, s\u2019\u00e9cria Virginie, laquelle ne pouvait quitter la br\u00e8che, s\u2019en \u00e9tant approch\u00e9e la premi\u00e8re, et y restant maintenue par la pouss\u00e9e de ses compagnes.<br \/>\n\u2014 N\u2019ayez pas peur, railla Ellen, empoignant Andr\u00e9 d\u2019un geste d\u2019une impudeur tragique\u00a0; n\u2019ayez pas peur, mesdames, je le tiens!<br \/>\nAndr\u00e9 se d\u00e9gagea, haussa les \u00e9paules, parut remonter avec une cl\u00e9 une sorte de bo\u00eete supportant une corolle de cristal, celle o\u00f9 l\u2019on avait plong\u00e9, sans eau, la gerbe de roses et qui semblait n\u2019\u00eatre inclin\u00e9e que par le poids des fleurs\u00a0; et un phonographe haut-parleur, qui occupait le centre de la table o\u00f9 ils avaient mang\u00e9, lan\u00e7a de son pavillon, bizarrement bouch\u00e9 de parfums et de couleurs, un chant puissant qui remplit le hall.<br \/>\n\u2014 Bravo, dit encore Virginie.<br \/>\nOn n\u2019entendit pas le mot, mais on vit le geste de ses mains grasses, s\u2019effor\u00e7ant par ironie d\u2019applaudir sans cesser de la suspendre \u00e0 son observatoire.<br \/>\n\u2014 Pourquoi pas \u2014 et elle cria \u00e0 tue-t\u00eate pour percer le mugissement d\u2019orgue de l\u2019\u00e9norme instrument \u2014:uncin\u00e9matographe ?<br \/>\nLes l\u00e8vres des filles bougeaient, mais leurs voix \u00e9taient d\u00e9sormais couvertes.<br \/>\nQu\u2019ils eussent entendu ou non la phrase de Virginie, Andr\u00e9 et Ellen parurent dispos\u00e9s \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 la demande en la r\u00e9alisant par quelque attitude th\u00e9\u00e2trale\u00a0: l\u2019Indien avait cueilli une rose rouge de la gerbe et l\u2019offrit, avec une tendresse qui s\u2019amusait \u00e0 jouer la c\u00e9r\u00e9monie, \u00e0 la femme masqu\u00e9e sur le divan; puis ils unirent leurs bouches une minute, sans plus de souci de t\u00e9moins d\u00e9sormais impuissants \u00e0 les troubler\u00a0; et ils se laiss\u00e8rent bercer \u00e0 la vibration de l\u2019ample musique.<br \/>\nAndr\u00e9 avait gliss\u00e9 un rouleau au hasard dans le phonographe\u00a0; et quand il revint aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019Ellen, poser sur sa chair d\u2019ivoire jeune la rose vermillon qui semblait un morceau arrach\u00e9 de son \u00e9piderme de Peau-Rouge, tout entier couleur de bouche, l\u2019instrument commen\u00e7ait une vieille romance populaire.<br \/>\nQuoique Andr\u00e9 Marcueil n\u2019ignor\u00e2t point que la chanson \u00e9tait fort connue et imprim\u00e9e dans plusieurs recueils de folklore, il tressaillit d\u00e9sagr\u00e9ablement \u00e0 la curieuse co\u00efncidence de son geste et des premiers vers :<br \/>\nJ\u2019ai cueilli-z-une rose Pour offrir \u00e0 ma mi-i-e, O beau rossignolet\u00a0!<br \/>\nEllen eut un cri, cacha sa t\u00eate sous le bras de Marcueil, puis la releva, regarda son amant dans les yeux d\u2019un air qui signifiait clairement, malgr\u00e9 le masque:<br \/>\n\u2014 Voil\u00e0 une chose extraordinaire, mais si c\u2019est toi qui l\u2019as faite, \u00e7a ne m\u2019\u00e9tonne plus.<br \/>\nAndr\u00e9 redevenu ma\u00eetre de lui et dissimulant tout trouble, elle se mit \u00e0 rire joyeusement\u00a0; mais \u00e0 un second examen, si rapide qu\u2019il f\u00fbt, de la physionomie de Marcueil, elle y d\u00e9couvrit un nuage qu\u2019elle crut expliquer.<br \/>\n\u2014 Vous n\u2019allez pas \u00eatre jaloux, monsieur, dit-elle, que cette bouche en verre se vante de m\u2019offrir des fleurs\u00a0? Il a raison, ch\u00e9ri, elles \u00e9taient \u00e0 lui. Il vous donne des le\u00e7ons de galanterie.<br \/>\nEt comme elle savait de vilains mots, elle pr\u00e9cisa :<br \/>\n\u2014 Mich\u00e9 s\u00e9rieux,n\u2019est-ce pas, c\u2019est comme cela qu\u2019on dit\u00a0? L\u2019instrument avait r\u00e9p\u00e9t\u00e9, pendant ce temps :<br \/>\nJ\u2019ai cueilli-z-une rose Pour offrir \u00e0 ma mi-i-e.<br \/>\nPuis il fit une esp\u00e8ce de trille macabre, un interminable krr&#8230;, comme pour gronder la jeune femme de sa familiarit\u00e9, ou pour s\u2019\u00e9claircir la voix\u00a0; mais c\u2019\u00e9tait simplement une pause avant le second couplet :<br \/>\nLa rose que j\u2019apporte<br \/>\nEst une triste nouve-el-le, O beau rossignolet\u00a0!<br \/>\nLa rose que j\u2019apporte<br \/>\nEst une triste nouve-el-le.<br \/>\nL\u2019entonnoir de cristal vibra, prolongeant ses deux derni\u00e8res syllabes comme un appel mourant:<br \/>\n\u2014 El-le -n!<br \/>\nIl eut l\u2019air, avec le reste des fleurs, d\u2019un grand monocle pour cyclope m\u00e9chant, qui les regardait, ou d\u2019un tromblon de brigand sur la grand-route de leur amour, ou, et c\u2019\u00e9tait encore pis, de la boutonni\u00e8re d\u2019un vieux monsieur tr\u00e8s chic, fleurie de toute une r\u00e9serve de choses sanglantes qui allaient \u00eatre aussi \u00ab\u00a0de tristes nouvelles\u00a0\u00bb.<br \/>\nAu premier tour de danse<br \/>\nLa bell\u2019 chang\u2019 de couleu-eu-re, O beau rossignolet\u00a0!<br \/>\n\u2014 Au premier\u00a0? dit Ellen qui changea en effet de couleur, car elle rougit. Ce porte-bouquet a \u00f4t\u00e9 un peu tard les tiges de fleurs qu\u2019il avait dans l\u2019\u0153il, s\u2019il nous d\u00e9couvre seulement maintenant&#8230;<br \/>\n\u2014 Un tour, c\u2019est toujours le premier, dit l\u2019Indien.<br \/>\nEllen ne r\u00e9pondit pas, car ils s\u2019aim\u00e8rent.<br \/>\nLe vieux monsieur au monocle de cristal \u00e9tait un voyeur beaucoup plus indiscret que Bathybius, car il recommen\u00e7a \u2014 sans attendre et apparemment tout en les observant \u2014 de sa voix chevrotante :<br \/>\n&#8230;let<br \/>\nh\u00e9 h\u00e9 h\u00e9 h\u00e9 h\u00e9 h\u00e9&#8230;<br \/>\nKrrr&#8230;<br \/>\nAu premier tour de danse<br \/>\nLa bell\u2019 chang\u2019 de couleu-eu-re,<br \/>\nIl avait une fa\u00e7on extr\u00eamement comique, aspir\u00e9e et subite de reprendre<br \/>\n&#8230; eu &#8230; re.<br \/>\nC\u2019\u00e9tait un hoquet, un sanglot, et un jeu de mots\u00a0: heureux.<br \/>\nPuis il fit\u00a0: krrr &#8230; , et attendit, comme un simple Bathybius. Il avait impos\u00e9 un silence d\u00e9finitif aux femmes de l\u00e0-haut, et, son monocle l\u00e9g\u00e8rement tremblotant, il continua \u2014 ni Ellen ni Andr\u00e9 ne trouvaient plus absurde qu\u2019aucune autre chose humaine ou surhumaine ce monocle fleuri \u2014 :<br \/>\nAu deuxi\u00e8m\u2019 tour de danse&#8230;<br \/>\nSans nouvelle injonction, et comme par un \u00e9rotisme sugg\u00e9r\u00e9, hypnotis\u00e9s, Andr\u00e9 et Ellen ob\u00e9irent.<br \/>\nLa belle change enco-o-re, O beau rossignolet\u00a0!<br \/>\nh\u00e9&#8230; h\u00e9&#8230; h\u00e9&#8230;<br \/>\nAu deuxi\u00e8m\u2019 tour de danse La belle change enco-o-re.<br \/>\nOn entendait\u00a0: hor-reux, quelque chose comme un barbarisme inqui\u00e9tant. Au moment o\u00f9 l\u2019\u00eatre aux fleurs fit krr, la t\u00eate d\u2019Ellen se renversa avec un petit r\u00e2le qui n\u2019\u00e9tait pas amoureux, et le Surm\u00e2le sentit la sienne tourner agitant ces associations d\u2019id\u00e9es insanes et ces mots inaccoutum\u00e9s :<br \/>\n\u2014 &#8230; horreux&#8230;<br \/>\namoureux,<br \/>\n\u2014 Des rimes. Horreux, c\u2019est bien clair, pas tout \u00e0 fait HORRIBLE comme sulfureux, HoO2. Mais il y a erreur tout de m\u00eame, on ne dit pas l\u2019<em>acide horrique<\/em>&#8230;<br \/>\n\u2014 Je suis un peu saoule, murmura en m\u00eame temps Ellen. J\u2019ai si mal\u00a0!<br \/>\nEt au milieu de cette folie, il comprit, dans un \u00e9clair lucide, que s\u2019il ne faisait pas taire, comme il avait fait taire les filles, tout de suite l\u00e0-bas sur la table cette voix imp\u00e9rieuse qui \u00e9tait ma\u00eetresse de ses sens hyperesth\u00e9si\u00e9s, de sa moelle et presque de son cerveau, il lui faudrait poss\u00e9der encore, et son sexe ne pourrait pas ne pas la poss\u00e9der, la femme en train de mourir que ses bras n\u2019avaient pas l\u00e2ch\u00e9e. Il l\u2019aurait bien tu\u00e9e maintenant, \u00e0 coups de couteau, pour ne pas \u00eatre forc\u00e9 de la faire souffrir autrement. Les yeux \u00e9taient clos, et une petite larme les entrouvrait pour sortir, mouillant l\u2019\u0153ill\u00e8re du masque. On e\u00fbt dit que c\u2019\u00e9tait le masque qui pleurait. Les seins \u00e9rigeaient une jouissance ou une souffrance qui n\u2019\u00e9tait plus terrestre. Andr\u00e9 voulut se lever pour arr\u00eater ou briser le phonographe, saisir la potiche et en \u00e9craser le pavillon de verre. Il remarqua, surpris de ne s\u2019en souvenir que si tard, \u00e0 port\u00e9e de son bras, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du lit, les accessoires de sa d\u00e9froque d\u2019Indien d\u2019op\u00e9ra-comique. Il lan\u00e7a le tomahawk, que, bien entendu, il ne savait pas lancer, et qui heurta le dossier d\u2019une chaise avec sa partie non tranchante, au m\u00e9pris de tous les r\u00e9cits de Fenimore Cooper\u00a0; il jeta ensuite une pantoufle d\u2019Ellen, qui fut un projectile plus meurtrier: elle choqua le bord de la corolle de cristal, qui vibra sans se rompre ni se renverser, et elle balaya aussi les derni\u00e8res roses, qui tomb\u00e8rent. Tout ce que nous venons de raconter si longuement se passa pendant le la-sol qui correspondait aux deux syllabes o-re.<br \/>\nLe pavillon du phonographe eut l\u2019air de la gueule luisante d\u2019un serpent, mena\u00e7ante et qui ne se cachait plus sous les rieurs\u00a0; et Andr\u00e9, fascin\u00e9, dut ob\u00e9ir \u00e0 l\u2019ordre, et son sexe comme lui dut ob\u00e9ir \u00e0 l\u2019ordre\u00a0: le monstre ordonna \u00e0 voix limpide et \u00e9clatante :<br \/>\nAu troisi\u00e8m\u2019 tour de danse&#8230; La belle tombe mo-or-te, O beau rossignolet\u00a0!<br \/>\nAu troisi\u00e8m\u2019 tour de danse La belle tombe mor&#8230;<br \/>\nAndr\u00e9 n\u2019entendit pas le hoquet final\u00a0: un cri \u00e9norme et suraigu, fait de sept cris, avait jailli de la galerie des femmes, dont les visages abandonn\u00e8rent pr\u00e9cipitamment la fen\u00eatre. Andr\u00e9, l\u2019ensorcellement rompu, se releva, sans avoir jusqu\u2019au bout ob\u00e9i \u00e0 l\u2019impulsion maniaque&#8230; Le phonographe eut un dernier krr et s\u2019arr\u00eata. Ce fut tout \u00e0 fait comme le d\u00e9clenchement d\u2019un r\u00e9veille-matin, quoique ce ne f\u00fbt pas la fin d\u2019un r\u00eave. L\u2019aube bleue et froide du second jour qu\u2019ils \u00e9taient l\u00e0 laissa tomber, des hautes fen\u00eatres du hall, son suaire sur le divan. Ellen ne respirait plus, son c\u0153ur ne battait plus, ses pieds et ses mains \u00e9taient de la m\u00eame glace que l\u2019aube.<br \/>\nUne nouvelle cohue de souvenirs baroques jacassa dans le cerveau d\u00e9sempar\u00e9 du Surm\u00e2le :<br \/>\n\u00ab\u00a0Pourquoi, dit Aristote en ses Probl\u00e8mes,n\u2019est-il pas utile \u00e0 l\u2019acte sexuel d\u2019avoir les pieds froids\u00a0?\u00a0\u00bb<br \/>\nPuis il ricana malgr\u00e9 lui, quoiqu\u2019un moi obscur lui chuchot\u00e2t en dedans qu\u2019il avait lieu de pleurer\u00a0; puis il pleura quoiqu\u2019un autre moi, qui paraissait nourrir une haine individuelle contre le pr\u00e9c\u00e9dent, lui expliqu\u00e2t copieusement, bien qu\u2019en un instant, que c\u2019\u00e9tait la belle heure pour rire aux \u00e9clats. Ensuite il se roula sur le sol dans toute la longueur du hall. Son corps tout nu rencontra sur les dalles un petit rectangle de surface velue et moelleuse. Il s\u2019\u00e9bahit, jusqu\u2019\u00e0 croire \u00eatre devenu fou, que la peau d\u2019ours servant de tapis lui par\u00fbt de dimensions si r\u00e9duites.<br \/>\nC\u2019\u00e9tait le masque d\u2019Ellen, qui \u00e9tait tomb\u00e9 pendant l\u2019agonie.<\/p>\n<h3>XIII.<\/h3>\n<h3>La d\u00e9couverte de la femme<\/h3>\n<p>Son masque \u00e9tait tomb\u00e9&#8230;<br \/>\nEllen \u00e9tait maintenant toute nue.<br \/>\nSauf son masque, depuis deux jours il la poss\u00e9dait toute&#8230;<br \/>\nSans son masque, il l\u2019avait vue souvent, avant ces deux jours\u00a0; mais le temps se mesure au nombre d\u2019\u00e9v\u00e9nements qui le remplissent et le distendent. La minute o\u00f9 elle l\u2019attendit toute rose, son bras droit relev\u00e9, appuy\u00e9e contre le chambranle, devait remonter au commencement des<br \/>\n\u00e2ges&#8230;<br \/>\n&#8230;Au temps o\u00f9 quelque chose de Surhumain cr\u00e9a la femme. \u2014 Est-ce possible\u00a0? disaient-ils en ce pass\u00e9.<br \/>\nLe masque \u00e9tait tomb\u00e9, et il parut d\u2019une \u00e9vidence absolue au Surm\u00e2le que, bien qu\u2019il poss\u00e9d\u00e2t depuis deux jours Ellen toute nue, il ne l\u2019avait jamais vue, m\u00eame sans son masque.<br \/>\nIl ne l\u2019aurait jamais vue, si elle n\u2019e\u00fbt pas \u00e9t\u00e9 morte. Les prodigues deviennent g\u00e9n\u00e9ralement avares au moment pr\u00e9cis o\u00f9 ils s\u2019aper\u00e7oivent que leur tr\u00e9sor est dilapid\u00e9.<br \/>\nLe Surm\u00e2le ne reverrait plus Ellen, dont la forme allait retourner, par les contractures musculaires qui pr\u00e9c\u00e8dent la d\u00e9composition, \u00e0 ce qui fut avant toute forme. Il ne s\u2019\u00e9tait jamais demand\u00e9 s\u2019il l\u2019avait aim\u00e9e ni si elle \u00e9tait belle.<br \/>\nLa phrase d\u2019o\u00f9 \u00e9tait n\u00e9e la prodigieuse aventure se repr\u00e9senta \u00e0 son esprit telle que, personnage volontairement et falot et quelconque, il l\u2019avait par caprice prof\u00e9r\u00e9e\u00a0: \u2014 L\u2019amour est un acte sans importance, puisqu\u2019on peut le faire ind\u00e9finiment.<br \/>\nInd\u00e9finiment&#8230;<br \/>\nSi. Il y avait une fin.<br \/>\nLa fin de la Femme.<br \/>\nLa fin de l\u2019Amour.<br \/>\n\u00ab\u00a0L\u2019Indien tant c\u00e9l\u00e9br\u00e9 par Th\u00e9ophraste\u00a0\u00bb savait bien que la fin viendrait de la femme, mais il supposait que cet \u00eatre joli, fragile et futile (il rit \u00e0 ce mot, se le figurant mentalement prononc\u00e9 \u00e0 la latine par un Dominicain: foutile) cet \u00eatre futile renoncerait \u00e0 la volupt\u00e9 si elle n\u2019\u00e9tait plus la fin imm\u00e9diate, si elle n\u2019\u00e9tait que le moyen d\u2019une volupt\u00e9 plus exasp\u00e9r\u00e9e, plus h\u00e9ro\u00efque et plus sur la limite de la douleur. Il avait mis sept femmes, en r\u00e9serve, dans la galerie, pas autrement qu\u2019Arthur Gough n\u2019aurait emmen\u00e9 sept automobiles de rechange&#8230; en cas de panne.<br \/>\nIl rit encore, mais pleura nerveusement en regardant Ellen. Elle \u00e9tait tr\u00e8s belle.<br \/>\nElle avait tenu sa promesse\u00a0: le masque \u00e9tait tomb\u00e9, mais le cerne des yeux l\u2019avait remplac\u00e9, si grand\u00a0! D\u2019autres masques allaient se poser partout sur elle, comme des flocons de neige violette\u00a0: les marbrures cadav\u00e9riques qui commencent aux narines et au ventre.<br \/>\nLe marbre de la vivante \u00e9tait encore pur et lumineux: \u00e0 la gorge et aux hanches, les m\u00eames nielles imperceptibles qu\u2019a l\u2019ivoire fra\u00eechement coup\u00e9.<br \/>\nMarcueil d\u00e9couvrit en soulevant les paupi\u00e8res d\u2019un index d\u00e9licat, qu\u2019il n\u2019avait jamais vu la couleur des yeux de sa ma\u00eetresse. Ils \u00e9taient obscurs jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9fier toute couleur comme les feuilles mortes, si brunes au fond des douves limpides de Lurance\u00a0; et on e\u00fbt dit que c\u2019\u00e9taient deux puits dans le cr\u00e2ne, for\u00e9s pour la joie de voir le dedans de la chevelure \u00e0 travers.<br \/>\nLes dents \u00e9taient de minutieux joujoux bien en ordre. La mort en avait rapproch\u00e9 avec soin les deux rangs, comme de minuscules dominos, vierges de points \u2014 trop enfants pour savoir compter \u2014 dans une bo\u00eete de surprises.<br \/>\nLes oreilles, \u00e0 n\u2019en pas douter, avaient \u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0ourl\u00e9es\u00a0\u00bb par quelque dentelli\u00e8re.<br \/>\nLes bouts des seins \u00e9taient de curieuses choses roses qui se ressemblaient mutuellement, et \u00e0 rien autre.<br \/>\nLe sexe avait l\u2019air d\u2019un petit animal \u00e9minemment stupide, stupide comme un coquillage \u2014 vraiment, il en avait bien l\u2019air \u2014 mais non moins rose.<br \/>\nLe Surm\u00e2le s\u2019aper\u00e7ut qu\u2019il \u00e9tait en train de d\u00e9couvrir la Femme, exploration dont il n\u2019avait encore pas eu le loisir.<br \/>\nFaire l\u2019amour assid\u00fbment \u00f4te le temps d\u2019\u00e9prouver l\u2019amour.<br \/>\nIl baisa, comme des joyaux rares, dont il allait \u00eatre oblig\u00e9 de se d\u00e9faire tout de suite et pour toujours, toutes ses d\u00e9couvertes.<br \/>\nIl les baisa, \u2014 ce dont il n\u2019avait encore jamais eu l\u2019id\u00e9e, s\u2019imaginant que c\u2019\u00e9tait prouver une impuissance momentan\u00e9e de caresses plus viriles \u2014 il les baisa pour les r\u00e9compenser de ce qu\u2019il les avait d\u00e9couvertes, il se dit presque\u00a0: invent\u00e9es.<br \/>\nEt il commen\u00e7a de s\u2019assoupir doucement pr\u00e8s de sa compagne endormie dans l\u2019absolu, comme le premier homme s\u2019\u00e9veilla pr\u00e8s d\u2019\u00c8ve et la crut sortie de sa c\u00f4te parce qu\u2019elle \u00e9tait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui, dans sa surprise bien naturelle de trouver la premi\u00e8re femme, \u00e9panouie par l\u2019amour, l\u00e0 o\u00f9 s\u2019\u00e9tait couch\u00e9e quelque femelle encore anthropo\u00efde.<br \/>\nIl murmura son nom dont il comprenait pour la premi\u00e8re fois le sens :<br \/>\n\u2014 H\u00e9l\u00e8ne, H\u00e9l\u00e8ne\u00a0!<br \/>\n\u00ab\u00a0H\u00e9l\u00e8ne, H\u00e9l\u00e8ne\u00a0!\u00a0\u00bb chanta une musique \u00e0 travers son cerveau, comme si le phonographe e\u00fbt encore fonctionn\u00e9 et impos\u00e9 un rythme.<br \/>\nEt Marcueil s\u2019aper\u00e7ut qu\u2019\u00e0 ce stade de la d\u00e9pense de son \u00e9nergie o\u00f9 un autre homme e\u00fbt \u00e9t\u00e9 fatigu\u00e9 il devenait sentimental. C\u2019\u00e9tait sa fa\u00e7on de transporter le post coitum animal triste. De m\u00eame que l\u2019amour lui avait \u00e9t\u00e9 un repos du travail de ses jambes, par un semblable \u00e9quilibre son cerveau demandait \u00e0 entrer en activit\u00e9 \u00e0 son tour. Et simplement pour s\u2019endormir, il fit des vers :<br \/>\nUne forme nue et qui tend les bras,<br \/>\nQui d\u00e9sire et qui dit\u00a0: Est-ce possible\u00a0? Yeux illumin\u00e9s de joie indicible,<br \/>\n\u2014 Qui peut, diamants, nombrer vos carats\u00a0!<br \/>\nBras si las quand les \u00e9treintes les rompent.<br \/>\nChair d\u2019un autre corps pli\u00e9e \u00e0 mon gr\u00e9,<br \/>\nEt grands yeux si francs, surtout quand ils trompent,<br \/>\n\u2014 Salez moins vos pleurs, car je les boirai.<br \/>\nAu frisson debout elle est, endormie,<br \/>\nUn cher oreiller en qui bat un c\u0153ur ;<br \/>\nMais rien n\u2019est plus doux que sa bouche amie, Que sa bouche amie, et c\u2019est le meilleur.<br \/>\nNos bouches, formez une seule alc\u00f4ve, Comme on unit deux cages par leurs bouts Pour c\u00e9l\u00e9brer un mariage fauve<br \/>\nO\u00f9 nos langues sont l\u2019\u00e9pouse et l\u2019\u00e9poux.<br \/>\nTel Adam qu\u2019anim\u00e9 une double haleine \u00e0 son r\u00e9veil trouve \u00c8ve \u00e0 son c\u00f4t\u00e9,<br \/>\nMes sommeils enfuis, je d\u00e9couvre H\u00e9l\u00e8ne, Vieux mais \u00e9ternel nom de la beaut\u00e9. Au fond des temps par un cor chevrot\u00e9 :<br \/>\n\u2014 H\u00e9l\u00e8ne, La plaine Hell\u00e8ne<br \/>\nEst pleine D\u2019\u00c9ros.<br \/>\nVers Troie La proie, S\u2019\u00e9ploie La joie<br \/>\nD\u2019Argos.<br \/>\nL\u2019agile Achille Mutile La ville O\u00f9 p\u00e2me<br \/>\nPriam.<br \/>\nLe sillon de son char qui tra\u00eene<br \/>\nHector \u00e0 l\u2019entour des remparts<br \/>\nEncadre un miroir o\u00f9 la reine<br \/>\nToute nue et cheveux \u00e9pars,<br \/>\nLa reine H\u00e9l\u00e8ne Se pare.<br \/>\n\u2014 H\u00e9l\u00e8ne, La plaine Hell\u00e8ne<br \/>\nEst pleine D\u2019amour.<br \/>\nLe vieux Priam implore sur la tour:<br \/>\n\u2014 Achille, Achille, ton c\u0153ur est plus dur Que l\u2019or, l\u2019airain, le fer des armures, Achille, Achille, plus dur que nos murs, Que les rochers bruts de nos remparts\u00a0!<br \/>\nA son miroir H\u00e9l\u00e8ne se pare :<br \/>\n\u2014 Mais non, Priam, il n\u2019est rien si dur<br \/>\nQue le bouclier d\u2019ivoire de mes seins ;<br \/>\nLeur pointe s\u2019avive au sang des blessures,<br \/>\nDe corail comme l\u2019\u0153il de blancs oiseaux marins :<br \/>\nDans la prunelle froide on voit l\u2019\u00e2me \u00e9carlate. Il n\u2019est rien si dur, non, non, non, Priam.<br \/>\nParis archer<br \/>\nComme Cupidon S\u2019en vient fl\u00e9cher Achille au talon;<br \/>\nP\u00e2ris-\u00c9ros<br \/>\nSi blond et si ros\u00e9,<br \/>\nLe beau Paris, juge des d\u00e9esses,<br \/>\nQui choisit d\u2019\u00eatre amant d\u2019une femme\u00a0; Le ravisseur d\u2019H\u00e9l\u00e8ne de Gr\u00e8ce, Fils de Priam,<br \/>\nParis l\u2019archer est d\u00e9couvert :<br \/>\nSur sa trace \u00e9perdue exulte un char de guerre,<br \/>\nSon sexe et ses yeux morts nourrissent les vautours :<br \/>\n\u2014 H\u00e9l\u00e8ne, La plaine Hell\u00e8ne<br \/>\nEst pleine D\u2019amour.<br \/>\nDestin, Destin, trop cruel Destin\u00a0!<br \/>\nLe buveur du sang des mortels festoie :<br \/>\nLes corps hell\u00e8nes jonchent la plaine de Troie, Destin et vautours font m\u00eame festin. Trop cruel Destin, dur a\u00efeul des dieux\u00a0!<br \/>\nMais H\u00e9l\u00e8ne ouvrant ses beaux yeux limpides :<br \/>\n\u2014 Destin n\u2019est qu\u2019un mot, et les cieux sont vides. S\u2019il \u00e9tait des cieux autres que mes yeux.<br \/>\nMortels, osez en scruter sans p\u00e2lir<br \/>\nL\u2019ab\u00eeme de bleu, l\u2019arr\u00eat s\u2019y peut lire :<br \/>\nL\u2019\u00e9poux et l\u2019amant, M\u00e9n\u00e9las, P\u00e2ris,<br \/>\nSont morts et de morts la plaine est couverte Pour faire \u00e0 mes pieds un plus doux tapis, Un tapis d\u2019amour qui palpite et bouge ;<br \/>\nEt puis j\u2019ai souvent une robe verte<br \/>\nEt&#8230; je ne sais pas&#8230; ces jours-l\u00e0, j\u2019aime le rouge.<br \/>\n\u2014 H\u00e9l\u00e8ne est morte, se r\u00e9p\u00e9tait \u00e0 travers son sommeil \u00ab\u00a0l\u2019Indien tant c\u00e9l\u00e9br\u00e9 par Th\u00e9ophraste\u00a0\u00bb. Que me reste-t-il d\u2019elle\u00a0? Le souvenir de sa gr\u00e2ce, son souvenir l\u00e9ger et d\u00e9licat et parfum\u00e9, l\u2019image flottante et d\u00e9licieuse de la vivante, presque plus d\u00e9licieuse que la vivante, car je suis s\u00fbr qu\u2019elle ne me quittera jamais, et ce n\u2019est que le d\u00e9sir de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 impossible qui obs\u00e8de et g\u00e2te les joies \u00e9ph\u00e9m\u00e8res des amants. Sa m\u00e9moire, je la porterai toujours avec moi, le troph\u00e9e l\u00e9ger, flottant et parfum\u00e9 et immortel de sa m\u00e9moire, un cher fant\u00f4me dont la forme ondulante et fluide baigne, hydre voluptueuse, de la caresse de ses tentacules ma t\u00eate et mes reins. Indien tant c\u00e9l\u00e9br\u00e9 par Th\u00e9ophraste, tu la porteras toujours, sa m\u00e9moire un peu sanglante, si parfum\u00e9e et l\u00e9g\u00e8re et flottante, tu la porteras comme un Indien chasseur de scalps&#8230; sa chevelure!<br \/>\nEt du fond de l\u2019\u00eatre de cet homme si anormal qu\u2019il n\u2019avait pu \u00e9chauffer son c\u0153ur qu\u2019\u00e0 la glace d\u2019un cadavre, l\u2019aveu de cette certitude monta, arrach\u00e9 par une force :<br \/>\n\u2014 Je l\u2019adore.<\/p>\n<h3>XIV.<\/h3>\n<h3>La machine amoureuse<\/h3>\n<p>Au moment o\u00f9 Marcueil pronon\u00e7ait\u00a0: \u00ab\u00a0Je l\u2019adore\u00a0\u00bb, Ellen n\u2019\u00e9tait plus \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s.<br \/>\nEllen n\u2019\u00e9tait pas morte.<br \/>\n\u00c9vanouie ou p\u00e2m\u00e9e seulement: les femmes ne meurent jamais de ces aventures-l\u00e0.<br \/>\nSon p\u00e8re accueillit avec stupeur le retour de l\u2019enfant malade, gris\u00e9e, heureuse et cynique; et Bathybius, appel\u00e9 \u00e0 la h\u00e2te, Bathybius, en d\u00e9pit du masque de la femme et du secret professionnel, en d\u00e9pit surtout de ses pr\u00e9jug\u00e9s professionnels, confirma:<br \/>\n\u2014 J\u2019ai vu \u2014 aussi vrai que si je l\u2019avais tenu sous le microscope ou le sp\u00e9culum\u2014j\u2019ai vu, face \u00e0 face, l\u2019Impossible.<br \/>\nMais les filles d\u00e9livr\u00e9es parl\u00e8rent et leur jalousie se vengea.<br \/>\nVirginie arriva chez Elson, et tr\u00e8s belle, miraculeusement fard\u00e9e, le front si pur et les yeux si candides qu\u2019on e\u00fbt dit la V\u00e9rit\u00e9 vivante, elle d\u00e9clara :<br \/>\n\u2014 Le docteur est un vieux fou. Nous avons \u00e9t\u00e9 l\u00e0 tout le temps. Il ne s\u2019est rien pass\u00e9 d\u2019extraordinaire. Le second jour ils n\u2019avaient encore rien fait, et, quand nous les avons regard\u00e9s, pour essayer de nous \u00e9pater ils se sont aim\u00e9s trois fois, et puis apr\u00e8s, la femme n\u2019a plus voulu.<br \/>\nOn ne put arracher \u00e0 Ellen d\u2019autre mot que :<br \/>\n\u2014 Je l\u2019aime.<br \/>\nT\u2019aime-t-il\u00a0? demanda son p\u00e8re.<br \/>\nQuelle que f\u00fbt la dose de d\u00e9shonneur vers\u00e9e par le Surm\u00e2le, l\u2019Am\u00e9ricain n\u2019en consid\u00e9rait qu\u2019une cons\u00e9quence\u00a0: il fallait qu\u2019Andr\u00e9 Marcueil \u00e9pous\u00e2t sa fille.<br \/>\n\u2014 Je l\u2019aime, r\u00e9pondait \u00e0 tout Ellen.<br \/>\n\u2014 Alors, il ne t\u2019aime pas\u00a0? dit Elson.<br \/>\nCette pr\u00e9vention causa en grande partie le d\u00e9nouement tragique de cette histoire.<br \/>\nBathybius, d\u00e9sempar\u00e9 par ce qu\u2019il avait vu, contribua \u00e0 sugg\u00e9rer \u00e0 William Elson cette id\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas un homme, c\u2019est une machine.\u00bb<br \/>\nIl ajouta la vieille phrase qu\u2019il avait pris l\u2019habitude de r\u00e9p\u00e9ter \u00e0 tout propos quand il parlait de Marcueil :<br \/>\n\u2014 Cet animal ne veut savoir.<br \/>\n\u2014 Il faut qu\u2019il aime ma fille, pourtant, r\u00e9fl\u00e9chissait Elson, affol\u00e9 \u00e0 la fois et pratique, pr\u00eat \u00e0 se montrer pratique jusqu\u2019\u00e0 l\u2019absurde s\u2019il \u00e9tait n\u00e9cessaire. Voyons, docteur, la science doit y pouvoir quelque chose\u00a0! La science chavirante de Bathybius se serait compar\u00e9e assez bien \u00e0 une boussole dont l\u2019aiguille gyrait comme un tourniquet \u00e0 macarons pour s\u2019arr\u00eater n\u2019importe o\u00f9, except\u00e9 au nord. Le cerveau du m\u00e9decin devait \u00eatre \u00e0 peu pr\u00e8s dans le m\u00eame \u00e9tat que le dynamom\u00e8tre bris\u00e9 un jour par le Surm\u00e2le.<br \/>\n\u2014 L\u2019antiquit\u00e9 a eu ses philtres, r\u00eavait le chimiste. Il faudrait pouvoir retrouver les proc\u00e9d\u00e9s, vieux comme la superstition humaine, de contraindre une \u00e2me \u00e0 l\u2019amour\u00a0!<br \/>\nArthur Gough, consult\u00e9, dit:<br \/>\n\u2014 Il y a la suggestion&#8230; l\u2019hypnotisme&#8230; c\u2019est infaillible, mais cela est du ressort du docteur.<br \/>\nBathybius frissonna.<br \/>\nJe l\u2019ai vu endormir la femme&#8230; l\u2019endormir&#8230; in articulo mortis. .. pour lui, car elle allait lui enfoncer son \u00e9pingle dans les yeux&#8230; Ses yeux feront tomber n\u2019importe qui \u00e0 la renverse&#8230; Personne n\u2019est assez fou pour regarder dans les yeux, la nuit, le fanal double d\u2019une locomotive qui grandit en s\u2019approchant, je suppose ?<br \/>\n\u2014 Alors, dit Arthur Gough, revenons \u00e0 des proc\u00e9d\u00e9s anciens. Les P\u00e8res du D\u00e9sert connaissaient une machine qui r\u00e9pond peut-\u00eatre \u00e0 ce que nous voulons, si l\u2019on s\u2019en rapporte \u00e0 ce passage de la vie de saint Hilarion par saint J\u00e9r\u00f4me :<br \/>\n<em>Certes, ta force (D\u00e9mon) doit \u00eatre bien grande, puisque tu es ainsi encha\u00een\u00e9 et arr\u00eat\u00e9par une lame de cuivre et par une tresse de fil\u00a0!\u00a0<\/em><br \/>\n\u2014 Un appareil magn\u00e9to-\u00e9lectrique, dit sans h\u00e9siter William Elson.<br \/>\nEt c\u2019est ainsi qu\u2019Arthur Gough, le m\u00e9canicien capable de tout construire, fut appel\u00e9 \u00e0 r\u00e9aliser la machine la plus insolite des temps modernes, la machine qui n\u2019\u00e9tait pas destin\u00e9e \u00e0 produire des effets physiques, mais \u00e0 influencer des forces consid\u00e9r\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 ce jour comme insaisissables: la Machine-\u00e0-inspirer-l\u2019amour.<br \/>\nSi Andr\u00e9 Marcueil \u00e9tait une machine ou un organisme de fer se jouant des machines, eh bien, la coalition de l\u2019ing\u00e9nieur, du chimiste et du docteur opposerait machine \u00e0 machine, pour la plus grande sauvegarde de la science, de la m\u00e9decine et de l\u2019humanit\u00e9 bourgeoises. Si cet homme devenait une m\u00e9canique, il fallait bien, par un retour n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019\u00e9quilibre du monde, qu\u2019une autre m\u00e9canique fabriqu\u00e2t&#8230; de l\u2019\u00e2me.<br \/>\nLa construction de l\u2019appareil, pour Arthur Gough, \u00e9tait simple. Il ne donna aux deux autres savants aucune explication. Tout fut \u00e9quip\u00e9 en deux heures.<br \/>\nIl s\u2019inspira de l\u2019exp\u00e9rience de Faraday: entre deux p\u00f4les d\u2019un puissant \u00e9lectro-aimant, si l\u2019on jette une pi\u00e8ce de cuivre, la pi\u00e8ce, de m\u00e9tal non magn\u00e9tique, ne peut \u00eatre influenc\u00e9e, et pourtant elle ne tombe pas\u00a0: elle descend avec lenteur comme si quelque fluide visqueux occupait l\u2019espace entre les p\u00f4les de l\u2019aimant. Or, si l\u2019on a le courage d\u2019exposer sa t\u00eate \u00e0 la place de la pi\u00e8ce \u2014 et Faraday, comme on sait, affronta cette exp\u00e9rience \u2014 on n\u2019\u00e9prouve absolument rien. Ce qui est extraordinaire, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment qu\u2019on n\u2019\u00e9prouve absolument rien\u00a0; et ce qui est terrible, c\u2019est que RIEN n\u2019a jamais signifi\u00e9 autre chose, en mati\u00e8re de sciences, que l\u2019\u00bb\u00a0on ne sait quoi\u00a0\u00bb,la force inattendue, l\u2019x peut-\u00eatre la mort.<br \/>\nAutre fait connu, qui servit \u00e9galement \u00e0 \u00e9tablir l\u2019appareil\u00a0: les condamn\u00e9s sont \u00e9lectrocut\u00e9s, d\u2019ordinaire, en Am\u00e9rique, par un courant de deux mille deux cents volts\u00a0: la mort est instantan\u00e9e, le corps grille et les convulsions t\u00e9taniques sont effrayantes \u00e0 ce point, qu\u2019il semble que l\u2019appareil qui a tu\u00e9 s\u2019acharne sur le cadavre jusqu\u2019\u00e0 le ressusciter. Or, si l\u2019on est soumis \u00e0 un courant plus que quadruple \u2014 soit dix mille volts \u2014 ilne se passe rien.<br \/>\nNotons, pour \u00e9lucider ce qui va suivre, que l\u2019eau vive des douves actionnait, \u00e0 Lurance, une dynamo de onze mille volts.<br \/>\nAndr\u00e9 Marcueil, toujours plong\u00e9 dans sa torpeur, fut ligot\u00e9 sur un fauteuil par ses domestiques \u2014 partout les domestiques ob\u00e9issent \u00e0 un docteur quand ce docteur diagnostique que leur ma\u00eetre est malade ou fou. Ses bras et ses jambes \u00e9taient \u00e9cartel\u00e9s par des courroies, et un objet \u00e9trange \u00e9tait pos\u00e9 sur son cr\u00e2ne\u00a0: une sorte de couronne cr\u00e9nel\u00e9e, en platine et dont les dents \u00e9taient dirig\u00e9es en bas. Devant et derri\u00e8re il semblait qu\u2019il y e\u00fbt un gros diamant taill\u00e9 en table\u00a0: car la couronne \u00e9tait en deux parties, chacune munie d\u2019une oreillette de cuivre rouge, doubl\u00e9e d\u2019une \u00e9ponge imbib\u00e9e assurant le contact \u00e0 gauche et \u00e0 droite, sur les tempes\u00a0; les deux demi-cercles de m\u00e9tal \u00e9taient isol\u00e9s l\u2019un de l\u2019autre par une lame \u00e9paisse de verre, dont les extr\u00e9mit\u00e9s, au-dessus du front et au-dessus de l\u2019occiput, scintillaient comme des cabochons.<br \/>\nMarcueil ne s\u2019\u00e9veilla point quand les ressorts des deux plaques lat\u00e9rales lui firent mal aux tempes, mais c\u2019est \u00e0 ce moment qu\u2019il r\u00eava de scalps et de chevelures.<br \/>\nLe docteur, Arthur Gough et William Elson observaient, invisibles, de la pi\u00e8ce voisine\u00a0; et le patient couronn\u00e9, qu\u2019on n\u2019avait point rhabill\u00e9 et dont le maquillage \u00e9tait parti par places comme se d\u00e9dore une statue, offrait un spectacle si peu humain, que les deux Am\u00e9ricains, qui \u00ab\u00a0avaient de la Bible\u00a0\u00bb et du Nouveau Testament, eurent besoin de quelques minutes de sang-froid et d\u2019appel \u00e0 leur sens pratique pour chasser l\u2019image, pitoyable et surnaturelle, du Roi des Juifs diad\u00e8me d\u2019\u00e9pines et clou\u00e9 en croix.<br \/>\n\u00c9tait-ce une force capable de r\u00e9nover ou de d\u00e9truire le monde, qu\u2019ils avaient mise aux abois ?<br \/>\nDes d\u00e9roulements d\u2019\u00e9lectrodes, gain\u00e9s de guttapercha et de soie verte, tenaient le Surm\u00e2le en laisse par les tempes\u00a0; ils serpentaient et se perdaient, trouant le mur comme une vermine s\u2019enfuit en rongeant, quelque part vers le bourdonnement cr\u00e9pitant de la dynamo.<br \/>\nWilliam Elson, savant curieux et p\u00e8re pratique, se disposa \u00e0 lancer le courant.<br \/>\n\u2014 Une minute, dit Arthur Gough.<br \/>\n\u2014 Qu\u2019y a-t-il\u00a0? demanda le chimiste.<br \/>\n\u2014 C\u2019est que, dit l\u2019ing\u00e9nieur, s\u2019il est possible que cet engin donne le r\u00e9sultat d\u00e9sir\u00e9&#8230; il est possible aussi qu\u2019il ne donne rien du tout ou autre chose. Et puis, il a \u00e9t\u00e9 fabriqu\u00e9 un peu vite.<br \/>\n\u2014 Tant mieux, ce sera une exp\u00e9rience, interrompit Elson, et il pressa le commutateur.<br \/>\nAndr\u00e9 Marcueil ne bougea pas.<br \/>\nIl eut l\u2019air d\u2019\u00e9prouver une sensation plut\u00f4t agr\u00e9able.<br \/>\nLes trois savants, qui \u00e9piaient, interpr\u00e9t\u00e8rent que Marcueil comprenait distinctement\u00a0<em>ce que lui voulait<\/em>\u00a0la machine. Car c\u2019est \u00e0 ce moment pr\u00e9cis que, dans son r\u00eave, il prof\u00e9ra :<br \/>\n\u2014 Je l\u2019adore.<br \/>\nLa machine fonctionnait donc au gr\u00e9 des pr\u00e9visions calcul\u00e9es de ses constructeurs\u00a0; mais il se passa un ph\u00e9nom\u00e8ne, indescriptible, qui aurait d\u00fb pourtant avoir sa place dans les \u00e9quations.<br \/>\nTout le monde sait que, lorsque deux machines \u00e9lectro-dynamiques sont en contact, c\u2019est celle dont le potentiel est le plus \u00e9lev\u00e9 qui charge l\u2019autre.<br \/>\nDans ce circuit antiphysique o\u00f9 \u00e9taient reli\u00e9s le syst\u00e8me nerveux du Surm\u00e2le et ces onze mille volts qui n\u2019\u00e9taient peut-\u00eatre plus de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, ni le chimiste, ni le docteur, ni l\u2019ing\u00e9nieur ne purent nier l\u2019\u00e9vidence\u00a0: c\u2019\u00e9tait l\u2019homme qui influen\u00e7ait la Machine-\u00e0-inspirerl\u2019amour.<br \/>\nDonc, ainsi qu\u2019il \u00e9tait math\u00e9matiquement \u00e0 pr\u00e9voir si la machine produisait v\u00e9ritablement de l\u2019amour, c\u2019est LA MACHINE QUI DEVINT AMOUREUSE DE L\u2019HOMME.<br \/>\nArthur Gough descendit en deux bonds vers la dynamo et t\u00e9l\u00e9phona, \u00e9pouvant\u00e9, que c\u2019\u00e9tait bien elle qui devenait r\u00e9ceptrice, et qu\u2019elle tournait \u00e0 l\u2019envers \u00e0 une vitesse inconnue et formidable.<br \/>\n\u2014 Je n\u2019aurais jamais cru cela possible&#8230; jamais&#8230; mais c\u2019est si naturel, au fait\u00a0! murmura le docteur\u00a0: en ce temps o\u00f9 le m\u00e9tal et la m\u00e9canique sont tout-puissants, il faut bien que l\u2019homme, pour poursuivre, devienne plus fort que les machines, comme il a \u00e9t\u00e9 plus fort que les fauves&#8230; Simple adaptation au milieu&#8230; Mais cet homme-l\u00e0 est le premier de l\u2019avenir&#8230;<br \/>\nCependant, Arthur Gough, d\u2019un geste machinal, et comme il \u00e9tait, \u00e0 l\u2019instar des deux autres, un homme pratique, Arthur Gough, pour ne pas laisser perdre cette \u00e9nergie inattendue, mit la dynamo en relation avec une batterie d\u2019accumulateurs&#8230;<br \/>\nLe temps de remonter, et il assista \u00e0 un spectacle terrible\u00a0: soit que la tension nerveuse du Surm\u00e2le e\u00fbt atteint un trop fabuleux potentiel, soit qu\u2019elle e\u00fbt d\u00e9failli au contraire (peut-\u00eatre parce qu\u2019il \u00e9tait en train de s\u2019\u00e9veiller) et que les accumulateurs, surcharg\u00e9s par elle tout \u00e0 l\u2019heure, fussent les plus forts et reversassent leur trop-plein maintenant, soit pour toute autre cause, la couronne de platine passa au rouge-blanc.<br \/>\nDans un paroxysme d\u2019effort douloureux, Marcueil fit sauter les courroies qui retenaient ses avant-bras et porta les mains \u00e0 sa t\u00eate\u00a0; sa couronne \u2014 sans doute par un d\u00e9faut de construction que William Elson reprocha depuis am\u00e8rement \u00e0 Arthur Gough\u00a0: \u2014 la plaque de verre pas assez \u00e9paisse ou trop fusible \u2014 sa couronne s\u2019incurva puis se ploya par le milieu.<br \/>\nLes gouttes de verre fondu coulaient, comme des larmes sur le visage du Surm\u00e2le.<br \/>\nEn touchant le sol, plusieurs explosaient violemment, \u00e0 la mani\u00e8re des larmes bataviques.<br \/>\nOn sait que le verre, liqu\u00e9fi\u00e9 et tremp\u00e9 dans certaines conditions \u2014 ici, tremp\u00e9 par l\u2019eau acidul\u00e9e des \u00e9ponges de contact \u2014 se r\u00e9sout en gouttes explosibles.<br \/>\nLes trois spectateurs cach\u00e9s virent avec nettet\u00e9 la couronne basculer et, devenue m\u00e2choire incandescente, mordre de toutes ses dents l\u2019homme aux tempes. Marcueil hurla et bondit, rompant ses derniers liens, arrachant les \u00e9lectrodes dont les spires bruissaient derri\u00e8re lui.<br \/>\nMarcueil d\u00e9valait les escaliers&#8230; Les trois hommes comprirent ce que peut avoir de lamentablement tragique un chien, une casserole \u00e0 la queue.<br \/>\nQuand ils sortirent sur le perron, ils n\u2019aper\u00e7urent plus qu\u2019une silhouette grima\u00e7ante, que la douleur avait lanc\u00e9e \u00e7a et l\u00e0, \u00e0 une vitesse surhumaine, par l\u2019avenue\u00a0; qui s\u2019\u00e9tait cramponn\u00e9e avec une poigne d\u2019acier \u00e0 la grille, sans autre dessein que de fuir et de se d\u00e9battre, et qui avait fauss\u00e9 deux des barreaux carr\u00e9s de cette grille monumentale.<br \/>\nCependant, dans le vestibule, les fils rompus tressautaient, \u00e9lectrocutant raide un domestique accouru, et mettant le feu \u00e0 une tenture qui se d\u00e9vora, sans flamme, avec une lenteur sournoise, ayant l\u2019air de se pourl\u00e9cher d\u2019une l\u00e8vre rouge.<br \/>\nEt le corps d\u2019Andr\u00e9 Marcueil, tout nu, et dor\u00e9 par places d\u2019or rouge, restait entortill\u00e9 autour des barreaux, ou les barreaux autour du corps&#8230; Le Surm\u00e2le \u00e9tait mort l\u00e0, tordu avec le fer.<br \/>\nEllen Elson est gu\u00e9rie et mari\u00e9e.<br \/>\nElle a impos\u00e9 une seule clause \u00e0 l\u2019acceptation d\u2019un \u00e9poux\u00a0: qu\u2019il f\u00fbt capable de maintenir son amour dans les sages limites des forces humaines&#8230;<br \/>\nLe trouver a \u00e9t\u00e9&#8230; \u00ab\u00a0\u00e0 peine un jeu\u00a0\u00bb.<br \/>\nElle a fait substituer, par un joaillier habile, \u00e0 la grosse perle d\u2019une bague qu\u2019elle porte fid\u00e8lement, une des larmes solides du Surm\u00e2le.<\/p>\n<h3>Table<\/h3>\n<ol>\n<li>La manille aux ench\u00e8res<br \/>\n2. Le coeur ni \u00e0 gauche ni \u00e0 droite<br \/>\n3. C\u2019est une femmelle, mais c\u2019est tr\u00e8s fort<br \/>\n4. Un petit bout de femme<br \/>\n5. La course des dix mille milles<br \/>\n6. L\u2019alibi<br \/>\n7. Dames seules<br \/>\n8. L\u2019ovule<br \/>\n9. L\u2019Indien tant c\u00e9l\u00e9br\u00e9 par Th\u00e9ophraste<br \/>\n10. Qui est-tu, \u00eatre humain ?<br \/>\n11. Et plus<br \/>\n12.0 beau rossignolet<br \/>\n13. La d\u00e9couverte de la femme<br \/>\n14. La machine amoureuse<\/li>\n<\/ol>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Roman moderne &lt;Texte num\u00e9ris\u00e9 et v\u00e9rifi\u00e9 sur l\u2019\u00e9dition procur\u00e9e par les \u00e9ditions Bouquins par Henri B\u00e9har pour le compte de la SAAJ&gt; I. La manille aux ench\u00e8res \u2014 L\u2019amour est un acte sans importance, puisqu\u2019on peut le faire ind\u00e9finiment. Tous tourn\u00e8rent les yeux vers celui qui venait d\u2019\u00e9mettre une telle absurdit\u00e9. Les h\u00f4tes d\u2019Andr\u00e9 Marcueil, &hellip; <a href=\"https:\/\/alfredjarry.fr\/jarry\/?page_id=87\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Le Surm\u00e2le<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-87","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/alfredjarry.fr\/jarry\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/87","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/alfredjarry.fr\/jarry\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/alfredjarry.fr\/jarry\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/alfredjarry.fr\/jarry\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/alfredjarry.fr\/jarry\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=87"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/alfredjarry.fr\/jarry\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/87\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":88,"href":"https:\/\/alfredjarry.fr\/jarry\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/87\/revisions\/88"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/alfredjarry.fr\/jarry\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=87"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}