{"id":89,"date":"2015-01-28T08:42:00","date_gmt":"2015-01-28T08:42:00","guid":{"rendered":"http:\/\/alfredjarry.fr\/jarry\/?page_id=89"},"modified":"2015-01-28T08:42:00","modified_gmt":"2015-01-28T08:42:00","slug":"les-jours-et-les-nuits","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/alfredjarry.fr\/jarry\/?page_id=89","title":{"rendered":"Les Jours et les Nuits"},"content":{"rendered":"<p>Roman d\u2019un d\u00e9serteur<\/p>\n<p>&lt;Texte de l\u2019\u00e9dition Bouquins num\u00e9ris\u00e9 par les soins de\u00a0Marion Fichelson, r\u00e9vis\u00e9 par\u00a0Henri B\u00e9har, mis en ligne par Julien Schuh&gt;<\/p>\n<h3>Livre I<\/h3>\n<h3>En Wagon<\/h3>\n<p>Le soldat, en France comme en Prusse, n&rsquo;est plus qu&rsquo;un homme encha\u00een\u00e9\u00a0; c&rsquo;est un fugitif au premier moment de libert\u00e9, quand l&rsquo;occasion s&rsquo;en pr\u00e9sente.<\/p>\n<p><em>Le Bon Militaire<\/em>, par Mr DE BOUSSANELLE, brigadier des arm\u00e9es du Roi. Paris, 1770.<\/p>\n<h4>I<\/h4>\n<h4>Premier Jour<\/h4>\n<p>\u00ab\u00a0Te tairas-tu, sale rouquin!\u00a0\u00bb dit Ilane en montrant le poing \u00e0 l&rsquo;oiseau dans sa cage invisible. \u2014 \u00ab\u00a0Kou!\u00a0\u00bb r\u00e9pondit sa tr\u00e8s haute note de violoncelle, crue en intensit\u00e9 au bruit des convulsions de la fille dans le grand lit par terre, blanc jusqu&rsquo;au mur et \u00e0 la porte et sous la grande armoire de ch\u00eane dont le vantail, aux heurts, barytonait. L&rsquo;autre couple, Margot et Valens, se d\u00e9pla\u00e7a amus\u00e9 un peu et effray\u00e9, une griffe lanc\u00e9e d&rsquo;Ilane \u00e9bouriffant Margot et signant en travers Valens au ventre. Sengle\u00a01\u00a0trouvant dr\u00f4les aussi ces p\u00e9rip\u00e9ties d&rsquo;un labeur monotone, remuait \u00e0 peine et respirait sans bruit, joyeux d&rsquo;\u00eatre \u00e0 l&rsquo;abri, au-dessus des bras lat\u00e9ralement \u00e9cart\u00e9s selon le mouvement de rames, comme on dit que peut le plus souvent \u00e9viter l&rsquo;anguleuse patte empoisonn\u00e9e, le m\u00e2le de la tarentule.<\/p>\n<ol>\n<li>SINGULUM : Sans avoir m&rsquo;a laissi\u00e9 tout sengle (Rutebeuf).<\/li>\n<\/ol>\n<p>Il y avait beaucoup de choses pu\u00e9riles dans la chambre, une tortue grattait et \u00e9raflait, faisant mobile une petite lampe bleue agraf\u00e9e sur l&rsquo;\u00e9caille\u00a0; et il y avait un r\u00e9veille-matin en forme de cr\u00e2ne et frott\u00e9 de phosphure de calcium, dont la mandibule marmonnait et tremblait, et qu&rsquo;on ne laissait r\u00e9veiller jamais, son d\u00e9clenchement n\u00e9cessitant une trop laide grimace. Et il y avait une ardoise o\u00f9 Iiane, pour un pari, avait dit Sengle, plus pu\u00e9ril que tout le reste, inscrivait de temps en temps, effa\u00e7ant le pr\u00e9c\u00e9dent, un chiffre. Et il \u00e9tait minuit seulement \u00e0 l&rsquo;unisson de l&rsquo;ardoise et de l&rsquo;horloge.<\/p>\n<p>La chambre et ceux qui \u00e9taient dans la chambre et leurs actes furent les m\u00eames les autres heures de la nuit, Sengle et Valens r\u00e9pondant peu aux filles parce qu&rsquo;ils pouvaient plus intelligemment parler entre eux, et ne parlant pas entre eux parce qu&rsquo;ils se comprenaient assez d&rsquo;\u00eatre ensemble. Le jour vint apport\u00e9 dans les voitures de mara\u00eechers, comme le roulement d&rsquo;une mer recroquevill\u00e9e dans une porcelaine\u00a0; et apr\u00e8s une discussion entre les quatre pour savoir s&rsquo;il \u00e9tait \u00e9crit 17 ou 18 sur son ardoise, Sengle proposant d&rsquo;effacer et de recommencer tout, les deux couples sortirent en deux tandems, parce que pour ce qui suit Sengle avait besoin que sa fatigue f\u00fbt grande, et son fr\u00e8re l&rsquo;avait accompagn\u00e9 partout parce que cette ch\u00e8re t\u00eate devant lui et non un astre plus jaune ou plus blanc distinguait de la nuit le jour, afin qu&rsquo;il ne f\u00fbt tr\u00e8s malheureux.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>II<\/h4>\n<h4>Premi\u00e8re Nuit<\/h4>\n<p>Les Champs-\u00c9lys\u00e9es, du brouillard, quelques cyclistes, comme eux tout \u00e0 l&rsquo;heure. Sengle rev\u00eatu correct diff\u00e8re de la foule expectante devant le palais de l&rsquo;Industrie en ce qu&rsquo;il n&rsquo;a pas au chapeau le carton triangulaire enlumin\u00e9 avec un num\u00e9ro, assez gros. Des camelots vendent ce souvenir, et d&rsquo;autres plus chers pour encadrer, protestent \u00e0 ceux qui les refusent qu&rsquo;un num\u00e9ro est indispensable afin que l\u00e0-dedans, part de b\u00e9tail d\u00e9j\u00e0, on ne vous vole les habits.<\/p>\n<p>On attend sur les bancs, peu disciplin\u00e9s encore, potaches surtout dans cette grande classe, avec la dr\u00f4lerie des pions gendarmes.<\/p>\n<p>Puis on est nu dans une autre salle, l&rsquo;anthropom\u00e9trie commence\u00a0; des gendarmes toujours, sous leur couperet bleu, et des marchands galonn\u00e9es.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>On va \u00eatre pes\u00e9 \u00e0 la balance de cette potence qu&rsquo;on dit la toise\u00a0; pourvu que Sengle ne soit pas assez lourd.Mais en attendant il y a une odeur chaude de moutons tondus, cela est indiff\u00e9rent de monter les marches et d&rsquo;appara\u00eetre hors de la tourbe comme un jeune dieu\u00a0; mais les atomes visuels et tactiles des autres corps sont trop pr\u00e8s vraiment. Que cette potence n&rsquo;est-elle couronn\u00e9e du cercle de pluie d&rsquo;une douche! On y crucifie un petit homme fort laid, et un des galonn\u00e9s enfonce ses pouces dans ses aines rousses. Service auxiliaire, proclame-t-on. Pris dans la file indienne, Sengle a mont\u00e9 les marches, n&rsquo;a pas le temps de se reconna\u00eetre. Une tape sur les muscles, bon pour le service, la voix et la pouss\u00e9e en m\u00eame temps, vers ses habits.<\/p>\n<p>\u00ab Il faudra couper tout \u00e7a \u00bb, dit un gendarme, parce qu&rsquo;il a les cheveux longs.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>III<br \/>\nAutre Jour<\/h4>\n<p>Sengle libre est condamn\u00e9 \u00e0 mort, et il sait\u00a0la date. Et\u00a0voici que vogue son lit de t\u00f4le blanche en forme de gondole. Sengle comme le roi oriental a le corps pris jusqu&rsquo;\u00e0 la ceinture dans une gaine de marbre noir, qui montera encore, et il lui souvient d&rsquo;une promenade qu&rsquo;il fit dans un bois avec son fr\u00e8re dans un \u00e9tat d&rsquo;esprit tel que s&rsquo;il avait pris du haschisch. Son corps marchait sous les arbres, mat\u00e9riel et bien articul\u00e9\u00a0; et il ne savait quoi de fluide volait au-dessus, comme si un nuage e\u00fbt \u00e9t\u00e9 de glace, et ce devait \u00eatre l&rsquo;astral\u00a0; et une autre chose plus t\u00e9nue se d\u00e9pla\u00e7ait plus vers le ciel \u00e0 trois cents m\u00e8tres, l&rsquo;\u00e2me peut-\u00eatre, et un fil perceptible liait les deux cerfs-volants.<\/p>\n<p>\u00ab Mon fr\u00e8re, dit-il \u00e0 Valens, ne me touche pas, car le fil s&rsquo;interrompra aux arbres, comme lorsqu&rsquo;on court avec le cerf-volant sous les poteaux du t\u00e9l\u00e9graphe\u00a0; et il me semble que si cela arrivait, je mourrais. \u00bb<\/p>\n<p>Et il avait lu dans un livre chinois cette ethnologie d&rsquo;un peuple \u00e9tranger \u00e0 la Chine, dont les t\u00eates peuvent voler vers les arbres pour saisir des proies, reli\u00e9es par le d\u00e9roulement d&rsquo;un peloton rouge, et reviennent ensuite s&rsquo;adapter \u00e0 leur collier sanglant. Mais il ne faut pas qu&rsquo;un certain vent souffle, car, le cordon rompu, la t\u00eate d\u00e9volerait outre-mer.<\/p>\n<p>Semblable \u00e0 son fr\u00e8re Valens, qu&rsquo;il saura loin pendant dix mois, Sengle libre s&rsquo;\u00e9loigne du soldat, et il revit son pass\u00e9 comme le pr\u00e9sent de Valens, comme des impressions qui lui plaisent et sont donc les seules vraies de son \u00e2me. Et voici l&rsquo;autre salle de r\u00e9vision o\u00f9 il passa auparavant, dont le souvenir est revenu vers le lit blanc en forme de gondole.<\/p>\n<p>Dans un vaste atelier rouge et gris, sous l&rsquo;oasis d&rsquo;une grande lampe. Severus Altmensch, l&rsquo;eunuque juif\u00a0; Rapha\u00ebl Roissoy, le peintre h\u00f4te\u00a0; Freiherr Suszflasche, l&rsquo;esth\u00e8te allemand c\u00e9l\u00e8bre\u00a0; le publiciste Bondroit\u00a0; une petite fille, de son m\u00e9tier mod\u00e8le, dite Huppe\u00a0; et Sengle lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Huppe ayant expliqu\u00e9 \u00e0 Sengle qu&rsquo;il lui serait agr\u00e9able de voir et d&rsquo;avoir son corps, comme elle avait eu celui de Rapha\u00ebl Roissoy, et ant\u00e9rieurement celui de Bondroit, et n&rsquo;esp\u00e9rait pas avoir celui de l&rsquo;esth\u00e8te allemand, Sengle lui r\u00e9pondit qu&rsquo;il serait plus dr\u00f4le de voir, s&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait possible que Huppe en us\u00e2t, celui de l&rsquo;eunuque juif Severus Altmensch, car au fait personne ne savait s&rsquo;il lui manquait tant qu&rsquo;il f\u00fbt eunuque, ou assez peu pour le marquer seulement juif. Et on s&rsquo;avisa d&rsquo;un artifice. On proposa ce jeu, licite dans un atelier, de tirer au sort qui monterait nu sur la table \u00e0 mod\u00e8le\u00a0; et sans tricherie, quoique Sengle e\u00fbt pr\u00e9dit que cela \u00e9cherrait, le sort tomba sur Severus Altmensch. Lequel ayant refus\u00e9 d&rsquo;ob\u00e9ir, Sengle le maintint par les \u00e9paules \u2014 du bout des doigts \u2014 et Huppe \u00f4ta&#8230;<\/p>\n<p>Severus Altmensch apparut nu, sauf ses pieds, plus difformes d&rsquo;\u00eatre devin\u00e9s seulement au fond de bottes exag\u00e9r\u00e9es. La poitrine creuse, le ventre saillant en ar\u00eate de t\u00e9tra\u00e8dre, les bras pareils \u00e0 deux lattes, les jambes faunesques \u2014 d&rsquo;un faune qu&rsquo;on aurait ch\u00e2tr\u00e9, par pudeur, sur une estampe \u2014 et tous les membres s&rsquo;articulant en des sens impr\u00e9vus. Partout v\u00e9g\u00e9tait un astrakan boucl\u00e9 de vigogne ou de lama, laine \u00e9voquant le suint\u00a0; et de ses ongles taill\u00e9s en griffes il effilait vers sa poitrine le p\u00e9nil triangulaire de son ventre \u00e9norme, la pointe en haut.<\/p>\n<p>Huppe voulut pour lui des complaisances compl\u00e8tes\u00a0; Severus poussa de petits cris, minauda et la mordit au sein. Elle n&rsquo;obtint aucun r\u00e9sultat, car il \u00e9tait masochiste, f\u00e9tichiste et basochien, et se tordit sur le tapis, en su\u00e7ant le bec d&rsquo;un paon empaill\u00e9.<\/p>\n<p>Selon l&rsquo;ordre du sort, Freiherr Suszflasche se d\u00e9v\u00eatit presque aussi ignoble, arr\u00eat\u00e9, \u00e2g\u00e9 de vingt-quatre ans, dans sa croissance \u00e0 douze, comme l&rsquo;exige de ses pareils Schopenhauer\u00a0; les os seuls et le ventre vivant.<\/p>\n<p>Rapha\u00ebl Roissoy, beau de traits et de s&rsquo;\u00eatre fait une t\u00eate, le corps trop femme du Saint Jean-Baptiste de Vinci.<\/p>\n<p>Bondroit, bien\u00a0; et le dernier, Sengle, le plus harmonieux, trouva-t-on, et le corps le plus chaste, malgr\u00e9 l&rsquo;air trop mod\u00e8le d&rsquo;atelier de sa moustache commen\u00e7ante.<\/p>\n<p>Et comme il n&rsquo;y avait que six corps nus, il n&rsquo;y avait pas d&rsquo;attentat public \u00e0\u00a0la pudeur. Soudain\u00a0sonna \u2014 et Bondroit tout nu alla ouvrir \u2014 Moncrif, d&rsquo;une laideur rousse presque aussi recroquevill\u00e9e que Severus Altmensch. L&rsquo;entrant, stup\u00e9fait, craignant un paradoxal viol, alla s&rsquo;asseoir, capara\u00e7onn\u00e9 toujours de plusieurs mac-farlanes. Et tous eurent de lui une horreur profonde\u00a0; car, septi\u00e8me, quoique v\u00eatu, il constituait l&rsquo;ATTENTAT.<\/p>\n<p>Et les six disparurent dans la fum\u00e9e de la grande lampe, le verre s&rsquo;\u00e9tant f\u00eal\u00e9\u00a0; et scandalis\u00e9s du pr\u00e9sent Septi\u00e8me, coururent vers des v\u00eatements, nu-pieds sur les coupures.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>IV<\/h4>\n<h4>\u00c9teignoir<\/h4>\n<p>Sengle, qui aurait voulu \u00eatre r\u00e9form\u00e9 avant qu&rsquo;on lui coup\u00e2t les cheveux, se demandait anxieux s&rsquo;il allait l&rsquo;\u00eatre ou non avant le plongeon dans la livr\u00e9e sordide. Il n&rsquo;avait vu de pr\u00e8s qu&rsquo;une fois un militaire\u00a0: par hasard, dans un wagon de troisi\u00e8me, pr\u00e8s de Brest, un rapatri\u00e9 tout nu sous sa capote et son pantalon. Par les trous des poches on voyait la peau sale. Il sentait le bran, la fi\u00e8vre, le sperme, le cirage et la graisse d&rsquo;armes. Les habits qu&rsquo;on jeta \u00e0 Sengle avaient manifestement essuy\u00e9 plusieurs corps de Tonkinois. Sengle comprit l&rsquo;utilit\u00e9 au r\u00e9giment des cale\u00e7ons contre le contact de ces doublures. D\u00e9sinfect\u00e9es, soit, physiquement\u00a0; mais les relents y restaient en esprit. D\u00e9tail aggravant : les chaussures. Tout ce qu&rsquo;il y a de plus petit, chercha-t-il. Et il s&rsquo;enlisa dans des bo\u00eetes de cuir de vingt-trois centim\u00e8tres, laissant place au roulis et au tangage, r\u00e2pant le talon de leur flux et for\u00e7ant le cou-de-pied \u00e0 des gymnastiques inconscientes pour les retenir, avec l&rsquo;hypocrisie d&rsquo;un capitonnage de viscosit\u00e9 noire.<\/p>\n<p>Sym\u00e9triquement, une crasse pareille maintenait souples les cuirs du k\u00e9pi. Des boutons de larbin incendiaire avec leurs grenades, montait \u00e0 son nez le vert-de-gris. Et les manches de la veste \u00e9taient longues \u2014 les mesures r\u00e9glementaires pr\u00e9voyant une diff\u00e9renciation moins visible, par le raccourcissement des bras, des anthropo\u00efdes dont les pieds \u00e9taient des mains, mais dont les mains \u00e9taient des pieds aussi, semblables \u00e0 la m\u00e9duse marine qui n&rsquo;a qu&rsquo;un trou pour anus et bouche.<\/p>\n<p>Le caporal \u00e9tait plus \u00e0 l&rsquo;aise pour ne pas lui dire Monsieur.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie dans les chambres \u2014 les nouveaux habill\u00e9s debout \u00ab dans une attitude militaire \u00bb autour du grad\u00e9, regardant avec orgueil, paysans la plupart, leurs martiaux costumes \u2014 fit plaisir \u00e0 Sengle, car il y apprit ce que signifiaient les galons, et \u00e0 distinguer les grades. Ne s&rsquo;\u00e9tant jamais souci\u00e9 de cette ferblanterie, par paresse et d\u00e9go\u00fbt instinctif, on lui en entonnait et ingurgitait sans fatigue la science.<\/p>\n<p>\u00ab N&rsquo;y a plus de Monsieur ici. On doit me dire Caporal et non Cabo. Pas Mon Caporal\u00a0: on ne dit Mon qu&rsquo;\u00e0 partir d&rsquo;adjudant&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>V<\/h4>\n<h4>Itin\u00e9raire<\/h4>\n<p>Apr\u00e8s qu&rsquo;un ancien lui eut fait son lit, dont les draps lui parurent terriblement sales, sous les couvertures de prison, tout gris et brun, couleur de souris et mulots, il s&rsquo;endormit dans le bruit et le courant d&rsquo;air des deux grandes portes.<\/p>\n<p>Lui qui avait peur des glaces se mirait par ces baies dans d&rsquo;autres militaires.<\/p>\n<p>La cloison de bois sombre entre les bat-flancs le dominait, comme des mangeoires d&rsquo;\u00e9curie ou des porti\u00e8res de wagons de troisi\u00e8me classe. Des mains obscures secouaient par leurs vitres des harnais puants dont il ne savait pas le nom. Le train roula vers des Amiens et des Lille&#8230;<\/p>\n<p>Les maisons rougissent \u00e0 mesure que le train s&rsquo;enfonce vers le nord\u00a0: elles fument dans de la terre cuite et leur bouche arbore les lettres\u00a0: ESTAMINET. La route est poudr\u00e9e et ponc\u00e9e avec la cendre de pantalons rouges tr\u00e8s anciens et d\u00e9color\u00e9s. Dessous ferraille sous les voitures un pav\u00e9 horrible. Et le nord moderne a ceci de tr\u00e8s semblable aux antiques Ecbatanes, que les villes sont rest\u00e9es, comme le premier homme, de la terre rougie au soleil.<\/p>\n<p>Le train roula vers des Amiens et des Lille; il passa Halluin et Menin.<\/p>\n<p>Puis voici les seigles mouill\u00e9s et les arbres qu&rsquo;on ne distingue bien qu&rsquo;au coucher du soleil, car \u00e0 cette heure-l\u00e0 ils sont tr\u00e8s exactement demeur\u00e9s ce que les a faits Memling, pas autre chose que de grandes plumes fris\u00e9es. Apr\u00e8s, tout est gris, et on ne voit plus d&rsquo;horizon, du tout. Parall\u00e8le au train court un remblai, sous les fils du t\u00e9l\u00e9graphe. Et conformant son parall\u00e9lisme aussi \u00e0 ces fils d&rsquo;arpentage, la mer d\u00e9tonne et moutonne profonde de trois ou quatre m\u00e8tres, et derri\u00e8re il n&rsquo;y a rien que du ciel couleur de sable. On a d\u00e9pass\u00e9 les Bruges o\u00f9 les trains s&rsquo;arr\u00eatent dans des cath\u00e9drales et o\u00f9 les maisons des petites rues s&rsquo;habillent en singe mourant ou cuisse de nymphe \u00e9mue\u00a0; o\u00f9 sur la place buveuse de bi\u00e8re, une petite bonne femme vend des chandeliers en terre verte. La nuit est tout \u00e0 fait sortie de la mer, et les vagues allument en large de grandes scies de phosphore smaragdin. Le train roule le long des plages o\u00f9 les seuls arbres sont les m\u00e2ts des dominicaux tireurs d&rsquo;arc&#8230;<\/p>\n<p>Sengle passa Halluin et Menin et ne s&rsquo;\u00e9veilla qu&rsquo;au premier gendarme belge.<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait le fourrier qui le tirait par les pieds\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab Debout! le major vous demande. \u00bb<\/p>\n<p>Mal r\u00e9veill\u00e9 il descendit dans sa culotte sanglante et sa veste de groom aux boutons coupants. Le sergent-major mandait sa litt\u00e9rature pour la traduction d&rsquo;un logogriphe de journal, auquel il ne comprit rien d&rsquo;ailleurs.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s divers escaliers ensuite, il parvint dans la cour, l&rsquo;immense vase nocturne des quatre b\u00e2timents militaires, diffus\u00e9ment \u00e9clair\u00e9e par la neige, soufr\u00e9e \u00e0 un coin du jaune des fen\u00eatres et de la fumante chemin\u00e9e du poste.<\/p>\n<p>Un chant tr\u00e8s beau aux paroles indistinctes montait d&rsquo;un flamboyant soupirail, bouche de l&rsquo;alleluia de toute la foule bretonne d&rsquo;un p\u00e8lerinage, ou truchement du bruit qu&rsquo;entendit sur la mer putr\u00e9fi\u00e9e Samuel Taylor Coleridge, autour des esprits c\u00e9lestes\u00a0:<\/p>\n<p>&#8230;De doux sons sortent tr\u00e8s lents de leur bouche.<\/p>\n<p>Autour d&rsquo;eux quelque temps chaque doux son flottait;<\/p>\n<p>Puis il montait<\/p>\n<p>Comme une plante<\/p>\n<p>Vers les soleils.<\/p>\n<p>Puis des soleils redescendaient des sons pareils,<\/p>\n<p>Tant\u00f4t m\u00eal\u00e9s, tant\u00f4t tout seuls, en chute lente.<\/p>\n<p>Parfois<\/p>\n<p>Tombait du ciel comme un chant d&rsquo;alouette;<\/p>\n<p>Parfois<\/p>\n<p>La mer muette<\/p>\n<p>Se peuplait du gazouillis des oiseaux des bois.<\/p>\n<p>Ou c&rsquo;\u00e9tait une fl\u00fbte solitaire<\/p>\n<p>Ou le concert de tous les instruments connus,<\/p>\n<p>Ou le chant de myst\u00e8re<\/p>\n<p>D&rsquo;un ange ou\u00ef par les silences continus<\/p>\n<p>Du ciel et de la terre.<\/p>\n<p>Et Sengle resta tr\u00e8s longtemps \u00e0 \u00e9couter le cuisinier filtrant le caf\u00e9 matinal \u00e0 travers une chanson obsc\u00e8ne.<\/p>\n<p>Sous la lune, le cadran \u00e9crivit d&rsquo;une grimace muette\u00a0: quatre heures.<\/p>\n<p>Sengle remonta vers la chambre de son peloton, ou vers une quelconque entre la multitude des portes et des \u00e9tages tout pareils, et vit dans plusieurs, \u00e0 la place d&rsquo;o\u00f9 il \u00e9tait parti, des corps uniformes au sien, peu en relief sur le plat des lits. Comme il retrouvait sa vraie couche, un son bondissant courut sur la haute planche \u00e0 bagages, un vieux tambour nu-pieds glissait le long des tablettes, tamponnant sourdement sa caisse d\u00e9pos\u00e9e l\u00e0, et avec une grande rapidit\u00e9 versant sur les poitrines des dormeurs paquetages et sacs \u00e0 la file.<\/p>\n<p>Un peu de silence recommen\u00e7a, et, vers l&rsquo;attente du clairon terrible, le jour commen\u00e7a d&rsquo;aplatir son groin givreux aux vitres.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>VI<\/h4>\n<h4>Pr\u00e9sentations<\/h4>\n<p>Coup de sifilet. Derni\u00e8re halte. Il est venu un tas de gens, le g\u00e9n\u00e9ral avec, c&rsquo;est bien possible, tous soldats militaires, trimballant un machin dor\u00e9, qui est l&rsquo;\u00e9tendard, \u00e9rig\u00e9 sur le ventre d&rsquo;un lieutenant tr\u00e8s fier (c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9tui des d\u00e9p\u00eaches, disait le h\u00e9raut d&rsquo;Aristophane). Et puis il y a un tas de pierres et il est confortable de ne pas descendre de machine et de rester assis arr\u00eat\u00e9, le pied gauche sur un pav\u00e9. Il n&rsquo;y a qu&rsquo;\u00e0 remuer un tout petit peu le pied droit pour repartir. Il serait tout de m\u00eame plus militairement poli, pense Sengle, de mettre pied \u00e0 terre, et de s&rsquo;appuyer seulement du coude sur la bicyclette, car voici le g\u00e9n\u00e9ral qui est en face et pr\u00e9sente son sabre, les tambours qui battent aux champs, tous ces pauvres bougres ont gard\u00e9 le sac au dos et pr\u00e9sentent les armes&#8230;<\/p>\n<p>Autre coup de sifflet. Par le flanc droit. Marche.<\/p>\n<p>Sengle endormi et assourdi roule monotone, comme un \u00e9cureuil dans la rotation de sa cage tourne une serinette, derri\u00e8re la clique, devant la musique qui le talonne, essuyant la boue aux fesses des pr\u00e9c\u00e9dents tambours.<\/p>\n<p>Le soir, le sergent\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Vous en avez un toupet, vous\u00a0; vous n&rsquo;avez pas salu\u00e9 le drapeau.<\/p>\n<p>\u2014 Le drapeau? dit Sengle. Je ne l&rsquo;ai pas fait par bravade. Saluer le drapeau, \u00e7a ne me serait pas venu \u00e0 l&rsquo;esprit. Et puis, j&rsquo;\u00e9tais tr\u00e8s occup\u00e9 \u00e0 regarder saluer les autres.<\/p>\n<p>\u2014 Le g\u00e9n\u00e9ral compris. Pourvu qu&rsquo;il ne vous flanque pas trente jours de prison. \u00bb<\/p>\n<p>Le lendemain, au rapport\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Quinze jours de prison aux soldats Mathurin, Kerlevezou et Gautier, qui, \u00e9tant dans la chambre, derri\u00e8re les carreaux, ne se sont pas d\u00e9couverts quand on a sonn\u00e9 au drapeau dans la cour du quartier. \u00bb<\/p>\n<p>C&rsquo;est tout.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>VII<br \/>\nSuite Des Pr\u00e9sentations<\/h4>\n<p>Comme le sergent-major l&rsquo;avait mand\u00e9 le premier soir, Sengle fut convi\u00e9 par ses officiers \u00e0 venir faire le po\u00e8te d\u00e9cadent chez Madame la Colonelle, o\u00f9 il commit la gaffe de ne point para\u00eetre, d&rsquo;ailleurs\u00a0; et le lieutenant Vensuet, charg\u00e9 d&rsquo;un cours de litt\u00e9rature aux fourriers, leur lut de la litt\u00e9rature de Sengle.<\/p>\n<p>Et il lut \u00e0 Sengle, l&rsquo;ayant appel\u00e9 chez lui, de ses vers (il en avait fait), avec cette \u00e9pigraphe bizarre\u00a0:<\/p>\n<p>Le meunier des noces avait perdu son petit-fils. Il monte \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle. Il met un clou \u00e0\u00a0la porte. A\u00a0l&rsquo;araign\u00e9e\u00a0: \u00ab Et maintenant toi, la Clou-en-Croix, file ton mur. \u00bb<\/p>\n<p>PASTORALE<\/p>\n<p>L&rsquo;espoir des pr\u00e9s et le sourire du ciel calme<\/p>\n<p>Regardent vibrer l&rsquo;air aux trilles du gazon.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Un ormeau c\u00e9ladon \u00e9vente de sa palme<\/p>\n<p>Le soleil alt\u00e9r\u00e9 qui sue \u00e0 l&rsquo;horizon.<\/p>\n<p>Frisant sur les chapeaux les rubans pendeloques<\/p>\n<p>Le vent rougeoie et rit \u00e0 l&rsquo;araign\u00e9e en deuil<\/p>\n<p>Tirebouchonnant aux nuques les lourdes coques<\/p>\n<p>Des manteaux d&rsquo;arlequin \u00e0 la sc\u00e8ne du seuil.<\/p>\n<p>Un aigre violon a grinc\u00e9 dans la grange;<\/p>\n<p>Et vers le son moteur de pantins les danseurs<\/p>\n<p>Par l&rsquo;aire ont marqu\u00e9 nets leurs talons sur la fange.<\/p>\n<p>La barque de l&rsquo;archet vogue en rythmes berceurs.<\/p>\n<p>Voici les cloches des dimanches et des verres,<\/p>\n<p>Les timbres orf\u00e9vris des mantelets pendants,<\/p>\n<p>Les mandolines de cristal vert des trouv\u00e8res,<\/p>\n<p>Les trompes chalumeaux l\u00e9chant leurs cris ardents.<\/p>\n<p>Le soleil cramoisi sur les plaines s&rsquo;essuie.<\/p>\n<p>Les couples deux par deux se h\u00e2tent vers l&rsquo;abri.<\/p>\n<p>Le branle des sabots bruit plus pr\u00e8s sous la pluie.<\/p>\n<p>A quand les diamants de l&rsquo;arche colibri?<\/p>\n<p>Les jets ont flagell\u00e9. Les paumes des deux p\u00f4les<\/p>\n<p>Fouettent de l&rsquo;eau de leurs fl\u00e8ches les bois ventrus.<\/p>\n<p>Le tonnerre tombant tintamarre ses t\u00f4les<\/p>\n<p>Dont d\u00e9cortiqu\u00e9s se tordent les damas drus.<\/p>\n<p>Dans le cercle ferm\u00e9 de mes doubles prunelles<\/p>\n<p>Les feuilles ont dormi sur le mur de ma croix.<\/p>\n<p>Voici se resserrer les griffes \u00e9ternelles<\/p>\n<p>Qui recourbent la tiare au chef cross\u00e9 des rois.<\/p>\n<p>L&rsquo;aurore du jour d&rsquo;or rose a dissous les spectres.<\/p>\n<p>Au faix de plus lourds pieds la fleur des champs se meurt.<\/p>\n<p>Le Temps de gauche \u00e0 droite au roulis de ses plectres<\/p>\n<p>Balance l&rsquo;essor des chordes, comme un semeur.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le chant de chemin\u00e9e a bleut\u00e9 sa volute.<\/p>\n<p>La source grillon aux algues du frais berceau<\/p>\n<p>Palpite ses gouttelettes en trous de fl\u00fbte.<\/p>\n<p>Le billon a bondi du tambour du ruisseau.<\/p>\n<p>De ceux qu&rsquo;ont transis les esp\u00e9rances charnelles<\/p>\n<p>\u00c9grenant la vert\u00e8bre en les s\u00e9pulcres froids<\/p>\n<p>Pour celui qui honnit le d\u00f4me de nos droits<\/p>\n<p>La sarcelle grise ahurit au grand soleil<\/p>\n<p>L&rsquo;ivoire courb\u00e9 pair au front bas des taureaux.<\/p>\n<p>\u2014 Vers d&rsquo;officier \u00bb, dit respectueusement Sengle, comme une femme dans une maison flatte selon son m\u00e9tier le bibi de deuxi\u00e8me classe.<\/p>\n<p>Vensuet, qui \u00e9tait vraiment intelligent, rougit.<\/p>\n<p>Il professa que ses deux galons n&rsquo;\u00e9taient qu&rsquo;outils de son gagne-pain, qu&rsquo;il \u00e9tait anarchiste, et en art, et t\u00e2cha de se r\u00e9v\u00e9ler inform\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Je suis au courant de toutes les tentatives jeunes. Je ne me contente pas de lire nos grands po\u00e8tes<em>contemporains<\/em>, Victor Hugo et Alfred de Musset. Je sais par coeur Maupassant, Zola et Loti\u00a0; j&rsquo;admire l&rsquo;<em>insondable ab\u00eeme\u00a0<\/em>du livre de la Piti\u00e9 et de\u00a0la Mort. J&rsquo;ai\u00a0\u00e9t\u00e9 voir jouer\u00a0<em>Trimardot<\/em>. Que les moeurs des paysans y sont naturellement observ\u00e9es! Le type du fermier au milieu des siens mourants qui ne pense qu&rsquo;\u00e0 ses boeufs. Les d\u00e9clamations de Trimardot\u00a0<em>jurent<\/em>\u00a0un peu, pour leur lyrisme, avec cette fid\u00e8le \u00e9tude; mais qu&rsquo;elles sont hardies, et quels beaux vers! \u00c9tiez-vous \u00e0\u00a0<em>Trimardot<\/em>\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 Ailleurs, dit Sengle, mais o\u00f9 j&rsquo;ai \u00e9prouv\u00e9 des jouissances toutes pareilles aux v\u00f4tres. Au Music-Hall du boulevard Jovial, o\u00f9 des mimes m&rsquo;ont exprim\u00e9 les passions les plus naturelles, sans exag\u00e9ration, telles qu&rsquo;elles\u00a0<em>nous<\/em>\u00a0agitent tous.<\/p>\n<p>\u00ab C&rsquo;\u00e9tait une pantomime italienne, qui commen\u00e7a comme toutes les pantomimes italiennes, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que Pierrot et Cassandre tu\u00e8rent Arlequin et que le Docteur, ayant couru trois tours \u00e0 petits pas autour du cadavre, \u00e0 la halte d&rsquo;une bourse, l&#8217;emporta, \u00e0 la fin de dissection, dans son laboratoire.<\/p>\n<p>\u00ab Quand Pierrot leva le mort et le colla contre le mur, en lui crachant derri\u00e8re la t\u00eate, parce que la rigidit\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait pas encore faite\u00a0; qu&rsquo;il voulut, lui tournant le dos, le charger sur soi et que le corps se d\u00e9roba, jusqu&rsquo;\u00e0 trois reprises, en pliant les genoux, comme il arrive toutes les fois qu&rsquo;on veut emporter son meurtre, et qu&rsquo;on n&#8217;empoigne que le vide\u00a0; et qu&rsquo;il se remit droit<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>malicieusement quand Pierrot le regarda sous le nez\u00a0; qu&rsquo;\u00e9tant devenu raide le seul transport possible fut de le tenir par les hanches et de le pousser en sautant jusqu&rsquo;\u00e0 la porte du laboratoire, que Colombine, ayant soulev\u00e9 la porti\u00e8re, devint d&rsquo;une pi\u00e8ce aussi et qu&rsquo;on dut pareillement l&#8217;emporter en sautant; l\u00e0 il \u00e9tait \u00e9vident que l&rsquo;auteur du Mime savait en toute exp\u00e9rience la vie et la mort, et\u00a0<em>nous<\/em>\u00a0reconn\u00fbmes tous des sc\u00e8nes que nous avions v\u00e9cues et des passions dans le sens des n\u00f4tres&#8230; Le Roi dit Nous.<\/p>\n<p>\u00ab Mais o\u00f9 l&rsquo;impression fut effroyablement exacte et la\u00a0<em>nature<\/em>\u00a0m\u00eame devant nous, c&rsquo;est ici, et ce fut tr\u00e8s beau.<\/p>\n<p>\u00ab Pierrot s&rsquo;assit pour supputer sur une feuille l&rsquo;h\u00e9ritage du mort et le mort vint, ou plut\u00f4t la Mort, nu jusqu&rsquo;aux os, derri\u00e8re la chaise (parce que le mime disparaissait sous un maillot rouge, indiscernable de la toile du fond lie de vin, sur quoi \u00e9taient peints des os avec art, et des projections vertes animaient les os et d\u00e9truisaient les chairs jusqu&rsquo;au noir, comme on se regarde dans deux glaces inexactement \u00e0 quarante-cinq degr\u00e9s le bras, et deux images se superposent mal, laissant un radius mince entre leurs figures fluides), \u00e9teignit la bougie semblable \u00e0 son doigt \u00e9clairant la gauche de Pierrot, puis celle de droite, quand la bougie de gauche eut \u00e9t\u00e9 rallum\u00e9e; et il marchait rythmiquement, selon le pas des trombones. Et quand Pierrot se retourna et vit son Remords \u00e9pouvantable, Cassandre accourut qui le ramassa blanc par terre et lui prouva qu&rsquo;il n&rsquo;y avait rien\u00a0; on rouvrit l&rsquo;armoire du laboratoire o\u00f9 Arlequin se faisait de plus en plus calmement<em>corps<\/em>, pas encore diss\u00e9qu\u00e9. Et apr\u00e8s cette constatation des sens, le mort revint v\u00eatu que de la dentelle de ses os, et cela dura jusqu&rsquo;\u00e0 quatre fois, avec la peur inextinguible des deux figures de vieilles femmes, v\u00e9rifiant vainement, au retour des airs de gigue, la chair du corps souriant avec son masque de f\u00eate et ses losanges multicolores.<\/p>\n<p>\u00ab Et \u00e0 la fin le squelette se m\u00eala \u00e0 tout le monde, dans l&rsquo;apoth\u00e9ose d&rsquo;un ballet. N&rsquo;est-ce pas l\u00e0 du meilleur<em>r\u00e9alisme<\/em>, et l&rsquo;observation la plus subtile de notre vie de tous les jours?<\/p>\n<p>\u2014 \u00c9videmment, dit Vensuet pour avoir l&rsquo;air de comprendre, c&rsquo;est la\u00a0<em>pens\u00e9e profonde<\/em>\u00a0d&rsquo;Holbein et des Danses des morts,\u00a0<em>Memento<\/em>,\u00a0<em>homo<\/em>&#8230;\u00bb<\/p>\n<p>Sengle, apr\u00e8s un militaire demi-tour, accentuait les deux premiers pas de sa fuite, d\u00e9sol\u00e9 qu&rsquo;on s\u00fbt, comme une vieille dame, de l&rsquo;histoire de l&rsquo;art et des citations latines et des id\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>VIII<\/h4>\n<h4>Selon Une Trajectoire<\/h4>\n<p>Le matin ils eurent ordre d&rsquo;\u00f4ter le pantalon de treillis qui couvrait leur pantalon rouge, d&rsquo;astiquer les boutons des capotes n\u00b03, retrouss\u00e9es, et dont le pan gauche retenait\u00a0la ba\u00efonnette. Ils\u00a0agraf\u00e8rent deux cartouchi\u00e8res et une giberne aux bretelles de suspension, et les sergents, ayant fait passer des ficelles par deux hommes dans les canons des lebels, v\u00e9rifi\u00e8rent l&rsquo;\u00e9clat de la double spire. Puis, on cria\u00a0: En bas! l&rsquo;adjudant les mit sur un rang, ba\u00efonnette au canon, face au mur, et \u00ab individuellement \u00bb ils prirent la ligne de mire devant les petites cibles blanches et noires. Des caporaux, aux chevalets, r\u00e9citaient aux hommes, un \u00e0 un, la th\u00e9orie des corrections de pointage. Une ba\u00efonnette plaquait au mur un carton blanc, et le pointeur commandait les d\u00e9placements d&rsquo;une mouche mobile. Un caporal \u00e0 une fen\u00eatre haussait et baissait une cible que successivement, l&rsquo;arme approvisionn\u00e9e de fausses cartouches, visaient les hommes avec le bruit de m\u00e9tier \u00e0 tisser des m\u00e9canismes de r\u00e9p\u00e9tition. Tout le rang grelottant et glissant sur le verglas regardait l&rsquo;heure. On avait d\u00e9fendu les gants. Par intervalles, un qui, ayant descendu les deux derni\u00e8res marches hors des chambres, posait le pied sur la cour, tr\u00e9buchait vers les ba\u00efonnettes.<\/p>\n<p>On commanda rassemblement, \u00e0 droite alignement, fixe. Et on attendit les ordonnances et tous ceux qui, pour \u00e9viter la th\u00e9orie sur le tir, disaient n&rsquo;avoir point \u00e9t\u00e9 pr\u00e9venus de l&rsquo;heure du d\u00e9part. Appel encore, puis enfin par le flanc droit. Deux heures avant \u00e9taient partis les pointeurs. Le clairon pr\u00e9c\u00e9dait, l&rsquo;instrument tenu r\u00e9glementaire. Emp\u00eatr\u00e9s des fusils descendant de l&rsquo;\u00e9paule, deux malingres \u00e0 la respiration pr\u00e9cipit\u00e9e se h\u00e2taient derri\u00e8re sous le poids \u00e9norme de la caisse de cartouches.<\/p>\n<p>La grille du quartier, l&rsquo;all\u00e9e d&rsquo;arbres, la ville, l&rsquo;aise de marcher sans sacs, la boue d\u00e9rapante o\u00f9 pataugent les boeufs, apr\u00e8s la glace du quartier. Puis la c\u00f4te semi-verticale o\u00f9 le pav\u00e9 contondant cesse, les ruelles, \u00e0 gauche et \u00e0 droite, qui vont vers des couvents et pensions et qui ont des noms tr\u00e8s anciens; et leurs noms se perdent parmi les arbres. Les respirations bruissent, et Sengle involontairement presse le pas, pour en finir. Le terrain plat o\u00f9 le hal\u00e8tement persiste jusqu&rsquo;\u00e0 la permission du \u00ab pas de route \u00bb. Sengle peut tenir son fusil moins selon l&rsquo;ordonnance, il n&rsquo;a pas le bras assez long pour atteindre le battant de crosse et serre le milieu dela bretelle. Et\u00a0il peut s&rsquo;\u00e9carter jusque sur le trottoir des empierrements qui secouent les pieds glac\u00e9s et les brodequins que presque il croit crevables comme un pneumatique.<\/p>\n<p>Les talus avec les haies rousses et la mousse bleue, o\u00f9 il poursuivait les grillons avec un couteau pour boucher le trou derri\u00e8re eux, quand il \u00e9tait libre. La rivi\u00e8re o\u00f9 glisse un patineur libre. Par del\u00e0 les peupliers, une croix ancienne qu&rsquo;il a cherch\u00e9e longtemps, comme en r\u00eave, la sachant l\u00e0 avant de la d\u00e9couvrir, o\u00f9 au lieu du Christ sont crucifi\u00e9s les accessoires de sa passion, et un ciboire de bois semblable \u00e0 un coquetier se musse pr\u00e8s du tronc \u00e0 la mani\u00e8re des oiseaux de nuit, \u00e0\u00a0la chasse. Le\u00a0hammerless qu&rsquo;on tient sous le bras, comme les soldats ne font qu&rsquo;apr\u00e8s qu&rsquo;un uniforme est mort, et qui porte infaillible, parce qu&rsquo;\u00e9paul\u00e9 librement. Ce bruit de bateaux-lavoirs, l&rsquo;\u00e9cole des tambours \u00ab papa, maman \u00bb, derri\u00e8re les haies, comme on pisse. Le pont et les rails sym\u00e9triques vers Paris et vers la mer.<\/p>\n<p>La descente sur les rochers qui sont une route o\u00f9 la bicyclette vibrait dans ses fourches, avec la peur d&rsquo;une charrette obstruant en bas, et la route comme une piste vers les villages et les rivi\u00e8res. La ferme \u00e0 la girouette extraordinaire, un pal \u00e0 travers un coeur perc\u00e9 et le dragon chinois tournant apr\u00e8s sa queue. La mare squameuse de lentilles, d&rsquo;o\u00f9 glougloutent les bulles des dytiques bord\u00e9s et des grands hydrophiles couleur de poix.<\/p>\n<p>Un coup de sifflet, \u00e7a veut dire\u00a0: l&rsquo;arme sur l&rsquo;\u00e9paule droite, pas acc\u00e9l\u00e9r\u00e9. Portez \u2014 arme. C&rsquo;est le salut \u00e0 une compagnie qui revient.<\/p>\n<p>La vall\u00e9e d&rsquo;eau courante et de ros\u00e9e, avec des gla\u00e7ons blancs d\u00e9chiquet\u00e9s et un peu de soleil au bord.\u00a0Les taillis gard\u00e9s sur les collines o\u00f9 Sengle chassait au furet, o\u00f9 il a poursuivi avec une baguette une longue couleuvre rousse ondulante, qui s&rsquo;est enfuie en nageant. Le foss\u00e9 du ruisseau est \u00e9norme et froid, la v\u00eature militaire paralysante, il va chercher un passage \u00e9troit pour enjamber. Avec ces loques \u00e7a ne fait rien de se salir. On a les mains grosses, les mollets fondus, les pieds lourds, la t\u00eate qui p\u00e8le dans le k\u00e9pi, le dos se vo\u00fbte en souvenir du ou en attendant le sac. Le fusil repos\u00e9 \u00e0 terre a de la boue jusqu&rsquo;\u00e0 la sous-garde, la pluie d\u00e9gouline dans le canon avec dans la bouche les plaques syphilitiques de\u00a0la rouille. Il\u00a0y aura revue d&rsquo;armes, son brosseur sera occup\u00e9.<\/p>\n<p>On saute du talus dans l&rsquo;herbe et la vase enlisante, et on pisse contre\u00a0la haie. Puis, \u00e0 chacun un demi-paquet de cartouches, et on attend son tour en file indienne. D\u00e9fense formelle de mettre en joue sous peine de prison, on n&rsquo;a pas besoin de s&rsquo;exercer; on a pris la ligne de mire assez, avant. Au moins il n&rsquo;y a pas \u00e0 craindre d&rsquo;accident, pense le b\u00e9tail. De plus, on doit s&rsquo;avancer jusqu&rsquo;au point d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;on tire au port d&rsquo;arme, reposer l&rsquo;arme et reprendre la position de tireur face \u00e0\u00a0la cible. Il\u00a0y a un sergent aupr\u00e8s de chaque homme, pour l&rsquo;occuper de ses conseils et soi-disant rectifier son tir; exiger surtout une position r\u00e9glementaire, l&#8217;empoigner, sans doute, s&rsquo;il ne vise pas face \u00e0\u00a0la cible. Et\u00a0aucun officier ne traverse devant les fusils, on envoie v\u00e9rifier les trous des ricochets ou des balles des soldats de deuxi\u00e8me classe. Et pourtant les officiers n&rsquo;ont rien \u00e0 craindre, la troupe est domestiqu\u00e9e \u00e0 miracle, et \u00ab le maladroit ou le fou \u00bb serait \u00e9charp\u00e9 par ses camarades, m\u00eame sans ordre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>IX<\/h4>\n<h4>De L&rsquo;abrutissement Militaire<\/h4>\n<p>Ce mot n&rsquo;est pas une insulte \u00e0 l&rsquo;arm\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab La discipline, qui est la force principale des arm\u00e9es \u00bb, dit la th\u00e9orie, demande au soldat une ob\u00e9issance irr\u00e9fl\u00e9chie et une soumission de tous les instants. Elle doit d&rsquo;abord supprimer l&rsquo;intelligence, ensuite y substituer un petit nombre d&rsquo;instincts animaux d\u00e9riv\u00e9s de l&rsquo;instinct de conservation, volont\u00e9s moindres d\u00e9velopp\u00e9es dans le sens de la volont\u00e9 du chef.<\/p>\n<p>Il y a deux instincts de conservation, le noble et l&rsquo;ignoble. L&rsquo;instinct noble est l&rsquo;instinct de conserver son moi et de maintenir son individualit\u00e9 imp\u00e9n\u00e9trable aux forces ext\u00e9rieures. Les intelligences ne peuvent se combattre jusqu&rsquo;\u00e0 la mort, parce qu&rsquo;elles ne sont point exactement adverses les unes aux autres, ayant ceci de commun qu&rsquo;elles sont intelligence. Pour une raison autre, les corps ne se mangent point entre eux, craignant, en frappant autrui, de lui apprendre \u00e0 faire des blessures. Et, d&rsquo;ailleurs, il n&rsquo;est pas tr\u00e8s s\u00fbr que la perception d&rsquo;\u00ab autrui \u00bb soit bien nette chez eux. Un bourgeois, un paysan, un soldat reconna\u00eetra que tous les corps ont un m\u00eame instinct, l&rsquo;instinct de la foule, et se scandalisera de qui ne fait point \u00ab comme les autres \u00bb. Les corps (ou la foule) sont le discontinu. Les corps sont s\u00e9par\u00e9s dans l&rsquo;espace et se sentent solidaires. Car le discontinu p\u00e9rirait s&rsquo;il ne tendait au continu. Mais le continu est le parfait, l&rsquo;absolu, l&rsquo;infini, car ces qualit\u00e9s sont \u00e9quipollentes; donc, de m\u00eame qu&rsquo;il ne peut y avoir deux infinis, qui se limiteraient, il ne peut y avoir qu&rsquo;un continu. La mati\u00e8re, les corps, ou la foule, qui sont le discontinu, ne pourront prendre la place du continu, qui est l&rsquo;Esprit, qu&rsquo;apr\u00e8s l&rsquo;avoir an\u00e9anti. Cet an\u00e9antissement s&rsquo;obtient par des proc\u00e9d\u00e9s connus, et des machines aux engrenages plus ou moins stricts, selon qu&rsquo;est plus ou moins fort l&rsquo;instinct de conserver son moi.<\/p>\n<p>Les ermites domptaient leur chair par la fatigue corporelle, par le je\u00fbne et par la pri\u00e8re, qui d\u00e9tournait leur esprit vers Dieu. Les soldats sont soumis au labeur assidu, \u00e0 la gamelle (l&rsquo;eau est la boisson habituelle du soldat) et \u00e0 l&rsquo;astiquage. En dehors de l&rsquo;exercice, les occupations sont ce que doivent \u00eatre des occupations\u00a0: elles peuvent ind\u00e9finiment occuper. Les brodequins, en pivotant sur le talon, creusent des trous ventouses dans les boues du champ de manoeuvre, et doivent \u00eatre curieusement graiss\u00e9s. Ne jamais les cirer, dit-on\u00a0: le cirage br\u00fble le cuir. Mais il faut qu&rsquo;ils soient noirs. Comment alors? Je m&rsquo;en f&#8230;, dirait un caporal. Et ils sont noirs en effet. Or, le dedans des jambes du pantalon est doubl\u00e9 de toile blanche qui doit rester immacul\u00e9e, malgr\u00e9 le contact des cirages et d\u00e9gras. Il faut donc noircir toujours le brodequin qui blanchit toujours et blanchir sans cesse les bandes du pantalon tach\u00e9es de noir ind\u00e9finiment. De plus, il est capital que les godillots soient cir\u00e9s et bien luisants sous les semelles.<\/p>\n<p>La vraie position du soldat est la rigidit\u00e9 cataleptique, l&rsquo;auto-hypnotisme par la ligne noire du fusil sur le mur auquel il pr\u00e9sente les armes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Un g\u00e9n\u00e9ral intelligent\u00a0<em>serait<\/em>\u00a0un grand mage, mais il faudrait qu&rsquo;il n&rsquo;e\u00fbt pas \u00e9t\u00e9 entra\u00een\u00e9 par une plus rigoureuse asc\u00e8se, \u00e0 la soumission au magn\u00e9tisme en retour.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>X<\/h4>\n<h4>Au Temps<\/h4>\n<p>On marcha d&rsquo;abord fort vite, en ordre dispers\u00e9, le fusil horizontal, dans la grande prairie, pr\u00e8s du champ de manoeuvres, inclin\u00e9e et si haute vers la fin et les haies, qu&rsquo;il semblait qu&rsquo;il n&rsquo;y e\u00fbt que du ciel vert. Un clocher gr\u00eale planait en forme d&rsquo;\u00e9mouchet d\u00e9ploy\u00e9, immobile comme l&rsquo;ombre de sa proie. La voix des commandements \u00e9tait gr\u00eale aussi dans le vent oblique. On fit des feux.<\/p>\n<p>\u00ab A douze cents m\u00e8tres \u2014 sur la croix! \u00bb dit le caporal.<\/p>\n<p>Il y avait certainement un crochet au bout de sa phrase, sifflante dans le vent, selon une trajectoire. On essaya des tirs \u00e0 blanc, sur la grande cible immacul\u00e9e, o\u00f9 il y avait aussi une croix noire, comme on tracedeux lignes\u00a0pour hypnotiser un coq. Et il y eut un bruit de chasse, toujours bredouille, comme on r\u00eave, dans la prairie d\u00e9serte\u00a0:<\/p>\n<p>D\u00e9cochons, d\u00e9cochons, d\u00e9cochons<br \/>\nDes traits<br \/>\nEt d\u00e9trui, et d\u00e9trui,<br \/>\nD\u00e9truisons l&rsquo;ennemi.<br \/>\nC&rsquo;est pour sau, c&rsquo;est pour sau,<br \/>\nC&rsquo;est pour sau-ver la pa-tri-e!<\/p>\n<p>Et puis on marcha, toute la compagnie de front, trop flexible, convexe et concave, le pied dans des trous, sur des bosses, paisiblement, entre la course des sergents et adjudant devant-derri\u00e8re, sans penser \u00e0 rien, ce qui n&rsquo;\u00e9tait pas d\u00e9sagr\u00e9able. Sengle dormait tout \u00e0 fait, et se promenait dans la prairie pour soi tout seul. Il voyait les insectes de l&rsquo;herbe et les roitelets des haies.<\/p>\n<p>Soudain, il fallut faire attention. Apr\u00e8s la pause, faite d&rsquo;urinoir des talus et de r\u00e9fectoire selon les gibernes, on manoeuvrait, le lieutenant expliquant des choses nouvelles.<\/p>\n<p>Le lieutenant Vensuet, insignifiant parmi le pennage des moustaches blondes, les ergots bien duvet\u00e9s de rouge et noir.<\/p>\n<p>\u00ab Je vais commander\u00a0: COLONNE CONTRE LA CAVALERIE. Les quatre sections se formeront en carr\u00e9 comme on va vous l&rsquo;expliquer. Mais au mot CAVALERIE, sans attendre de comprendre autre chose, mettez ba\u00efonnette au canon, sans qu&rsquo;on vous le dise. C&rsquo;est\u00a0la th\u00e9orie. N&rsquo;allez\u00a0pas vous imaginer qu&rsquo;\u00e0 la guerre vous croisez la ba\u00efonnette afin d&rsquo;\u00e9ventrer des chevaux possibles. C&rsquo;\u00e9tait bon sous Fr\u00e9d\u00e9ric II. Il y a peut-\u00eatre un effet moral, de culs de bouteilles sur un mur, pour fiche le trac aux cavaliers et que vous osiez rester. Mais, quand vous n&rsquo;avez plus de cartouches, que vous avez fait des feux \u00e0 toutes les distances, depuis deux mille jusqu&rsquo;\u00e0 cent m\u00e8tres, il est plus pratique de jeter l\u00e0 fusil et ba\u00efonnette et de vous tirer&#8230; Vous avez compris, sergents? Commen\u00e7ons\u00a0: COLONNE&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>Sengle, apr\u00e8s avoir dormi tout \u00e0 fait, r\u00eavait lucidement. L&rsquo;apr\u00e8s-midi, il lirait quelque bouquin, pendant que son brosseur astiquerait; il ferait boire le caporal, sortirait \u00e0 cinq heures, permission de vingt-quatre heures en poche. Sa valise \u00e9tait faite en ville, \u00e0 six heures le train repasserait, vers Paris, le long du champ de manoeuvres et de l&rsquo;\u00e9cole des tambours. A Paris, redevenu civil, il renverrait au corps les effets militaires, de peur d&rsquo;\u00eatre poursuivi pour d\u00e9tournement, et il serait \u00e0 Bruges, ayant le temps de s&rsquo;installer bien avant d&rsquo;\u00eatre devenu l\u00e9galement d\u00e9serteur. Et son p\u00e8re consentirait \u00e0 lui envoyer mensuellement de l&rsquo;argent l\u00e0-bas. Et il jouissait de son dernier jour de service, de la beaut\u00e9 de l&rsquo;herbe, de la poussi\u00e8re sonore, et pour la premi\u00e8re fois de la dr\u00f4lerie de jouer au soldat&#8230; Voici la derni\u00e8re pause, avant la troisi\u00e8me partie de l&rsquo;exercice.<\/p>\n<p>Formez&#8230; sceaux!<\/p>\n<p>Son voisin est tr\u00e8s amusant aussi, il se trompe tout le temps en formant son faisceau. Le lieutenant vient\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab Caporal, vous allez faire former et rompre les faisceaux \u00e0 cette escouade pendant toute\u00a0la pause. Et\u00a0\u00e0 la fin de la manoeuvre, la compagnie rentrera au quartier au pas gymnastique. Et je d\u00e9chire toutes les permissions de mon peloton, cette semaine&#8230; Rassemblement! \u00bb<\/p>\n<p>Encore une demi-heure d&rsquo;ordre dispers\u00e9, la rentr\u00e9e faite de courses interrompues par des arr\u00eats \u00e0 genoux et des feux, parmi les bestiaux et les foires du samedi.<\/p>\n<p>Sengle, sa permission d\u00e9chir\u00e9e comme les autres, ne put sortir que le lendemain \u00e0 huit heures, il ne fallait pas penser prendre un train, devant l&rsquo;adjudant de la gare, sans permission\u00a0; et en civil il aurait \u00e9t\u00e9 reconnu. Il \u00e9crivit et dormit surtout toute la journ\u00e9e devant le feu, dans la chambre aux volets ferm\u00e9s, sous des lampes, et sa valise ne resta pas faite, car il n&rsquo;avait pas le courage d&rsquo;attendre l&rsquo;autre dimanche, et il lui fallait la libert\u00e9, m\u00eame pas, la tranquillit\u00e9 de lire et de dormir, sans uniforme, plus vite.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3>Livre II<\/h3>\n<h3>Le Livre De Mon Fr\u00e8re<\/h3>\n<p>Mon bien-aim\u00e9 s&rsquo;en est all\u00e9 Emportant mon c\u0153ur d\u00e9sol\u00e9.<\/p>\n<p>CHARLES CROS.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>I<\/h4>\n<h4>Adelphisme Et Nostalgie<\/h4>\n<p>Sengle n&rsquo;\u00e9tait pas bien s\u00fbr que son fr\u00e8re Valens e\u00fbt jamais exist\u00e9. Il se souvint bien d&rsquo;une orgie d&rsquo;\u00e9tudiants ensemble, et d&rsquo;une promenade cyclique, la veille du conseil de r\u00e9vision, dans l&rsquo;air si chaud et si solaire qu&rsquo;il en \u00e9tait fluide, parmi une p\u00e9rennit\u00e9 de cris d&rsquo;insectes et d&rsquo;oiseaux comme le bruissement des atomes oui, et des petites explosions des carapaces chues des arbres qu&rsquo;ils s&rsquo;amusaient \u00e0 \u00e9clater de leurs roues flexibles. C&rsquo;\u00e9tait tout \u00e0 fait comme cela qu&rsquo;il se figurait l&rsquo;harmonie c\u00e9leste des sph\u00e8res. Puis il sut que Valens avait quitt\u00e9 la France et v\u00e9g\u00e9tait dans l&rsquo;Inde parmi des fi\u00e8vres, en m\u00eame temps qu&rsquo;on clo\u00eetrait Sengle dans le bagne mobile de l&rsquo;escargot militaire\u00a0; et il fallait soixante jours pour envoyer l\u00e0-bas une lettre, et l&rsquo;\u00e9cho dormait d&rsquo;un sommeil de quatre mois.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pourquoi il n&rsquo;osa pas du tout \u00e9crire \u00e0 Valens et crut qu&rsquo;il avait r\u00eav\u00e9. Sengle \u00e9tait d\u00e9pourvu de toute m\u00e9moire des figures et ne pouvait reconstruire, m\u00eame en s&rsquo;imaginant les calquer dans l&rsquo;air, les traits de sa m\u00e8re morte deux jours apr\u00e8s\u00a0la mort. Et\u00a0il ne se souvenait pas du tout de la figure de Valens. Malgr\u00e9 trois ou quatre photographies, l&rsquo;une du moment du d\u00e9part. Les yeux fuyaient et la bouche muette \u00e9tait aussi monstrueuse que l&#8217;empaillage d&rsquo;un oiseau.<\/p>\n<p>Je ne sais pas si mon fr\u00e8re m&rsquo;oublie<\/p>\n<p>Mais je me sens tout seul, immens\u00e9ment<\/p>\n<p>Avec loin la ch\u00e8re t\u00eate ap\u00e2lie<\/p>\n<p>Dans les essais d&rsquo;un souvenir qui ment.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai son portrait devant moi sur la table,<\/p>\n<p>Je ne sais pas s&rsquo;il \u00e9tait laid ou beau.<\/p>\n<p>Le Double est vide et vain comme un tombeau.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai perdu sa voix, sa voix adorable,<\/p>\n<p>Juste et qui semble faite fausse expr\u00e8s.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre il l&rsquo;ignore, tr\u00e9sor posthume.<\/p>\n<p>Hors de la lettre elle s&rsquo;\u00e9voque, tr\u00e8s<\/p>\n<p>Soudain cass\u00e9e et caressante plume.<\/p>\n<p>Il retrouva un regard qui l&rsquo;\u00e9vitait moins et une bouche o\u00f9 \u00e0 d\u00e9faut de paroles respirait un peu de souffle dans un portrait plus ancien de Valens, cinq ans avant, presque enfant, en marin noir, dans de\u00a0la verdure. Et\u00a0puis il vit qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait peut-\u00eatre tromp\u00e9 et contemplait sa propre image, sept ans et demi avant, et c&rsquo;\u00e9tait devant un miroir qui aurait gard\u00e9 sa figure sans vieillir qu&rsquo;il avait murmur\u00e9 ces vers.<\/p>\n<p>Sengle d\u00e9couvrait la vraie cause m\u00e9taphysique du bonheur d&rsquo;aimer\u00a0: non la communion de deux \u00eatres devenus un, comme les deux moiti\u00e9s du c\u0153ur de l&rsquo;homme, qui est isol\u00e9ment double chez le f\u0153tus; mais la jouissance de l&rsquo;anachronisme et de causer avec son propre pass\u00e9 (Valens aimait sans doute son propre futur, et c&rsquo;est peut-\u00eatre pourquoi il aimait avec une violence plus h\u00e9sitante, ne l&rsquo;ayant pas encore v\u00e9cu et ne le pouvant tout comprendre). Il est admirable de vivre deux moments diff\u00e9rents du temps en un seul; ce qui est suffisant pour vivre authentiquement un moment d&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, soit toute l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, puisqu&rsquo;elle n&rsquo;a pas de moment. C&rsquo;est aussi \u00e9norme que le vraisemblable sursaut de Shakspeare, revenu dans tel mus\u00e9e de Stratford-on-Avon, o\u00f9 l&rsquo;on montre encore \u00ab son cr\u00e2ne \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de cinq ans \u00bb. C&rsquo;est la jubilation de Dieu le P\u00e8re un et deux dans son Fils, et la perception qu&rsquo;a le premier terme de son rapport avec le second n&rsquo;a pu donner moins que l&rsquo;Esprit-Saint. Le pr\u00e9sent poss\u00e9dant dans le c\u0153ur d&rsquo;autrui son pass\u00e9 vit en m\u00eame temps Soi et Soi plus quelque chose. Si un moment de pass\u00e9 ou un moment de pr\u00e9sent existait seul en un point du temps, il ne percevrait point ce Plus quelque chose, qui est tout simplement l&rsquo;Acte de le Percevoir. Cet acte est pour l&rsquo;\u00eatre qui pense la plus haute jouissance connue, il y a une diff\u00e9rence entre elle et l&rsquo;acte sexuel des brutes comme vous et moi.<\/p>\n<p>\u2014 Pas moi, rectifia Sengle.<\/p>\n<p>Le mot Adelphisme serait plus juste et moins m\u00e9dical d&rsquo;aspect qu&rsquo;Uranisme, malgr\u00e9 son exacte \u00e9tymologie sid\u00e9rale. Sengle, pas sensuel, n&rsquo;\u00e9tait capable que d&rsquo;amiti\u00e9. Mais pour se retrouver en son pr\u00e9d\u00e9cesseur Double il importait qu&rsquo;il reconn\u00fbt, comme une \u00e2me, un corps assez beau pour le juger tel que le sien.<\/p>\n<p>Et Sengle, amoureux du Souvenir de Soi, avait besoin d&rsquo;un ami vivant et visible, parce qu&rsquo;il n&rsquo;avait aucun souvenir de Soi, \u00e9tant d\u00e9pourvu de toute m\u00e9moire.<\/p>\n<p>Il avait essay\u00e9 de r\u00e9aliser en soi ce souvenir de Soi en coupant sa l\u00e9g\u00e8re moustache et endurant de son corps une m\u00e9ticuleuse \u00e9pilation grecque\u00a0; mais il s&rsquo;aper\u00e7ut qu&rsquo;il risquait d&rsquo;avoir l&rsquo;air d&rsquo;une tapette et non d&rsquo;un petit gar\u00e7on. Et surtout il \u00e9tait tr\u00e8s n\u00e9cessaire qu&rsquo;il demeur\u00e2t ce que Valens allait devenir, jusqu&rsquo;au malheureux jour o\u00f9, la diff\u00e9rence de deux ans et demi n&rsquo;\u00e9tant plus visible, ils se confondraient trop jumeaux.<\/p>\n<p>Avant Valens, il eut plusieurs amiti\u00e9s qui s&rsquo;\u00e9gar\u00e8rent, des faute-de-mieux, qu&rsquo;il reconnut plus tard avoir subies parce que les traits \u00e9taient des \u00e0-peu-pr\u00e8s de Valens, et les \u00e2mes, il faut un temps tr\u00e8s long pour les voir. L&rsquo;une dura deux ans, jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il s&rsquo;aper\u00e7ut qu&rsquo;elle avait un corps de palefrenier et des pieds en \u00e9ventail, et pas d&rsquo;autre litt\u00e9rature qu&rsquo;un ami\u00e9vrissement de la sienne, \u00e0 lui Sengle\u00a0; laquelle fit des ronds des mois apr\u00e8s avec des souvenirs rapetass\u00e9s dans la cervelle de l&rsquo;ex-ami. Il trouvait mauvais \u00e9galement, fervent d&rsquo;escrime, qu&rsquo;on e\u00fbt peur des pointes et ne s\u00fbt pas cycler assez pour jouir de la vitesse.<\/p>\n<p>Ces gens horripilaient Sengle, qui, se croyant po\u00e8tes, ralentissent sur une route, contemplant les \u00ab\u00a0points de vue\u00a0\u00bb. Il faut avoir bien peu confiance en la partie subconsciente et cr\u00e9atrice de son esprit pour lui expliquer ce qui est beau. Et il est stupide de prendre des notes\u00a0<em>\u00e9crites<\/em>.<\/p>\n<p>Si l&rsquo;homme a \u00e9t\u00e9 assez g\u00e9nial (comme on apprend que les figures g\u00e9om\u00e9triques, leurs lignes \u00e9tant ext\u00e9rieurement prolong\u00e9es, construisent d&rsquo;autres figures de propri\u00e9t\u00e9s semblables et de plus grandes dimensions) pour s&rsquo;apercevoir que ses muscles pouvaient mouvoir par pression et non plus par traction un squelette ext\u00e9rieur \u00e0 lui-m\u00eame et pr\u00e9f\u00e9rable locomoteur parce qu&rsquo;il n&rsquo;a pas besoin de l&rsquo;\u00e9volution des si\u00e8cles pour se transformer selon la direction du plus de force utilis\u00e9e, prolongement min\u00e9ral de son syst\u00e8me osseux et presque ind\u00e9finiment perfectible, \u00e9tant n\u00e9 de la g\u00e9om\u00e9trie\u00a0; il devait se servir de cette machine \u00e0 engrenages pour capturer dans un drainage rapide les formes et les couleurs, dans le moins de temps possible, le long des routes et des pistes\u00a0; car servir les aliments \u00e0 l&rsquo;esprit broy\u00e9s et brouill\u00e9s \u00e9pargne le travail des oubliettes destructives de la m\u00e9moire, et l&rsquo;esprit peut d&rsquo;autant plus ais\u00e9ment apr\u00e8s cette assimilation recr\u00e9er des formes et couleurs nouvelles selon soi. Nous ne savons pas cr\u00e9er du n\u00e9ant, mais le pourrions du chaos. Et il semblait \u00e9vident \u00e0 Sengle, quoique trop paresseux pour \u00eatre jamais all\u00e9 le voir fonctionner, que le cin\u00e9matographe \u00e9tait pr\u00e9f\u00e9rable au st\u00e9r\u00e9oscope&#8230;<\/p>\n<p>C&rsquo;est peut-\u00eatre selon cette compr\u00e9hension qu&rsquo;il ne se rappelait plus du tout la figure de Valens.<\/p>\n<p>Quelque point qu&rsquo;il explor\u00e2t, il ne vit nulle part faillir chez Valens ce parall\u00e9lisme continu de tout \u00e0 deux ans et demi d&rsquo;intervalle\u00a0; jusqu&rsquo;au vieil armorial, feuillet\u00e9 \u00e0 la biblioth\u00e8que, qui \u00e0 peu de pages de distance, leurs lettres \u00e9tant voisines dans l&rsquo;alphabet, superposait en majeur et mineur leurs armes\u00a0:<\/p>\n<p>Sengle (1086). \u2014<\/p>\n<p>Sur le champ noir de l&rsquo;\u00e9cu les lys ont sem\u00e9 leurs croix<\/p>\n<p>D&rsquo;argent, sanglots fleuris sur le deuil du manteau des rois.<\/p>\n<p>L&rsquo;or d\u00e9chiquet\u00e9 du lion y brode les effrois.<\/p>\n<p>Valens (1301). \u2014<\/p>\n<p>Assis, le collier rose arr\u00eatant ses abois,<\/p>\n<p>Le lion d&rsquo;or levant sa patte dextre avec sa foi<\/p>\n<p>Cueille au ciel bleu l&rsquo;une des trois<\/p>\n<p>Fleurs d&rsquo;or qui sont signes des rois.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Pour le moment, Sengle regrettait surtout le pass\u00e9 o\u00f9 il \u00e9tait libre&#8230; de prendre son tub tous les jours, d&rsquo;avoir des v\u00eatements possibles, de ne pas \u00eatre men\u00e9 \u00e0 la man\u0153uvre deux fois par jour, et de rentrer sans trembler devant des cadrans.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>II<\/h4>\n<h4>Choir<\/h4>\n<p>Les hommes sont en tenue de treillis, le bourgeron enfonc\u00e9 dans la culotte, une ceinture dessus, des b\u00e2tons sur l&rsquo;\u00e9paule droite, courant vers la nouvelle caserne. Sengle est joyeux d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 l&rsquo;exercice arm\u00e9, il se croira revenu au gymnase de coll\u00e8ge, maquill\u00e9 une fois l&rsquo;an en salle de distribution de prix, des oriflammes voilant sa barre fixe en fr\u00eane poli avec le c\u0153ur d&rsquo;acier, les anneaux cliquetant l&rsquo;un contre l&rsquo;autre, le trap\u00e8ze aux bouts de cuivre, la sciure o\u00f9 l&rsquo;on s&rsquo;engloutissait au bout des sauts, hors du plancher fumant de la poussi\u00e8re de la boxe.<\/p>\n<p>On l&rsquo;amena avec sa demi-escouade d&rsquo;un des c\u00f4t\u00e9s des barres \u00e0 fond, entre lesquelles un sergent appuy\u00e9 fit quelques prol\u00e9gom\u00e8nes sur les chutes et les estropiements, pas trop emb\u00eatants parce qu&rsquo;apr\u00e8s on tire l&rsquo;h\u00f4pital. L&rsquo;adjudant interrompit et la s\u00e9ance commen\u00e7a. Apr\u00e8s les barres, o\u00f9 Sengle se trouva \u00e0 son aise, comme \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle et \u00e0 la barre fixe, on vint vers une poutre ronde, horizontale \u00e0 deux m\u00e8tres de terre\u00a0; et d&rsquo;un haut escabeau il fallut l&rsquo;aborder et marcher dessus. Le brosseur de Sengle et tous les petits paysans y coururent comme sur des branches d&rsquo;arbres, et on fut \u00e9tonn\u00e9 que l\u00e0 Sengle regarda ses pieds, trembla sur ses jambes et sauta, \u00e9c\u0153ur\u00e9 de l&rsquo;exercice, avant deux pas. Le caporal ne blagua pas encore, malgr\u00e9 une phrase de Sengle qu&rsquo;il ne comprit pas\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab C&rsquo;est une sup\u00e9riorit\u00e9 que l&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 dans les exercices militaires, et il faut avoir un cerveau et des nerfs pour trembler dans des phobies. \u00bb<\/p>\n<p>D&rsquo;ailleurs, \u00e0 un coup de sifflet de l&rsquo;adjudant, on changea d&rsquo;appareils et l&rsquo;on vint vers le portique, ex\u00e9cuter divers mouvements aux trap\u00e8zes et anneaux. Sengle remarqua que les mouvements de grande force, qu&rsquo;il savait, n&rsquo;\u00e9taient pas command\u00e9s par les caporaux, qui les ignoraient ou ne les pouvaient\u00a0; et il apprit plus tard que la th\u00e9orie ne les pr\u00e9voyait pas.<\/p>\n<p>Puis on monta le long d&rsquo;agr\u00e8s. Au haut de la corde lisse, Sengle per\u00e7ut tr\u00e8s nette la voix du caporal chuchotant \u00e0 un homme\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab Comment fera-t-il, ayant eu le trac sur la poutre ronde, quand on lui commandera de passer debout sur le portique\u00a0? \u00bb<\/p>\n<p>Il feignit une fatigue, d\u00e9contracta ses bras et d\u00e9gringola de sa corde. Il y avait d\u00e9j\u00e0 quelques soldats \u00e0 califourchon sur la haute poutre.<\/p>\n<p>Les escouades du 2<sup>e<\/sup>\u00a0peloton grima\u00e7aient des membres aux pr\u00e9c\u00e9dents appareils.<\/p>\n<p>L&rsquo;adjudant siffla Rassemblement, et les quatre escouades du 1<sup>er<\/sup>\u00a0peloton furent au pied du portique. Sengle, sachant qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pas possible qu&rsquo;il p\u00fbt passer sans\u00a0<em>avoir envie<\/em>\u00a0de sauter de l&rsquo;\u00e9troit madrier sur le sol battu, avait confiance qu&rsquo;il ne passerait pas. Un sergent traversa, les bras en croix, puis des caporaux et plusieurs soldats, tout noirs sur le ciel, dont il sut les impressions plus tard.\u00a0La poutre, \u00e0 cinq m\u00e8tres du sol, a cinq m\u00e8tres de long et n&rsquo;est pas assez large pour qu&rsquo;on y marche autrement qu&rsquo;un pied devant l&rsquo;autre. Les hommes de la premi\u00e8re section, premi\u00e8re escouade, pass\u00e8rent\u00a0; puis ceux de l&rsquo;escouade de Sengle&#8230;<\/p>\n<p>Il y eut au loin, dans la cour, un cri, du bruit, de la foule, l&rsquo;adjudant partit&#8230; Un des petits paysans grimpeurs, qui courait au pas gymnastique sur la petite poutre ronde, \u00e9tait tomb\u00e9 sur l&rsquo;une des potences renvers\u00e9es soutenant en \u00e9querre les extr\u00e9mit\u00e9s du m\u00e2t. Son pied enflait, on parla de jambe cass\u00e9e, on courut vers des majors absents. Sengle se garda, n&rsquo;\u00e9tant pas command\u00e9, de gravir l&rsquo;\u00e9chelle du portique\u00a0; et confiant dans l&rsquo;aide de l&rsquo;Ext\u00e9rieur, moins ext\u00e9rieur \u00e0 lui que la chose militaire, car la chose militaire ne lui ob\u00e9issait pas<em>directement<\/em>, il prit la posture, un pied sur les inf\u00e9rieurs \u00e9chelons, de quelqu&rsquo;un qui a grande envie de grimper mais qui en bon militaire attend des ordres. Et l&rsquo;adjudant siffla la pause.<\/p>\n<p>L&rsquo;adjudant siffla la pause, mais il y avait encore UN QUART D&rsquo;HEURE de gymnase.<\/p>\n<p>La pause fut longue, \u00e0 cause du bless\u00e9 et des paroles des officiers. Et apr\u00e8s il\u00a0<em>tomba de la pluie et de la gr\u00eale<\/em>et on se r\u00e9fugia sous les hangars des pr\u00e9aux.<\/p>\n<p>Sengle dit au capitaine qui lui parlait\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je n&rsquo;aurais pas pass\u00e9 quand m\u00eame le portique, parce que j&rsquo;aurais refus\u00e9\u00a0; et vous m&rsquo;auriez fait lire le Code p\u00e9nal\u00a0; mais d&rsquo;autres apr\u00e8s moi auraient refus\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le lendemain, on lut au rapport\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u00c9tant donn\u00e9 que la pluie du jour pr\u00e9c\u00e9dent a fait glissants les appareils et que le vent rend les chutes \u00e0 craindre, il est d\u00e9fendu \u00e0 tout soldat, sous peine de prison, de passer le portique jusqu&rsquo;\u00e0 nouvel ordre.<\/p>\n<p>\u2014 C&rsquo;est tr\u00e8s beau tout \u00e7a, dit Sengle, comme ob\u00e9issance des circonstances ext\u00e9rieures\u00a0; mais il faudrait \u00eatre s\u00fbr que \u00e7a dure tout le temps.\u00a0\u00bb Et le mardi suivant, jour de gymnase, il se fit porter malade, et on passa le portique parce qu&rsquo;il faisait beau et on alla aux pistes, sans autre incident d&rsquo;ailleurs que l&rsquo;histoire d&rsquo;un double hernieux qui pr\u00e9tendait \u00e0 l&rsquo;adjudant n&rsquo;oser sauter en profondeur dans le foss\u00e9 de trois m\u00e8tres cinquante, et qui fut contraint de sauter, remonter et sauter encore pendant toutes les pauses.<\/p>\n<p>Sengle avait de moins en moins le temps de d\u00e9serter, parce qu&rsquo;il y avait encore gymnase, le vendredi, avant la sortie du dimanche, et qu&rsquo;il n&rsquo;aurait pas de permission, s&rsquo;\u00e9tant fait porter malade. Et il t\u00e2cha \u00e0 autre chose.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>III<\/h4>\n<h4>La Jatte Des Culs<\/h4>\n<p>Sengle \u00e9tait all\u00e9 \u00e0 la visite du major avec cette na\u00efvet\u00e9 \u2014 se sentant bien d\u00e9finitivement incapable d&rsquo;ob\u00e9ir \u00e0<em>certains<\/em>\u00a0commandements du service, d&rsquo;esp\u00e9rer qu&rsquo;on commencerait \u00e0 l&rsquo;y reconna\u00eetre impropre. D&rsquo;autant que, mal gu\u00e9ri de l&rsquo;influenza qu&rsquo;il croyait avoir suffisamment accrue par la double fatigue, sexuelle et musculaire, des derniers jours libres, \u00e0 ce moment-l\u00e0 ses poumons \u00e9taient vraiment malades. Et il entrevit que cette lib\u00e9ration l\u00e9gale serait le plus complet affranchissement, bien pr\u00e9f\u00e9rable \u00e0 la d\u00e9sertion par chemin de fer.<\/p>\n<p>Il oubliait son m\u00e9pris des m\u00e9decins, m\u00eame civils, quoiqu&rsquo;il en e\u00fbt l&rsquo;exp\u00e9rience atavique\u00a0: son oncle, encore enfant, le bras cass\u00e9 d&rsquo;une chute de cheval, le m\u00e9decin (un docteur c\u00e9l\u00e8bre) ouvrant le troisi\u00e8me jour l&rsquo;appareil de la fracture, pour la constatation de son \u0153uvre, la gangr\u00e8ne jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9paule, qu&rsquo;il fallut d\u00e9sarticuler, et pr\u00e9cipit\u00e9 par la fen\u00eatre par le p\u00e8re du supplici\u00e9. Sa m\u00e8re suggestionn\u00e9e par les diagnostics lugubres, devant elle, de l&rsquo;\u00e2ne connu, comme est Monsieur Deibler, et mourant \u00e0 une date d&rsquo;une maladie b\u00e9nigne, selon l&rsquo;ordre de l&rsquo;idiot proph\u00e8te. Cette science, en tous cas, insens\u00e9e, de traiter d&rsquo;\u00eatres variables et divers, quand une science ne peut \u00eatre que d&rsquo;unit\u00e9s semblables, de points math\u00e9matiques ou de syst\u00e8mes de points\u00a0; et inapplicable aux intelligents, dont comme les esprits, la structure int\u00e9rieure des corps vraisemblablement diff\u00e8re, et qui ont le c\u0153ur \u00e0 droite quand ils ne l&rsquo;ont pas pendu au lobe d&rsquo;une oreille\u00a0; s&rsquo;ils le portent \u00e0 gauche, c&rsquo;est par modestie.<\/p>\n<p>&#8230; Le major Busnagoz, tout pareil au professeur de rh\u00e9torique de Sengle, blond et jovial, pas assez stupide pour ne pas \u00ab\u00a0faire deux poids et deux mesures\u00a0\u00bb, mais seulement afin de n&rsquo;avoir point l&rsquo;air trop baderne\u00a0; collant quatre jours aux brutes moribondes qui risquaient sa visite, l\u00e2chant en ville, traditionnellement, les arriv\u00e9s de Paris. Incapable de croire qu&rsquo;un Parisien f\u00fbt malade, et les traitant paternellement en sympathiques tireurs au c&#8230;<\/p>\n<p>Le premier homme lui montra sa main droite, o\u00f9 s&rsquo;\u00e9rigeait l&rsquo;immobilit\u00e9 d&rsquo;un m\u00e9dius dess\u00e9ch\u00e9. Busnagoz dit tr\u00e8s vite\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Vous avez r\u00e9clam\u00e9 \u00e0 la r\u00e9vision? Bon. Voulez-vous qu&rsquo;on vous le coupe? Eh bien, gardez-le et faites votre service.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me\u00a0: \u00ab\u00a0Monsieur le Major, c&rsquo;est moi qui m&rsquo;appelle Boudaire\u00a0; j&rsquo;ai une jambe plus courte que l&rsquo;autre de sept centim\u00e8tres&#8230;<\/p>\n<p>\u2014 Je sais, dit Busnagoz. Vas-tu venir m&#8217;emb\u00eater tous les matins? Donnez-lui un vomitif. \u00bb Avec Sengle, il fut charmant, mais murmura\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Dites donc votre conte&#8230; Mon ami, j&rsquo;ai ici au r\u00e9giment un soldat qui n&rsquo;a pas la taille, il s&rsquo;en faut\u00a0; un bossu que vous pouvez voir \u00e0 la queue de sa compagnie, tra\u00eenant son sac sur sa bosse\u00a0; ce boiteux que je suis forc\u00e9 de ne pas \u00e9couter, puisque le Conseil l&rsquo;a d\u00e9clar\u00e9 valide\u00a0; un qui est borgne de l&rsquo;oeil droit et \u00e0 qui je dis simplement d&rsquo;\u00e9pauler \u00e0 gauche\u00a0; un sourd, un idiot&#8230; qui font tous leur service. Comment voulez-vous qu&rsquo;on vous l\u00e2che\u00a0? Je vais trouver un pr\u00e9texte pour vous avoir une permission de la journ\u00e9e\u00a0; sortez en ville, et revenez me trouver \u2014 pas tout de suite\u00a0! \u2014 quand vous vous sentirez trop fatigu\u00e9&#8230;\u00a0\u00bb Sengle se retrouvait dans la cour des Miracles\u00a0: l&rsquo;idiot, le sourd, le borgne, le paralytique, le boiteux, le bossu et le nain, cariatides de leurs sacs pleins de toute l&rsquo;arm\u00e9e, se tordaient dans les tourments de l&rsquo;escrime \u00e0 la ba\u00efonnette du peloton de punition. Le peloton des \u00c9l\u00e8ves-Cabos, en face, plus difforme que son vis-\u00e0-vis, crachait des imitations de commandements et ses restes d&rsquo;intelligence hors de ses hydroc\u00e9phaliques gueules, sur ses membres estropi\u00e9s, band\u00e9s de courroies anorthop\u00e9diques, de chevaux de labour.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait bien \u00e9gal \u00e0 Sengle que le peuple p\u00e9r\u00eet dans l&rsquo;arm\u00e9e et que les larves qui lui servaient d&rsquo;\u00e2mes passassent du corps des esclaves d\u00e9moniaques dans celui des pourceaux\u00a0; mais comme le vieillard barbier parmi les neuf voleurs condamn\u00e9s \u00e0 la t\u00eate tranch\u00e9e, il ne voulait pas \u00eatre compris dans l&rsquo;ablation des cervelles ni l&rsquo;enlaidissement des corps.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>CONSUL ROMANUS\u00a0! adorait Quincey\u00a0; cerveaux, pourpres et laticlaves\u00a0! Valens reste beau comme le debout de la toge imp\u00e9ratoire\u00a0; ses boucles d\u00e9roulent leurs ressorts comme des serpents nocturnes\u00a0; et le k\u00e9pi rejet\u00e9 dans la boue, sa face luit de l&rsquo;or p\u00e2le d&rsquo;un soleil \u00e9lectrique ou d&rsquo;une foudre ronde.<\/p>\n<p>Sengle et Valens lutt\u00e8rent \u00e0 main plate comme on palpe une statue d&rsquo;Antino\u00fcs\u00a0; et Sengle, pour avoir soutenu le choc de l&rsquo;ombre du h\u00e9ros, se pr\u00e9parait obscur\u00e9ment, glissant la boucle des cheveux de Valens comme un suffisant levier sous les rochers de leur caverne, \u00e0 la d\u00e9confite des malandrins.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>IV<\/h4>\n<h4>Le Trou De Balle<\/h4>\n<p>En voici un qui commence la d\u00e9route\u00a0: Boudaire a d\u00e9fait un de ses paquets de cartouches et renouvel\u00e9 le suicide militaire classique, son pied court d\u00e9chauss\u00e9. Sengle exultant va voir.<\/p>\n<p>Un de ses camarades d&rsquo;escouade, Nosocome, \u00e9tudiant en m\u00e9decine, porte le bless\u00e9\u00a0; Busnagoz p\u00e9rore\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab Il n&rsquo;y a rien \u00e0 faire. Impossible d&rsquo;extraire\u00a0la balle. L&rsquo;abdomen\u00a0perfor\u00e9. Un bout du foie sort. Il n&rsquo;y a qu&rsquo;\u00e0 laisser crever. \u00bb<\/p>\n<p>Nosocome, plus dipl\u00f4m\u00e9 que Busnagoz, fut charg\u00e9 d&rsquo;un rapport\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab L&rsquo;autopsie faite par nous confirme le diagnostic de Monsieur le M\u00e9decin-Major de deuxi\u00e8me classe Busnagoz, avec les diff\u00e9rences suivantes\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab La balle n&rsquo;est pas rest\u00e9e dans la plaie, mais s&rsquo;est log\u00e9e dans une poutre du plafond, qu&rsquo;elle a peu profond\u00e9ment trou\u00e9e et o\u00f9 elle est parfaitement visible.<\/p>\n<p>\u00ab La balle n&rsquo;a pas p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 dans l&rsquo;abdomen, mais au-dessus du diaphragme, au niveau du sixi\u00e8me espace intercostal gauche, et est ressortie en perforant l&rsquo;omoplate droite.<\/p>\n<p>\u00ab Elle n&rsquo;a pas l\u00e9s\u00e9 le c\u0153ur ni m\u00eame le p\u00e9ricarde, contournant simplement la pointe et traversant le poumon droit.<\/p>\n<p>\u00ab Le bout d&rsquo;organe rouge-brun qui appara\u00eet hors de la blessure n&rsquo;est pas du foie (lequel ne se trouve pas, comme on sait, au-dessus du diaphragme), mais du tissu pulmonaire h\u00e9patis\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab La blessure \u00e9tait peu grave et le malade pouvait se r\u00e9tablir apr\u00e8s un simple pansement. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Nosocome<\/p>\n<p>\u00ab Interne des h\u00f4pitaux, actuellement soldat de deuxi\u00e8me classe au Qe de ligne. \u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>V<\/h4>\n<h4>Sous La Bave<\/h4>\n<p>\u00ab\u00a0Sergent, pourquoi laissez-vous vos hommes en treillis\u00a0? La capote, a dit le capitaine.<\/p>\n<p>\u2014 Mais, mon adjudant, les autres compagnies&#8230;<\/p>\n<p>\u2014 Je m&rsquo;en f&#8230;\u00a0! Vous n&rsquo;\u00eates pas sergent des autres compagnies, n&rsquo;est-ce pas\u00a0? Allez les faire mettre en capote.<\/p>\n<p>\u2014 Tant mieux, dit Nosocome, on ne s&rsquo;astique pas.<\/p>\n<p>\u2014 C&rsquo;est emb\u00eatant, dit Sengle \u00e0 Nosocome, de se d\u00e9shabiller trente-six fois, avec ce froid des portes.<\/p>\n<p>\u2014 Oui, tu as de la chance de ne pas venir et d&rsquo;\u00eatre malade.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L&rsquo;appel.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Manque personne\u00a0? dit Papille.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u2014 Mon adjudant, il manque Sengle, malade.<\/p>\n<p>\u2014 Dites-lui de descendre.<\/p>\n<p>\u2014 Il est exempt d&rsquo;exercice.<\/p>\n<p>\u2014 Le bain n&rsquo;est pas un exercice. Faites-le s&rsquo;habiller et qu&rsquo;il vienne.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>On attendit une heure juste, que les autres compagnies eussent fini, sur le verglas de la cour, devant l&rsquo;infirmerie o\u00f9 \u00e9taient les douches\u00a0; et l&rsquo;adjudant, pour utiliser ce retard, dit qu&rsquo;on se d\u00e9v\u00eat\u00eet, au moins jusqu&rsquo;\u00e0 la chemise, d&rsquo;avance.<\/p>\n<p>Puis on re\u00e7ut de l&rsquo;eau sur la t\u00eate, les pieds dans les baquets visqueux du s\u00e9diment des pr\u00e9c\u00e9dents baigneurs mal et rarement lav\u00e9s, les caporaux surtout, vu leur grade.<\/p>\n<p>En grelottant dans la cour, Sengle avait entrevu les malades, derri\u00e8re des fen\u00eatres, jouant aux dames et aux cartes et lisant des livres m\u00eal\u00e9s, d\u00e9pareillages de romans ou approbations de Mgr l&rsquo;Archev\u00eaque de Tours. L&rsquo;un vint sur la porte et raconta qu&rsquo;il \u00e9tait l\u00e0, presque sans intermittence, depuis son arriv\u00e9e au corps, blennorragique tout le temps, tout le temps consign\u00e9 trente jours, selon l&rsquo;usage, apr\u00e8s chaque endiguement, pr\u00e9f\u00e9rant l&rsquo;infirmerie isol\u00e9e \u00e0 la ville stupide et revenant demander \u00e0 la\u00a0<em>s\u00e9v\u00e9rit\u00e9<\/em>\u00a0du Major des pointes de feu sur son mal. De sa fen\u00eatre, il se r\u00e9jouissait, chaque samedi, des compagnies d\u00e9filant dans la neige.<\/p>\n<p>Noirci de l&rsquo;eau sale et rougi du vent glacial, Sengle redescendit vers la caserne des Corneilles, et profita de ce qu&rsquo;on l&rsquo;avait fait sortir pour un exercice command\u00e9, quoique malade, pour sortir encore, quoique consign\u00e9 comme tout malade, pour soi, et d&rsquo;abord afin de se purifier dans quelque baignoire, en ville.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>VI<\/h4>\n<h4>Consul Romanus<\/h4>\n<p>Le lit de prisonnier de Sengle emport\u00e9 au courant du foss\u00e9 nagoyer et d\u00e9vor\u00e9 par la petite arche du pont du champ, il marcha sur la route dor\u00e9e avec Valens.<\/p>\n<p>Elle se d\u00e9roula longtemps au d\u00e9vidoir du moulin proche\u00a0; puis les gen\u00eats semblables \u00e0 du charbon vert o\u00f9 cuisaient des moules tout ouvertes, se consum\u00e8rent, et ce fut la fum\u00e9e, et les b\u00e2timents sombres de la mine d&rsquo;argent.<\/p>\n<p>On n&rsquo;avait plus que le souvenir de ce qui \u00e9tait jaune\u00a0: les fleurs et le soleil, \u00e0 la mani\u00e8re des zoophytes qu&rsquo;on touche, avaient d\u00fb remporter la vie dans les cavernes de la terre.<\/p>\n<p>Ils descendirent comme on d\u00e9gringole une \u00e9chelle et comme une chute d&rsquo;eau devient bifide et marche humainement afin d&rsquo;enjamber les pierres\u00a0; et ce furent les thermes souterrains, d&rsquo;eau douce si proche de la mer qu&rsquo;elle \u00e9tait piquante au fond de crabes et d&rsquo;insectes des mares. Et ils se baign\u00e8rent.<\/p>\n<p>La piscine, creus\u00e9e par le recteur du petit bourg, \u00e9voquait un rond b\u00e9nitier de granit, ou une coquille marine, parce qu&rsquo;elle \u00e9tendait de parasitaires antennes de joncs sur un bord\u00a0; ou un \u00e9tang couvert, servant de s\u00e9pulcre, sous une \u00e9glise.<\/p>\n<p>Valens nagea, puis il fut debout au milieu de l&rsquo;eau pas profonde, glabre et d&rsquo;or comme une statuette, avec les cheveux pareils \u00e0 un trou sur la fum\u00e9e chaude, et qu&rsquo;essayait d&rsquo;imiter le minerai. Si l&rsquo;on pouvait raboter le diamant noir, il s&rsquo;\u00e9tait coiff\u00e9 des copeaux.<\/p>\n<p>Et comme on apporte un squelette d&rsquo;argent \u00e0 l&rsquo;issue des festins, il se courba, et parmi ses muscles denses son dos sourit de neuf d\u00e9licates vert\u00e8bres. Sa poitrine d&rsquo;or tr\u00e8s fauve claqua doucement l&rsquo;eau plate, et ses hanches s&rsquo;entrevirent plus brunes depuis les c\u00f4t\u00e9s, comme d&rsquo;un faune qui ne serait pas interm\u00e9diaire entre l&rsquo;homme et la b\u00eate, mais \u00e9ph\u00e8be athl\u00e8te digne du m\u00e9tal. Puis deux pieds \u00e9troits s&rsquo;\u00e9cart\u00e8rent, divergente fuite de deux poissons de nacre, et Sengle vit l&rsquo;eau \u00e0 travers les ongles.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L&rsquo;eccl\u00e9siastique fossoyeur et ondin de la bienfaisante citerne plongea avec eux. Et il plongea tr\u00e8s longtemps, comme s&rsquo;il e\u00fbt voulu fouir davantage son \u0153uvre. Le vieil enfant soufflait au fond de l&rsquo;eau pour faire des bulles. Sa bouche expira l&rsquo;air selon divers gestes, il parla vers la vase, les paroles remont\u00e8rent en oscillant et elles firent de petites explosions, comme les mots bor\u00e9aux d&rsquo;azur et de gueule que d\u00e9gela Pantagruel. Il ahanna les mots abstraits des contractions de ses joues bretonnes\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Barailherez\u00a0\u00bb, il b\u00e2illa, et il ne monta pas de bulles, mais se circonscrivit de petites rides. \u00ab\u00a0Streffiadur&#8230; huanad&#8230; halan.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il \u00e9ternua, soupira et respira, jouant sous l&rsquo;eau. Sengle et Valens s&rsquo;\u00e9taient rhabill\u00e9s et assis sur le bord de la citerne, les mains jointes sur les genoux et les pieds mouvant les joncs, suivant la fuite ondulante au rep\u00e8re des paroles visibles.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Dominous vobiscoum&#8230;\u00a0\u00bb apporta une grosse bulle qui \u00e9clata joyeusement devant les enfants.<\/p>\n<p>Et l&rsquo;eccl\u00e9siastique reparut v\u00eatu, \u00e0 l&rsquo;autre bout de la citerne, derri\u00e8re des rochers, mit son chapeau noir et s&rsquo;\u00e9vanouit en glissant parmi l&rsquo;encens de la bu\u00e9e, comme le cygne d&rsquo;argent de la mine, terni jusqu&rsquo;\u00e0 la br\u00fblure par les vapeurs sulfureuses.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>VII<\/h4>\n<h4>Le Chant Du Coq<\/h4>\n<p>Soldat, l\u00e8ve-toi.<\/p>\n<p>Soldat, l\u00e8ve-toi<\/p>\n<p>Bien vite.<\/p>\n<p>Si tu ne veux pas te lever,<\/p>\n<p>Fais-toi porter malade&#8230;<\/p>\n<p>Soldat, l\u00e8ve-toi&#8230;<\/p>\n<p>La trompette finale chassait Sengle de la citerne du L\u00e9th\u00e9. Sait-on si les morts ne passent pas leur temps \u2014 ou\u00a0<em>le<\/em>\u00a0Temps \u2014 \u00e0 se souvenir, r\u00e9trogradant dans la dissolution organique jusqu&rsquo;\u00e0 leur primordiale \u00e2me de pierre\u00a0; et si \u00e7a ne leur est pas tr\u00e8s d\u00e9sagr\u00e9able d&rsquo;\u00eatre r\u00e9veill\u00e9s (l&rsquo;oubli nocturne \u00e9tant surtout un autre souvenir) quand la journ\u00e9e d&rsquo;\u00c9ternit\u00e9 commence\u00a0? Surtout quand elle leur commande les diverses corv\u00e9es d&rsquo;enfer.<\/p>\n<p>Le souvenir de Valens restait dans les thermes de\u00a0la mine. Si\u00a0l&rsquo;homme qui est s\u00e9par\u00e9 par une solution de continuit\u00e9 de son pass\u00e9, se retournait, coup\u00e9 en deux longitudinalement par le fer roulant d&rsquo;un train, on serait \u00e9pouvant\u00e9 devant la grande plaie rouge. Il vaut mieux qu&rsquo;il reste couch\u00e9 sur le dos\u00a0: au moins, sa mort fait de la neige une pourpre\u00a0; et il peut mourir nu, libre des livr\u00e9es du jour.<\/p>\n<p>Si tu ne veux pas te lever&#8230;<\/p>\n<p>Mais Sengle n&rsquo;\u00e9tait pas couch\u00e9 du tout, rentrant de faction, assis dans le poste. Il est deux heures.<\/p>\n<p>Il faut qu&rsquo;il se l\u00e8ve, du moins de sa chaise. Il y a\u00a0<em>alerte<\/em>\u00a0et man\u0153uvre de nuit. On lui commande de r\u00e9veiller les sergents et d&rsquo;exp\u00e9dier les plantons sonner aux portes des officiers.<\/p>\n<p>Il court les chambres, jugulaire au menton, surcharg\u00e9 de cartouchi\u00e8res et courroies, exag\u00e9r\u00e9ment militaire\u00a0: \u00ab Sergent un tel, debout\u00a0! \u00bb et il les bouscule, dominant leur d\u00e9gringolade, par les chambres grommelantes, vers la cour.<\/p>\n<p>Une masse sonore et luisante, extraordinairement bourrue et h\u00e9riss\u00e9e, \u00e0 voix chantante et saccad\u00e9e, tra\u00eena ses sabots de boeufs et les clochettes de son cou\u00a0; o\u00f9 l&rsquo;on e\u00fbt dit un bison, une casserole \u00e0 la queue, qui en aurait ferraill\u00e9, derri\u00e8re soi, majestueusement.<\/p>\n<p>Et tout cela descendit vers la ville, passant grilles, comme de l&rsquo;octroi.<\/p>\n<p>Tout le r\u00e9giment \u00e9tait parti\u00a0: c&rsquo;\u00e9tait le plus d\u00e9coratif d\u00e9shabillage.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3>Livre III<\/h3>\n<h3>Le R\u00eave Cyanique<\/h3>\n<p>Et s&rsquo;ils boivent quelque poison mortel<\/p>\n<p>ils n&rsquo;en \u00e9prouveront aucun mal.<\/p>\n<p>\u00c9VANGILE.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>I<\/h4>\n<h4>O Juste, Subtil<\/h4>\n<p>Sengle \u00e9tait all\u00e9 une fois voir un ami dans un h\u00f4pital. C&rsquo;\u00e9taient des vagues de dunes blanches &#8212; et la m\u00eame chose, par le gros bout de la lorgnette, si l&rsquo;on inspectait un bocal, sur une table centrale, plein d&rsquo;ouate hydrofuge. Les figures blanches n&rsquo;\u00e9taient pas d\u00e9limit\u00e9es de ce blanc, et il n&rsquo;y avait de couleur vivante que le buste du fondateur, en bronze vert.<\/p>\n<p>Des genoux se retournant activaient la mer.<\/p>\n<p>Et il semblait que la cave de champignons blanc f\u00fbt abandonn\u00e9e depuis tr\u00e8s longtemps, \u00e0 la qui\u00e9tude des billettes au bout de leurs fils.<\/p>\n<p>On comprenait que les malades \u00e9taient tr\u00e8s sales, lav\u00e9s que de leur sueur, mais l&rsquo;iodoforme, comme la lune les nuages, mangeait les relents.<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait la salle des amput\u00e9s. Il est extraordinaire comme tout malade ressemble \u00e0 un amput\u00e9, tout le sang quitte la face vers les jambes, r\u00e9elles ou virtuelles, sous les draps qui pansent pour lui, cachent pour les autres.<\/p>\n<p>Et puis il fut UNE HEURE. C&rsquo;est vers cette heure-l\u00e0 que les op\u00e9r\u00e9s du matin se r\u00e9veillent du chloroforme, et ce fut un cri grondant et grandissant, sir\u00e8ne de steamer \u00e9pouvantable.<\/p>\n<p>Sengle partit entre les tas d&rsquo;\u00e9cume, sillages d&rsquo;enrag\u00e9s qui lui demandaient de les tuer. Mais ce n&rsquo;\u00e9taient pas des amput\u00e9s que Sindbad, dans l&rsquo;oubliette marine, assommait avec l&rsquo;os de leurs propres membres.<\/p>\n<p>L&rsquo;h\u00f4pital militaire est le plus gai des b\u00e2timents militaires, parce qu&rsquo;il y a tr\u00e8s peu d&rsquo;uniformes dedans.<\/p>\n<p>Les infirmiers sont civils \u2014 quand l&rsquo;hospice est mixte \u2014 et les majors ont la pudeur \u2014 certains \u2014 d&rsquo;y venir en m\u00e9decins.<\/p>\n<p>Les s\u0153urs et les m\u00e9decins vivent en noir, avec un peu de blanc, et les malades v\u00e9g\u00e8tent en gris.<\/p>\n<p>L&rsquo;h\u00f4pital s&rsquo;ouvrit \u00e0 Sengle tout plein du gris pommel\u00e9 que l&rsquo;on chevauche dans l&rsquo;encens d&rsquo;une fumerie d&rsquo;opium.<\/p>\n<p>Et le caporal infirmier, devant le guichet liminaire, fit demi-tour et remporta toute l&rsquo;arm\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>II<\/h4>\n<h4>Pythagore<\/h4>\n<p>Sengle quitta son uniforme d&rsquo;infirmerie, qui n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un uniforme de soldat chevronn\u00e9 de jaune, et s\u00e9cha le ridicule de ses couleurs sanglantes sous la sandaraque grise.<\/p>\n<p>Et personne ne fit plus attention \u00e0 lui qu&rsquo;\u00e0 un entrant quelconque, jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il se coucha.<\/p>\n<p>L&rsquo;infirmier civil lui remit un thermom\u00e8tre, un beau thermom\u00e8tre d&rsquo;h\u00f4pital, \u00e0 maxima, fait d&rsquo;un tube tr\u00e8s gros avec une cuvette tr\u00e8s mince, et d&rsquo;o\u00f9 le mercure ne pouvait redescendre. Et Sengle se souvint d&rsquo;un essai de Nosocome. Couch\u00e9 sur le dos, il renversa le thermom\u00e8tre sous son aisselle gauche, le tube chauff\u00e9 se dilata et non, comme il est d&rsquo;usage, le mercure de la cuvette, lequel se pr\u00e9cipita dans son puits capillaire presque jusqu&rsquo;au fond.\u00a0Sengle, sachant qu&rsquo;il est dangereux de pr\u00e9senter des paradoxes au peuple, redressa le thermom\u00e8tre, et l&rsquo;infirmier vint au bout de huit minutes.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Quarante-trois\u00a0\u00bb, dit-il. Et Sengle \u00e9pouvant\u00e9 d&rsquo;avoir divulgu\u00e9 en le r\u00e9ussissant jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;invraisemblable, son truc, ne put ne pas crier qu&rsquo;il se trompait. L&rsquo;autre regarda au jour de la fen\u00eatre\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0C&rsquo;est bien cela, quarante degr\u00e9s et trois dixi\u00e8mes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Sengle se r\u00e9p\u00e9ta le chiffre et observa les s\u0153urs vite group\u00e9es autour du lit, parlant de pri\u00e8res\u00a0; et l&rsquo;infirmier interrogeant si des ventouses scarifi\u00e9es ne seraient pas n\u00e9cessaires, afin qu&rsquo;en cas de d\u00e9c\u00e8s le major f\u00fbt content. Il avala jusqu&rsquo;\u00e0 s&rsquo;en \u00e9vanouir de la caf\u00e9ine qu&rsquo;il avait apport\u00e9e\u00a0; son pouls devint r\u00e9ellement rapide\u00a0; et Nosocome qui vint le voir nota que ses yeux \u00e9taient vitr\u00e9s.<\/p>\n<p>Il semblait \u00e0 Sengle que la fen\u00eatre en face de lui f\u00fbt beaucoup plus pr\u00e8s&#8230;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>III<\/h4>\n<h4>Azur D\u00e9boucle Azor<\/h4>\n<p>La vision vitr\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dait de deux m\u00e8tres les yeux de Sengle, comme des besicles construites pour une optique protub\u00e9rante d&rsquo;anoures, ou la grande ombre plate qui papillonne en avant des chevaux des voitures publiques, chass\u00e9e par le feu des lanternes. Puis des lueurs diverses tambourin\u00e8rent aux quatre vitres, et une forme color\u00e9e et d\u00e9limit\u00e9e s&rsquo;\u00e9tendit. Sur l&rsquo;\u00e9cran blanc de tous les lits, sur le gril vert des ch\u00e2lits parall\u00e8les, la figure d&rsquo;un soldat couch\u00e9, tel que la chute d&rsquo;un pioupiou de bois, se pr\u00e9cisa avec son costume. La t\u00eate scalp\u00e9e et les brodequins h\u00e9riss\u00e9s ondulaient trop blanche ou trop noirs pour le durable souvenir de l&rsquo;hallucin\u00e9\u00a0; et comme des fanaux vert et rouge \u00e0 tribord et \u00e0 b\u00e2bord, luisait la jumelle tache de teinture lourde, basique et acide, de la veste bleue et de la culotte de garance, cloisonn\u00e9e sur le corps couch\u00e9 par le ceinturon vertical.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00eatre bleu et rouge trembla comme un horizon de mer sous l&rsquo;obliquit\u00e9 d&rsquo;un grain\u00a0; et il continua de cuire sur le gril des lits verts. Et soudain son torse et son ventre gonfl\u00e8rent horribles et il se convulsa comme il est d&rsquo;usage sur un gril. Ses bras bleus et ses jambes rouges, \u00e9rig\u00e9s dans la cambrure des deux cornes d&rsquo;un croissant, s&rsquo;enchev\u00eatr\u00e8rent mutuellement dans les ramifications de doigts gonfl\u00e9s et d&rsquo;orteils soudain nus\u00a0; et l&rsquo;image fut beaucoup trop r\u00e9guli\u00e8re pour rester humaine.<\/p>\n<p>Le rouge et le bleu, informes d&rsquo;abord comme les armes de la ville, eurent les significations herm\u00e9tiques des planches d&rsquo;anatomie. Et Sengle \u00e9tudia, comme on d\u00e9taille dans la fi\u00e8vre, le sch\u00e9ma sur la grande feuille blanche, ou la pr\u00e9paration entre des lamelles monumentales des deux c\u0153urs, art\u00e9riel et veineux, arborant les couleurs h\u00e9raldiques de l&rsquo;analyse, et, tels deux poulpes se t\u00e2tonnant de leurs tentacules, confondant au bout de la courbe sym\u00e9trique du feuillage visc\u00e9ral le sang et le ciel de leurs veinules et art\u00e9rioles.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Les deux lumineux \u00e9maux mang\u00e8rent la cloison du ceinturon noir, ainsi que le fond d&rsquo;un paysage mange et dentelle qui passe devant la dent des bl\u00e9s jaunes et verts\u00a0; s&rsquo;engren\u00e8rent comme une suture de cr\u00e2ne, et tout s&rsquo;\u00e9crabouilla clans un violet vite bleu, puis noir.<\/p>\n<p>Le c\u0153ur de Sengle battit avec une intensit\u00e9 et fr\u00e9quence sonore, la caf\u00e9ine \u00e9tant toute absorb\u00e9e, qui le r\u00e9veilla du r\u00eave comme l&rsquo;heure matinale d&rsquo;une horloge.<\/p>\n<p>Et il r\u00eava ensuite encore de c\u0153urs anatomis\u00e9s, c\u0153urs de gast\u00e9ropodes s\u00e9par\u00e9s, au milieu de longs vaisseaux, comme des bulbes en caoutchouc d&rsquo;injecteurs\u00a0; c\u0153urs de crocodiles \u00e9gyptiens, embaum\u00e9s dans des vases de verre, pendant que l&rsquo;animal errait derri\u00e8re les derni\u00e8res convulsions de ses m\u00e2choires. Il vit un tr\u00e8s beau crocodile, gris-glauque comme tous les crocodiles, mais aux griffes cyaniques du bleu d&rsquo;ordonnance des pr\u00e9c\u00e9dentes r\u00eaveries, le dessus des pattes bossu\u00e9 d&rsquo;\u0153d\u00e8me bleu, et bleu aussi quant \u00e0 la paupi\u00e8re sup\u00e9rieure, et aux parties sexuelles. Et il sut, comme on sait dans la science plus imm\u00e9diate du r\u00eave, que cet azur admirable \u00e9tait l&rsquo;apanage de l&rsquo;\u00eatre \u00e0 un seul ventricule.<\/p>\n<p>M\u00e9morant des ontog\u00e9nies, il vit des f\u0153tus conserv\u00e9s, assis sur le renflement de nasse des vases de cristal, le c\u0153ur sch\u00e9matique dans leur poitrine transparente\u00a0; et des nouveau-n\u00e9s morts avant la deuxi\u00e8me semaine, dont le c\u0153ur, comme celui des f\u0153tus, unissait ses deux oreillettes par la persistance du trou de Botal. Et malgr\u00e9 l&rsquo;alcool dissolvant, on se souvenait d&rsquo;ombre bleu\u00e2tre, comme de kohl, \u00e0 la pulpe de leurs doigts, \u00e0 leur sexe et \u00e0 leur paupi\u00e8re sup\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Sous la caf\u00e9ine, sa langue \u00e9tait blanche et bruissante comme une route de neige r\u00e9cente.<\/p>\n<p>Sa main appliqu\u00e9e sur son c\u0153ur \u00e9coutait le fr\u00e9missement cataire\u00a0; sa main \u00e9tait froide sur sa poitrine moite, ses pieds exsangues\u00a0; et il r\u00eavait qu&rsquo;il soufflait parmi la neige sur le dessus de ses doigts bleus.<\/p>\n<p>Il erra sous la lune dans des plaines de neige\u00a0; il se r\u00e9fugia chez Nosocome, au pied de la grande statue de Marsyas, devant la chemin\u00e9e \u00e9teinte de poussi\u00e8re\u00a0; Nosocome semblant fou d\u00e9pensait des pi\u00e8ces d&rsquo;argent blanc dans une tire-lire de verre de forme philosophique, o\u00f9 bruissaient des bulles et des vapeurs acides rutilaient. Parmi la bu\u00e9e rouge verdissait une petite lampe, sous un tr\u00e9pied.\u00a0Dans un creuset refroidissaient des blancheurs poly\u00e9driques\u00a0; et Sengle d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 marchant vers le suicide et les cristaux de nitrate d&rsquo;argent absorba, comme on mange du sucre, la pierre infernale\u00a0; le bleu cyanique irradia de l&rsquo;estomac \u00e0 l&rsquo;\u00e9piderme comme vers la circonf\u00e9rence du ciel un soleil noir\u00a0; ses pieds froids et ses mains froides arbor\u00e8rent l&rsquo;azur h\u00e9raldique\u00a0; et il mira dans son sexe bleu le fard interne de sa paupi\u00e8re sup\u00e9rieure.<\/p>\n<p>L&rsquo;absorption de l&rsquo;anc\u00eatre min\u00e9ral le rapprochait de l&rsquo;a\u00efeul \u00e0 un seul ventricule, du moins quant aux signes expos\u00e9s \u00e0 la vue d&rsquo;autrui\u00a0; et comme ses yeux s&rsquo;\u00e9taient vitr\u00e9s \u00e0 la parole du thermom\u00e8tre, cadavre apparent en son v\u00eatement cyanique, il crut fermement rebrousser vers le sein de sa m\u00e8re, et son c\u0153ur jumeau devenu monstre par la communion des oreillettes, le sang exclusivement bleu commen\u00e7a de gonfler les extr\u00e9mit\u00e9s de son corps.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>IV<\/h4>\n<h4>Les H\u00e9m\u00e9ralopes<\/h4>\n<p>Sengle eut une permission de quinze jours \u00ab\u00a0\u00e0 titre de convalescence\u00a0\u00bb pour Paris. Et redevenu le pioupiou bleu et rouge, il sortit, par toute la ville, vers la gare.<\/p>\n<p>Il croisa plusieurs officiers qu&rsquo;il omit de saluer, mais qui ne le rappel\u00e8rent pas. Et d&rsquo;ailleurs, pour se prouver \u00e0 soi sa bonne volont\u00e9 d&rsquo;obs\u00e9quiosit\u00e9 militaire, six pas avant et six pas apr\u00e8s, il leva la main r\u00e9glementairement<em>sur<\/em>\u00a0:<\/p>\n<p>Deux facteurs\u00a0;<\/p>\n<p>Sept potaches\u00a0;<\/p>\n<p>Un gar\u00e7on de recettes\u00a0;<\/p>\n<p>Un conducteur d&rsquo;omnibus, qui se promenait, en grande tenue de service, dans un jardin public. Et comme plusieurs cyclistes y fl\u00e2naient aussi, leurs machines accot\u00e9es \u00e0 des massifs, naturellement il chercha le garage d&rsquo;omnibus.<\/p>\n<p>Il salua un des cyclistes, parce qu&rsquo;il portait, \u00e0 gauche, un horrible petit insigne, tout tortill\u00e9, de club.<\/p>\n<p>Il entra dans la cath\u00e9drale, s&rsquo;enqu\u00e9rant du Suisse, afin de l&rsquo;honorer \u00e0 genoux. Il s&rsquo;humilia ensuite, au hasard du chemin poursuivi, devant\u00a0:<\/p>\n<p>Le drapeau en zinc d&rsquo;un lavoir\u00a0;<\/p>\n<p>Un polichinelle enseigne d&rsquo;un bazar\u00a0;<\/p>\n<p>Plusieurs commissionnaires, \u00e0 cause de leur plaque\u00a0;<\/p>\n<p>Un marmiton, ayant r\u00e9fl\u00e9chi qu&rsquo;il \u00e9tait peut-\u00eatre grad\u00e9, quoique le dissimulant sous la similitude de sa tenue de service et de corv\u00e9e.<\/p>\n<p>Et avec la nuit, o\u00f9 les chances de salutations devenaient moins honorables, il s&rsquo;approcha des feux mobiles de la gare.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;avenue, il rencontra un groupe de soldats, tordus de bizarres gestes. Ce n&rsquo;\u00e9taient pas des ivrognes, lesquels, comme on arrose selon des signes d&rsquo;infini, sont renvoy\u00e9s d&rsquo;un ruisseau \u00e0 l&rsquo;autre, et suivent tr\u00e8s exactement en leurs zig-zags les lois de\u00a0la r\u00e9fraction. Ces\u00a0soldats-l\u00e0 t\u00e2taient en les longeant les murs, jusqu&rsquo;au heurt douloureux du premier passant, ou le cahot de la chute d&rsquo;un trottoir. Et ils semblaient des aveugles se guidant mutuellement vers des fosses, Breughel en uniforme.<\/p>\n<p>Sengle entendit des bouts de phrases et reconstitua leurs plaintes\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Nous ne trouverons jamais l&rsquo;h\u00f4pital. Voil\u00e0 trois fois que nous avons fait tout le tour de\u00a0la ville. L&rsquo;h\u00f4pitals&rsquo;est \u00e9croul\u00e9. Comme l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re, o\u00f9 le major ne retrouva plus que les murs \u00e0 la visite du soir, sa n\u00e9gligence n&rsquo;ayant pr\u00e9venu le g\u00e9nie. La toiture croula sur les typho\u00efdiques, qu&rsquo;on \u00e9vacua dans les corridors d&rsquo;un hospice d&rsquo;accoucheuses. C&rsquo;est si vrai qu&rsquo;un malade en recouvra\u00a0la sant\u00e9. Les\u00a0h\u00f4pitaux s&rsquo;\u00e9croulent-ils donc tous les ans, dans cette ville, par l&rsquo;incurie des majors\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Et ils repartirent, t\u00e2tonnant dans un quatri\u00e8me circuit.<\/p>\n<p>Sengle comprit leur hallucination au lu de leur matricule. D&rsquo;une petite garnison voisine, sur une hauteur, se multipliaient les cas de c\u00e9cit\u00e9 nocturne, \u00e0 cause de l&rsquo;altitude. Le major passant sa visite du matin les exp\u00e9diait \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital d&rsquo;urgence, mais on attendait qu&rsquo;il y e\u00fbt un convoi, qu&rsquo;on formait et envoyait sans guide apr\u00e8s la soupe du soir. Arriv\u00e9s dans la ville de l&rsquo;h\u00f4pital le soleil couch\u00e9, leur amaurose ne comprenant point les lumi\u00e8res artificielles, les pauvres diables tr\u00e9buchaient dans le noir absolu. On y \u00e9tait habitu\u00e9. Voil\u00e0 pourquoi les officiers ne s&rsquo;\u00e9taient point scandalis\u00e9s du manque de courtoisie militaire de Sengle.<\/p>\n<p>Puisse ce chapitre faire comprendre \u00e0 la foule, la grande h\u00e9m\u00e9ralope, qui ne sait voir qu&rsquo;\u00e0 des lueurs connues, que d&rsquo;autres peuvent la consid\u00e9rer comme une exception morbide, et calculer les ascensions droites et d\u00e9clinaisons d&rsquo;une nuit pour elle sans astre\u00a0; qu&rsquo;il lui fasse pardonner ce que dans ce livre elle trouvera sacril\u00e8ge envers ses idoles, car en somme nous affirmons ceci\u00a0: qu&rsquo;il n&rsquo;arrive pas quotidiennement que les h\u00f4pitaux militaires s&rsquo;\u00e9croulent par suite de l&rsquo;incurie des m\u00e9decins-majors\u00a0; qu&rsquo;il est possible que le fait soit m\u00eame assez rare\u00a0; qu&rsquo;il y a plusieurs ann\u00e9es qu&rsquo;il ne s&rsquo;est produit\u00a0; que c&rsquo;\u00e9tait peut \u00eatre un fait isol\u00e9\u00a0; que, malgr\u00e9 son authenticit\u00e9 (voir certains journaux de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 de 89) nous avons la mansu\u00e9tude de ne le d\u00e9crire qu&rsquo;hallucinatoire&#8230;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Sengle soucieux de la parole de l&rsquo;\u00c9vangile pensa d&rsquo;abord \u00e0 s&rsquo;enqu\u00e9rir d&rsquo;une fosse, ou d&rsquo;une glace de devanture, afin que les aveugles momentan\u00e9s culbutassent dedans\u00a0; mais de peur de manquer son train il se contenta de leur dire\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab Je suis le G\u00e9n\u00e9ral\u00a0; t\u00e2chez de prendre une attitude militaire. \u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>V<\/h4>\n<h4>&#8230;Sur Mon Petit Cheval Gris<\/h4>\n<p>Chez lui, Sengle re\u00e7ut du lieutenant Vensuet cette prose et une lettre le priant de la pr\u00e9senter \u00e0 l&rsquo;<em>Iodure de Navarre<\/em>\u00a0:<\/p>\n<p>L\u2019AMBRE<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Ma s\u0153ur Cymodoc\u00e9, puisque Pos\u00e9idon ne veut de sa lance tricuspide arr\u00eater l\u2019\u00eele errante o\u00f9 je suis prisonni\u00e8re, j\u2019ins\u00e8re pour toi ce papyrus dans une amphore scell\u00e9e qu\u2019enl\u00e8vera l\u2019aigle de mer quand il viendra coutumi\u00e8rement ravir les tortues qui pondent et \u00e9closent leurs \u0153ufs au soleil sept fois ardent inclus avec moi dans l\u2019enceinte de verre obscur.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0M\u2019as-tu oubli\u00e9e, ma s\u0153ur, du jour o\u00f9 notre p\u00e8re N\u00e9r\u00e9e, nous ayant surprises enlac\u00e9es demandant<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre ce que seuls peuvent nous donner ces hommes qui fendent le sein violet de la mer avec leurs vaisseaux noirs (et les deux l\u00e8vres de la blessure palpitent comme des ailes), suspendent le lait gonfl\u00e9 des voiles \u00e0 leurs m\u00e2ts rigides et ensemencent les sillons des flots avec des pelles \u00e0 vanner le grain \u2014 nous mena\u00e7a d&rsquo;abord de nous arracher l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre avec son trident, comme l&rsquo;\u00e2me des lymnies de leur coquille en spirale, encore que nous ne fussions jointes que par le souffle fluide de la mer, te rejeta aux ab\u00eemes et fit surgir sur moi cette \u00eele nouvelle qui m\u2019a ramen\u00e9e comme un filet sur la face du fleuve Oc\u00e9an, qu\u2019encorbellent des remparts de verre, et qui dans sa course p\u00e9renelle engendre un remous circulaire plus dangereux que Scylla et Charybde\u00a0? Vas-tu recueillie encore dans le lit du fleuve Oc\u00e9an, apr\u00e8s les amours des monstrueux physet\u00e8res, les joyaux qu\u2019ils laissent \u00e0 la mer comme salaire de son entremise, les lingots d\u2019ambre, plus pr\u00e9cieux que l\u2019or, parce qu\u2019il flotte et s\u2019impr\u00e8gne sans cesse des rayons du jour, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il soit semblable \u00e0 une cendre grise\u00a0; qui g\u00e9mit comme le soufre quand nous le saisissons dans nos mains flauques, et les jours de temp\u00eate luit sans br\u00fbler avec dix mille \u00e9tincelles et aigrette\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Je ne verrai plus mon p\u00e8re N\u00e9r\u00e9e, car sa col\u00e8re est \u00e9ternelle, ni toi, Cymodoc\u00e9\u00a0; et si j&rsquo;ai emport\u00e9 le bruit des formes de la mer dans une coquille qui est sa bouche immobile, je sais que la mer a chang\u00e9 et ne me parle plus en son murmure grave, car elle glisse sans d\u00e9ferler le long de l&rsquo;\u00eele de verre lubrique, qui tourne comme un vase entre les mains du potier habile, et s&rsquo;avance un peu en tournant, comme le soleil au-dessus de nous, dont elle est le reflet, roule lentement vers les vagues occidentales o\u00f9 sont les colonnes d&rsquo;H\u00e9rakl\u00e8s.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0L&rsquo;\u00eele roule lentement vers la vague occidentale, sans avoir besoin de pilote, car la plasticit\u00e9 de la mer l&rsquo;en garde de se heurter contre les \u00e9cueils et la semence d&rsquo;\u00eeles qu&rsquo;on appelle Diss\u00e9min\u00e9es.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Cette nuit Phoebe s&rsquo;est lev\u00e9e avec ses trois cornes, mais je ne l&rsquo;ai point vue \u00e0 cause de la hauteur des murailles. Un long rayon s&rsquo;est enfonc\u00e9 tout droit dans la mer invisible, et une faible lueur en est remont\u00e9e sur le bord de l&rsquo;\u00eele. Et comme une danse l\u00e9g\u00e8re et circulaire autour d&rsquo;un crat\u00e8re, j&rsquo;ai vu des formes nues et des formes drap\u00e9es de pr\u00eatresses d&rsquo;H\u00e9cate qui ont tourn\u00e9 trois fois autour des rem- parts, dans le sens inverse de la rotation imprim\u00e9e par le cercle de\u00a0la mer. L&rsquo;\u00eele\u00a0s&rsquo;est arr\u00eat\u00e9e un instant sous le ciel trou\u00e9, et une lumi\u00e8re rouge a<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>fum\u00e9 de ses bords. Une lueur plus rouge a r\u00e9pondu sur une lointaine obeliscolychnie.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Cette obeliscolychnie a sans aucun doute arr\u00eat\u00e9 notre course, car elle a la forme du geste, du commandement, et elle me rappelle les m\u00e2ts des navires des hommes, comme la coquille qui est la bouche de la mer me rappelle l&#8217;empreinte dont la quille ovale des vaisseaux signe le ventre violet de la Rieuse.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Ce que voyant, j&rsquo;ai hurl\u00e9 comme une chienne \u00e0 Phoebe et couru en errant par toute l&rsquo;\u00eele, jusqu&rsquo;au tombeau de Microm\u00e9gas.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0L&rsquo;homme g\u00e9ant traverse toute l&rsquo;\u00eele couch\u00e9 dans son cercueil de fer, dont la t\u00eate est sous\u00a0la Grande Ourse. Et\u00a0il s&rsquo;en va lentement vers l&rsquo;occident avec toute l&rsquo;\u00eele, formant une croix avec les p\u00f4les\u00a0; il m\u00e8ne toute l&rsquo;\u00eele et moi avec elle vers la double colonne d&rsquo;H\u00e9rakl\u00e8s, et j&rsquo;aime le g\u00e9ant mort de qui et sur qui est \u00e9crit en lettres ioniennes qu&rsquo;il est \u00e9tonnant \u00e0 voir que ce grand corps tienne couch\u00e9 en une petite \u00eele.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Je n&rsquo;ai pu animer Microm\u00e9gas ni me joindre \u00e0 la ronde quotinocte des vierges autour de l&rsquo;enceinte.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Toutes les nuits je me tiens nue et debout contre la muraille de verre, et je regarde mon image coll\u00e9e contre moi debout dans la mer liquide.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Il y a une inscription sur la muraille, comme quoi pour celui qui embrasse passionn\u00e9ment son Double \u00e0 travers le verre, le verre s&rsquo;anime en un point et devient sexe, et l&rsquo;\u00eatre et l&rsquo;image s&rsquo;aiment \u00e0 travers la muraille, que ce soit par la volont\u00e9 des immortels ou par l&rsquo;artifice d&rsquo;un savant homme qui a construit des machines semblables aux vivants, et qui se meuvent, oscillant aux flots et \u00e0 la libration de l&rsquo;\u00eele, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du verre.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Les nuages ont plu tout le jour, et l&rsquo;eau passe \u00e0 travers l&rsquo;\u00eele pour rejoindre la mer souterraine. L&rsquo;\u00eele a repris sa course vers la vague occidentale et je ne vois pas le soleil, noy\u00e9 derri\u00e8re la double colonne d&rsquo;H\u00e9rakl\u00e8s, mais un arc-en-ciel soutenu \u00e0 ses deux bouts par les deux chapiteaux distants.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Nos chants sir\u00e9niens disaient que qui passe en barque sous l&rsquo;arc-en-ciel change de sexe\u00a0: je retournerai ce soir vers la muraille de verre.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><em>Cymodoc\u00e9, suspendue comme une \u00e9peire marine par ses cheveux de byssus glauque entre les deux colonnes d&rsquo;H\u00e9rakl\u00e8s, regarde s&rsquo;avancer l&rsquo;\u00eele mouvante d&rsquo;obscur cristal. Une forme blanche entreluit au fond, et des ongles grincent contre le tain terrestre de la vitre de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de\u00a0la mer. Puis\u00a0une \u00e9toile blanche s&rsquo;allume et le verre se fend ovale dans la muraille\u00a0; la forme blanche se fait visible avec le sang, n\u00e9 de la dent du verre, qui la drape du ventre \u00e0 la pourpre des ongles.<\/em><\/p>\n<p><em>La mer siffle dans la plaie, emplissant le vase de l&rsquo;\u00eele, qui, d\u00e9j\u00e0 franchis les deux piliers, bascule en arri\u00e8re\u00a0; et l&rsquo;eau et l&rsquo;air m\u00eal\u00e9s jaillissent jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;arc-en-ciel qui gr\u00e9sille, par le trou pareil \u00e0 l&rsquo;\u00e9vent d&rsquo;un physet\u00e8re.<\/em><\/p>\n<p><em>Et Cymodoc\u00e9 recueille, flottant sur l&rsquo;eau, le corps blanc et pourpre, tel qu&rsquo;une navette de sperme de baleine.<\/em><\/p>\n<p>\u2014 Prose d&rsquo;officier\u00a0\u00bb, dit Sengle en jetant le manuscrit dans la chemin\u00e9e, muni d&rsquo;une allumette, car on n&rsquo;\u00e9tait pas en hiver.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3>Livre IV<\/h3>\n<h3>Le Livre De Dricarpe<\/h3>\n<p>\u00ab Voyons donc quels sont ces contes que tu veux me faire. \u00bb<\/p>\n<p>DON QUICHOTTE.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>I<\/h4>\n<h4>Jeux D&rsquo;\u00e9colier<\/h4>\n<p>Le conseil de guerre. Sengle, les l\u00e8vres ras\u00e9es, descendu de cellule, serre son revolver de sa main malgr\u00e9 les lavages encore gant\u00e9e de bleu, dans la haute poche de sa capote r\u00e9glementaire. Le bras droit du prisonnier est engain\u00e9 dans une manche noire. Et il y a beaucoup d&rsquo;autres prisonniers aux l\u00e8vres ras\u00e9es et qui ont une manche noire, et ils semblent des escholiers anciens dans leurs costumes mi-partis.<\/p>\n<p>Les formalit\u00e9s militaires se d\u00e9roulent, et les plaidoyers pour la forme, avec au bout l&rsquo;Afrique et les pioches, surtout un service plus long aux plus hasardeuses \u00e9vasions.<\/p>\n<p>Sengle libre au pistolet de tir faisait sept mouches au commandement. Il n&rsquo;est maladroit qu&rsquo;au lebel militaire. Un, deux, trois, quatre, cinq, il a gagn\u00e9 cinq feuilles de macarons au jeu de massacre\u00a0; cinq des plus chamarr\u00e9s ont saut\u00e9 de leur voiture. Six. Malgr\u00e9 la tradition des faits divers, Sengle n&rsquo;a rien gard\u00e9 pour lui. A travers l&rsquo;encens pr\u00e9c\u00e9dent, il touche d&rsquo;un bruit flasque la foule interm\u00e9diaire.<\/p>\n<p>Dans la fum\u00e9e dissip\u00e9e, la veilleuse se balance toujours, et Sengle souill\u00e9 essuie son ventre et sa poitrine avec son mouchoir.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>II<\/h4>\n<h4>Pataphysique<\/h4>\n<p>Sengle s&rsquo;\u00e9tait cru le droit, de par son influence exp\u00e9riment\u00e9e sur l&rsquo;habitus de petits objets, d&rsquo;induire l&rsquo;ob\u00e9issance probable du monde. S&rsquo;il n&rsquo;est pas vrai qu&rsquo;une vibration d&rsquo;aile de mouche aille \u00ab faire une bosse derri\u00e8re le monde \u00bb, parce qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas de derri\u00e8re l&rsquo;infini ou peut-\u00eatre que les mouvements se transmettent cart\u00e9siennement en anneau (il est bien prouv\u00e9 que les astres d\u00e9crivent des ellipses ou tout au moins des spirales elliptiques de pas court, et qu&rsquo;un homme dans un d\u00e9sert croyant aller droit marche vers sa gauche, et il n&rsquo;y a pas beaucoup de com\u00e8tes)\u00a0; il est \u00e9vident qu&rsquo;un petit mouvement rayonne en des d\u00e9placements d&rsquo;ext\u00e9rieurs consid\u00e9rables, et que l&rsquo;\u00e9croulement r\u00e9ciproque du monde n&rsquo;est pas capable de mouvoir de fa\u00e7on \u00e0 lui en donner conscience un roseau\u00a0; car ledit roseau, emport\u00e9 dans la retraite, qui n&rsquo;est jamais un sauve-qui-peut, des ambiances, resterait \u00e0 sa file et \u00e0 son rang et constaterait que ses rapports, selon les diverses formes de pens\u00e9e, \u00e0 ces ambiances ont perman\u00e9.<\/p>\n<p>Nosocome avait pendu sous un globe une paille horizontale \u00e0 une soie de cocon, et v\u00e9rifi\u00e9 que l&rsquo;approche d&rsquo;une chaleur animale ne d\u00e9pla\u00e7ait pas assez l&rsquo;air inclus pour une libration. Sengle distant de plusieurs m\u00e8tres obtenait des d\u00e9clinaisons par un regard peu prolong\u00e9.<\/p>\n<p>Sengle joua aux d\u00e9s un jour, dans un bar, contre Severus Altmensch, au premier quinze. Il amena trois fois cinq, cinq et cinq. Et il prit plaisir \u00e0 annoncer \u00e0 Severus les points invraisemblables qu&rsquo;il percevait tournoyer, avant leur sortie de l&rsquo;opacit\u00e9 du cornet. Et, le second coup, d\u00e9j\u00e0 un peu ivre d&rsquo;absinthes et cocktails, il jeta cinq, quatre&#8230; Le bourgeoisisme idiot de Severus ricanait\u00a0; et SIX. Personne ne joua plus aux d\u00e9s avec lui, car il d\u00e9pouillait de sommes consid\u00e9rables.<\/p>\n<p>Sa force, expir\u00e9e vers l&rsquo;Ext\u00e9rieur, rentrait en lui drainant l&rsquo;apport de combinaisons math\u00e9matiques. Sengle construisait ses litt\u00e9ratures, curieusement et pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e9quilibr\u00e9es, par des sommeils d&rsquo;une quinzaine de bonnes heures, apr\u00e8s manger et boire\u00a0; et \u00e9jaculait en une \u00e9criture de quelque m\u00e9chante demi-heure le r\u00e9sultat. Lequel on pouvait anatomiser et atomiser ind\u00e9finiment, chaque mol\u00e9cule \u00e9tant cristallis\u00e9e selon le syst\u00e8me de la masse, avec des hi\u00e9rarchies vitalisantes, comme les cellules d&rsquo;un corps. Des professeurs de philosophie chantent que cette similitude aux productions naturelles est du Chef-d\u2019\u0152uvre.<\/p>\n<p>Et quant \u00e0 sa vie pratique, il avait s\u00fbre confiance, ayant exp\u00e9riment\u00e9 toujours, \u00e0 moins que le principe de l&rsquo;induction ne soit faux, mais alors les lois physiques seraient donc toutes fausses aussi, qu&rsquo;il n&rsquo;avait qu&rsquo;\u00e0 s&rsquo;en remettre au bienveillant retour des Ext\u00e9rieurs, qui le choqueraient et bloqueraient dans une s\u00e9rie d&rsquo;impasses d&rsquo;actes, jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il \u00e9merge\u00e2t, par l&rsquo;escalier int\u00e9rieur du sel, au sommet de\u00a0la Pyramide. Et\u00a0cela ne l&rsquo;avait jamais tromp\u00e9.<\/p>\n<p>Il r\u00e9sultait de ces rapports r\u00e9ciproques avec les Choses, qu&rsquo;il \u00e9tait accoutum\u00e9 \u00e0 diriger avec sa pens\u00e9e (mais nous en sommes tous l\u00e0, et il n&rsquo;est pas s\u00fbr du tout qu&rsquo;il y ait une diff\u00e9rence, m\u00eame de temps, entre la pens\u00e9e, la volition et l&rsquo;acte, cf.\u00a0la Sainte Trinit\u00e9), qu&rsquo;il ne distinguait pas du tout sa pens\u00e9e de ses actes ni son r\u00eave de sa veille\u00a0; et perfectionnant la leibnizienne d\u00e9finition, que la perception est une hallucination vraie, il ne voyait pas pourquoi ne pas dire\u00a0: l&rsquo;hallucination est une perception fausse, ou plus exactement\u00a0:\u00a0<em>faible<\/em>, ou tout \u00e0 fait mieux\u00a0:\u00a0<em>pr\u00e9vue<\/em>\u00a0(<em>souvenue<\/em>\u00a0quelquefois, ce qui est la m\u00eame chose). Et il pensait surtout qu&rsquo;il n&rsquo;y a que des hallucinations, ou que des perceptions, et qu&rsquo;il n&rsquo;y a ni nuits ni jours (malgr\u00e9 le titre de ce livre, ce qui fait qu&rsquo;on l&rsquo;a choisi), et que la vie est continue\u00a0; mais qu&rsquo;on ne s&rsquo;apercevrait pas du tout qu&rsquo;elle est continue, ni m\u00eame qu&rsquo;elle soit, sans ces mouvements de pendule\u00a0; et on v\u00e9rifie d&rsquo;abord la vie aux battements du c\u0153ur. Il est tr\u00e8s important que ce soient des battements\u00a0; mais que la diastole soit un repos de la systole, et que ces petites morts entretiennent la vie, explication qui n&rsquo;est qu&rsquo;une constatation, Sengle s&rsquo;en foutait comme du savantasse, son quelconque auteur.<\/p>\n<p>Le monde n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un immense bateau, avec Sengle au gouvernail\u00a0; et contrairement au concept hindou dela grande Tortue\u00a0portant l&rsquo;univers minime, l&rsquo;image la moins absurde \u00e9tait celle de la balance romaine, un poids fabuleux refl\u00e9t\u00e9 (le couteau interm\u00e9diaire du fl\u00e9au \u00e9tant la lentille, quoique cette supposition soit contraire \u00e0 toutes les lois optiques) et \u00e9quilibr\u00e9 par Sengle. Plus philosophiquement, et Sengle ne croyant pas p\u00each\u00e9 l&rsquo;orgueil imaginait volontiers ce sch\u00e9ma formidable, construit alors en observant les th\u00e9ories de la formation des images, les rayons crois\u00e9s au m\u00eame point que ci-dessus, ainsi c&rsquo;\u00e9tait bien Sengle qui s&rsquo;identifiait \u00e0 l&rsquo;image agrandie, et la figure imaginaire\u00a0; et le monde minuscule, culbut\u00e9 par la projection de son sosie gigantesque sur l&rsquo;\u00e9cran de l&rsquo;autre plateau de la balance, croulait, comme une roue tourne, sous la traction du nouveau macrocosme.<\/p>\n<p>Don Quichottisme un peu que la conception de ce grand moulin \u00e0 vent, mais il n&rsquo;y a encore que les imb\u00e9ciles qui ne les connaissent que par la mouture.<\/p>\n<p>Et Sengle avait dulcinifi\u00e9 ou d\u00e9ifi\u00e9 sa force.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>III<\/h4>\n<h4>Quelques Truismes<\/h4>\n<p>La science, disent les bourgeois, a d\u00e9tr\u00f4n\u00e9 la superstition\u00a0: une maladie n&rsquo;est plus caus\u00e9e par le malin esprit, mais par des microbes que l&rsquo;on sait d\u00e9truire d&rsquo;apr\u00e8s des r\u00e8gles connues. Or on va de la science parfaite au concret digne de La Palisse\u00a0: car on dit ce qui est visible aux yeux mortels (ce sont toujours des yeux mortels, donc vulgaires et tr\u00e8s imparfaits, les suppos\u00e2t-on renforc\u00e9s des microscopes des savants\u00a0; et l&rsquo;organe des sens \u00e9tant une cause d&rsquo;erreur, l&rsquo;instrument scientifique amplifie le sens dans la direction de son erreur).<\/p>\n<p>La doctrine ancienne dit\u00a0: la maladie, le mal physique, tout ce qu&rsquo;on voudra, est un \u00e9pisode de la lutte \u00e9ternelle d&rsquo;Ahriman contre Ormutz, du principe du mal contre le principe du bien.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L&rsquo;invocation d&rsquo;Ormutz combat la cause du mal et non ce mal lui-m\u00eame, qui n&rsquo;est qu&rsquo;un effet, renouvelable par cons\u00e9quent tant que la cause subsiste.<\/p>\n<p>Dans les intelligences sup\u00e9rieures, Ormutz et Ahriman se donnent la peine d&rsquo;entrer en lutte en personne. Chez elles le mal est vaincu par\u00a0la pri\u00e8re. Chez\u00a0les \u00e2mes simples pareillement. C&rsquo;est la th\u00e9orie peu neuve du Dr Mis\u00e8s, qu&rsquo;il n&rsquo;y a point de diff\u00e9rence entre la sph\u00e8re, forme d&rsquo;un corps rudimentaire, o\u00f9 ne se sont d\u00e9velopp\u00e9es aucunes protub\u00e9rances (Ormutz, dirons nous ici), o\u00f9 ne se sont creus\u00e9es aucunes d\u00e9nivellations (Ahriman), et la forme d&rsquo;un corps parfait, qui est encore la sph\u00e8re, parce que ce corps poss\u00e9dera toutes les protub\u00e9rances et tous les creux (s&rsquo;il est pur, ceux-ci au moins \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de souvenir, ce qui n&rsquo;est point diff\u00e9rent de ce que le vulgaire appelle la r\u00e9alit\u00e9 actuelle), pr\u00e9sentera donc une multitude de reliefs et de d\u00e9pressions, sera infiniment rugueux \u2014 ce qui est la d\u00e9finition, comme on sait, du corps poli, le poli r\u00e9sultant de la petitesse extr\u00eame des saillies, qui est en raison directe de leur multiplicit\u00e9. Ces intelligents sup\u00e9rieurs, en petit nombre, se reconnaissent \u00e0 divers d\u00e9tails physiques. On peut dire d&rsquo;eux ce que dit l&rsquo;\u00c9vangile\u00a0: \u00ab S&rsquo;ils boivent quelque poison mortel, ils n&rsquo;en \u00e9prouveront aucun mal. \u00bb Dans la vie pratique, les bourgeois ou les hommes de science les appellent des fous ou des malades, parce que le bourgeois n&rsquo;est pas assez instruit pour \u00e9tudier le corps et que le savant l&rsquo;est trop \u2014 de l&rsquo;histologie c\u00e9r\u00e9brale \u2014 pour \u00e9tudier l&rsquo;\u00e2me.<\/p>\n<p>Entre le savant et le bourgeois, m\u00eame comparaison si l&rsquo;on veut qu&rsquo;entre l&rsquo;esprit simple et l&rsquo;homme de g\u00e9nie. Le savant est l&rsquo;homme de g\u00e9nie de l&rsquo;analyse (nous n&rsquo;oublions pas l&rsquo;esprit synth\u00e9tique, dit-on,\u00a0de Cl. Bernard, etc., mais toute science est plus analyse qu&rsquo;une litt\u00e9rature, n&rsquo;est-ce pas\u00a0?) parce qu&rsquo;il sait, s&rsquo;il ne la fait, qu&rsquo;il y a une synth\u00e8se possible. Il omet toujours le principe de synth\u00e8se, qui est ce que nous appelons Dieu, principe vivant auquel ram\u00e8ne peut-\u00eatre sans le savoir la th\u00e9orie des id\u00e9es-forces. Le bourgeois n&rsquo;est pas capable de comprendre le principe de synth\u00e8se et le cherche tout de m\u00eame \u2014 en analysant. Les r\u00e9sultats sont identiques.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>IV<\/h4>\n<h4>Le Tain Des Mares<\/h4>\n<p>Le clocher est semblable \u00e0 un peuplier.<\/p>\n<p>A la cime perche la Sainte dor\u00e9e<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;ombre, rose des vents m\u00e9lancolique<\/p>\n<p>Avec sa Fille, et sous leurs pieds les Reliques.<\/p>\n<p>Sengle avait \u00e9t\u00e9 conduit tout petit enfant \u00e0 ce p\u00e8lerinage de Sainte-Anne, et en gardait des souvenirs qui \u00e9taient plusieurs.<\/p>\n<p>D&rsquo;abord, c&rsquo;\u00e9tait le plus long voyage en chemin de fer qu&rsquo;il e\u00fbt fait, d&rsquo;autant plus long qu&rsquo;il avait toujours le mal de mer en chemin de fer.<\/p>\n<p>Ensuite, on arrivait dans des cercles sacr\u00e9s de pierre grise, et tout le monde montait \u00e0 genoux des marches douloureuses, jusqu&rsquo;au sommet d&rsquo;un triangle de granit\u00a0; et il jouait debout parmi, parce qu&rsquo;il \u00e9tait tout petit enfant.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Et il y avait au pied de l&rsquo;escalier, sur une route droite, des foss\u00e9s avec des mares et des grenouilles bleues, et Sengle aimait beaucoup les mares, parce qu&rsquo;on ne sait jamais les b\u00eates qu&rsquo;on y trouvera, ni m\u00eame, avec le tarissement solaire, si l&rsquo;on retrouvera des mares ou les m\u00eames mares, et on croit toujours les avoir r\u00eav\u00e9es.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re impression d&rsquo;amour de Sengle fut de vagues fuyantes devant sa course.<\/p>\n<p>Il y avait de l&rsquo;eau aussi, mais sans herbes ni b\u00eates, dans les trois bassins de pierre de\u00a0la fontaine. Des\u00a0vieilles offraient et vantaient des bol\u00e9es de l&rsquo;eau miraculeuse et vous les jetaient aux talons quand on passait outre, et maugr\u00e9aient. L&rsquo;une, \u00e0 qui il refusait l&rsquo;aum\u00f4ne, lui dit\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Que le bon Dieu vous b\u00e9nisse&#8230; que le bon Dieu vous b\u00e9nisse, la paille au cul et le feu dedans.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>On acheta pour Sengle, \u00e0 l&rsquo;une de ces vieilles, une petite bague d&rsquo;argent qui s&rsquo;usa tout doucement, jusqu&rsquo;\u00e0 dispara\u00eetre, sur son doigt.<\/p>\n<p>Il connut la basilique illumin\u00e9e toute la nuit comme un brasero du parvis, et fut la communion de la bouche rouge du grand portail.<\/p>\n<p>Il s&rsquo;extasia devant les costumes et la beaut\u00e9 grecque des filles, et rit un peu que les fils des fermiers les plus riches fussent signifi\u00e9s par un pantalon plus sous les bras et la raideur plus courte de leurs blouses.<\/p>\n<p>Il con\u00e7ut Sainte Anne comme un astre double, soleil et lune, faisant les cordages secs des baves filamenteuses des grains, et nette la mer de ses mobiles verrues visqueuses\u00a0; et gla\u00e7ant d&rsquo;un tel froid les moulins incendi\u00e9s, qu&rsquo;elle cong\u00e8le m\u00eame la flamme.<\/p>\n<p>Il ne vit jamais les pierres de Carnac\u00a0; mais que les piles du pont d&rsquo;Auray \u00e9taient de granit triangulaire\u00a0; et il fit voir \u00e0 des muettes ses paroles, et elles lui r\u00e9pondirent, quoique sourdes, avec une voix math\u00e9matique\u00a0; et un sourd-muet qui ne regarda ni ne r\u00e9pondit secoua la pendaison d&rsquo;une lanterne sur trente squelettes en dessous d&rsquo;une trappe.<\/p>\n<p>Parmi les bruy\u00e8res, penil des menhirs,<\/p>\n<p>Selon un pourboire, le sourd-muet qui r\u00f4de<\/p>\n<p>Autour du trou du champ des os des martyrs<\/p>\n<p>T\u00e2te avec sa lanterne au bout d&rsquo;une corde.<\/p>\n<p>Sur les flots de carmin, le vent souffle en cor.<\/p>\n<p>La licorne de mer par la lande oscille.<\/p>\n<p>L&rsquo;ombre des spectres d&rsquo;os, que la lune apporte,<\/p>\n<p>Chasse de leur acier la martre et l&rsquo;hermine.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Contre le ch\u00eane \u00e2 forme humaine, elle a ri,<\/p>\n<p>En mangeant le bruit des hannetons, C&rsquo;havann,<\/p>\n<p>Et s&rsquo;\u00e9bouriffe, oursin, loin sur un rocher.<\/p>\n<p>Le voyageur marchant sur son ombre \u00e9crit.<\/p>\n<p>Sans attendre que le ciel marque minuit<\/p>\n<p>Sous le batail de plumes la pierre sonne.<\/p>\n<p>Et on le remmena \u00e0 pied jusqu&rsquo;\u00e0 des gares, par une route matinale de gen\u00eats, ocell\u00e9e des croissants de petits scorpions noirs.<\/p>\n<p>Il ne revint jamais \u00e0 Sainte-Anne, mais passa, en wagon, plusieurs fois devant la pancarte blanche et bleue indiquant le bourg. La nuit, une distance avant et une distance apr\u00e8s, le bourg l&rsquo;appela par le bruit de mer d&rsquo;un p\u00e9rennel trinqueballement de cloches\u00a0; le jour, levaient les doigts vers lui une multitude de petits ifs de No\u00ebl, tout pareils par leurs vergues retrouss\u00e9es \u00e0 une for\u00eat de chandeliers \u00e0 sept branches du temple de J\u00e9rusalem.<\/p>\n<p>Et il se souvenait d&rsquo;une foule de choses qu&rsquo;il avait vues \u00e0 Sainte-Anne et qui n&rsquo;y avaient jamais \u00e9t\u00e9, comme d&rsquo;une Mort-Saint-Innocent, la t\u00eate en forme de massue de sauvage, avec qui il avait de longs pugilats en r\u00eave, dans un inexistant caveau de la basilique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Et Sainte Anne \u00e9tait tout l&rsquo;aimable, aux sens et \u00e0 l&rsquo;\u00e2me, du plus ancien pass\u00e9 de Sengle.<\/p>\n<p>Sengle \u00e9lut donc Sainte Anne comme truchement de soi avec l&rsquo;Ext\u00e9rieur et synth\u00e8se de toute sa force \u00e9parpill\u00e9e en saxifrage dans les interstices des pierres militaires. Et il forma cette synth\u00e8se par une invocation perp\u00e9tuelle selon soi et selon les rites.<\/p>\n<p>Quand il la crut suffisante, il r\u00e9solut une \u00e9preuve probante, afin de savoir si l&rsquo;arme \u00e9tait pr\u00eate.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>V<\/h4>\n<h4>Pendant Les Lampes<\/h4>\n<p>A quatre heures et demie, une s\u0153ur venait dire la pri\u00e8re dans les salles, et avant cinq heures on soupait. Sengle allait pr\u00e9senter \u00e0 la s\u0153ur trois \u00e9paisses assiettes, pour le bouillon, l&rsquo;aile de poulet et la pomme cuite, descendait \u00e0 la cantine acheter une \u00ab crotte en chocolat \u00bb, payait \u00e0 l&rsquo;infirmier le vin qui lui \u00e9tait d\u00e9fendu, et les six derniers quarts d&rsquo;heure o\u00f9 il \u00e9tait permis de jouer ou lire s&rsquo;\u00e9gouttaient monotones dans les deux carcels que se disputaient le double centre et les deux bouts de la table longue.<\/p>\n<p>Personne n&rsquo;osait rester debout apr\u00e8s sept heures, du jour o\u00f9 un sergent entra \u00e0 sept heures juste dans la salle des Fi\u00e9vreux, Sengle n&rsquo;ayant que le temps de s&rsquo;engainer tout v\u00eatu dans ses draps, et prit pour quatre jours du Cabanon, l\u00e0-haut, aux D\u00e9tenus, les noms des non-couch\u00e9s qui avaient eu la na\u00efvet\u00e9 de laisser \u00e0 leur chevet leurs feuilles.<\/p>\n<p>A huit heures, tout chuchotement de lit \u00e0 lit tu sous les r\u00e9clamations des grands malades, il n&rsquo;y avait pas d&rsquo;exemple que quelqu&rsquo;un f\u00fbt \u00e9veill\u00e9 dans la grande chambre\u00a0; et Sengle n&rsquo;avait jamais pu rouvrir les yeux avant le froid des premi\u00e8res heures matinales, chu du vasistas de sa haute fen\u00eatre.<\/p>\n<p>La nuit, il n&rsquo;y avait pas d&rsquo;autres rondes que les pas emplum\u00e9s de la vieille s\u0153ur, faisant boire les derniers venus, qu&rsquo;elle jugeait les plus grands malades. Et Sengle les savait par ou\u00ef-dire.<\/p>\n<p>Il ne crut rien pouvoir demander de plus difficile, pour l&rsquo;\u00e9preuve de Sa-Dame, qu&rsquo;un r\u00e9veil en sursaut, cette nuit-l\u00e0, \u00e0 dix heures.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>VI<\/h4>\n<h4>Dricarpe<\/h4>\n<p>Dricarpe \u00e9tait ancien gar\u00e7on marchand de vins \u2014 hum\u00a0? dit le Major. Il se vantait de n&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 qu&rsquo;une fois pour escroquerie, laquelle consistait en l&rsquo;annonce de vedettes d&rsquo;un journal, qui n&rsquo;existaient pas\u00a0; et que le dimanche viendrait le voir un cousin ex-perruquier aux T\u00eates-de-Veaux. Ses gestes \u00e9taient en sautoir, comme d&rsquo;un valet de cartes, et sa face en forme de c\u0153ur\u00a0; l&rsquo;haleine chaude et puante, les yeux toujours ferm\u00e9s, confondant leurs cils au duvet des joues blondes. Mains d&rsquo;aveugle ou de modeleur, doigts de bossu ou de coupeur de bourses. Avec les claquantes savates d&rsquo;h\u00f4pital, il marchait comme les chats-huants et les marlous nocturnes. Il t\u00e9moigna d&rsquo;une grande d\u00e9votion pour se faire bien voir de la s\u0153ur, et le matin<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>VII<\/h4>\n<h4>Chevaux De Bois<\/h4>\n<p>Comme Don Quichotte chevauchant sa rosse entrav\u00e9e dans la for\u00eat magique \u00e9vadait vers les contes de sens d\u00e9pourvus de Sancho le heurt invisible des marteaux-pilons, Sengle et Dricarpe sur leurs lits voisins \u00e9coutait et contait, et il y avait dans leurs cervelles des bruits de coups sur des cercueils ferm\u00e9s, ou, par les fentes de portes, vers\u00a0la lumi\u00e8re. Et\u00a0il leur paraissait naturel d&rsquo;aboutir \u00e0 des histoires de prisons, car on sait si bien \u00eatre<em>autre chose<\/em>\u00a0que la fable entendue qu&rsquo;ainsi ils \u00e9taient comparativement libres, leurs paroles chassant au-dehors les verrous. Le conte de Sancho s&rsquo;interrompait en des explosions de peur burlesque\u00a0; les poumons de Dricarpe s&rsquo;\u00e9croulaient et coulaient en pus dans ses paroles, et il y avait des haltes tintantes de crachoirs repos\u00e9s. Ainsi ils chevauchaient pardessus les platanes et cypr\u00e8s balanc\u00e9s du jardin.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>fit les lits de tous les malades, afin d&rsquo;avoir plus \u00e0 manger\u00a0; contradictoirement l&rsquo;engueula et la terrifia de jurons impr\u00e9vus. Fuma avec fr\u00e9n\u00e9sie, comme il se serait lim\u00e9 le larynx\u00a0; crachait du sang sans cela, et des mucosit\u00e9s immondes que Carlyle a signifi\u00e9es en nommant les ordures des oiseaux mous auxquels Dricarpe \u00e9tait pareil\u00a0:\u00a0<em>owl-droppings<\/em>. Semblait \u00e9bloui de la grandeur des salles, et de la libert\u00e9 int\u00e9rieure absurde, puisqu&rsquo;enclose de grilles. En tout, craintif aux bruits et aux lueurs, et hardi contre la surveillance comme un pour qui les circonstances auraient fait l&rsquo;id\u00e9e de prison presque inn\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>VIII<\/h4>\n<h4>Mendiants Et Prisons<\/h4>\n<p>Dricarpe dit\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je vais d&rsquo;abord vous raconter une histoire de mendiants. Deux mendiants se rencontrent rue de Rivoli\u00a0: \u00ab\u00a0Viens, nous irons chez ce petit charbonnier boire un verre.\u00a0\u00bb C&rsquo;est un aveugle qui dit cela \u00e0 un paralys\u00e9 qui tremble. Deux demi-setiers. Le paralys\u00e9 se fait lire le journal par l&rsquo;aveugle et lui dit\u00a0: \u00ab\u00a0A la tienne.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il s&rsquo;interrompit pour cracher longuement, dans des convulsions, et commen\u00e7a, comme suivant des notes, une autre histoire.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Une mendiante \u00e0 la lettre avait emmen\u00e9 son enfant dans\u00a0la journ\u00e9e. S&rsquo;\u00e9tait\u00a0saoul\u00e9e avec d&rsquo;autres mendiantes. Rencontre un marchand de fleurs mendiant. Il lui offre un verre. Elle aussi. Plusieurs verres. Au bout, il \u00e9tait neuf heures du soir. A neuf heures, n&rsquo;ayant plus d&rsquo;argent, elle ni le marchand de fleurs, il lui dit\u00a0: \u00ab\u00a0Pr\u00eate-moi ton enfant pour aller chiner pour boire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le voil\u00e0 parti avec l&rsquo;enfant aux terrasses et elle suivait par-derri\u00e8re. Lui profite du moment qu&rsquo;elle \u00e9tait saoule, s&rsquo;en va avec l&rsquo;enfant, et il avait fait une recette entre les deux, huit \u00e0 neuf francs. S&rsquo;en va avec l&rsquo;enfant chez un marchand de vins, o\u00f9 il y avait des putains. Le connaissant et voyant ce beau petit enfant, elles offrent au petit du lait et des g\u00e2teaux. Lui boit quelques verres et s&rsquo;en va avec l&rsquo;enfant coucher dans un h\u00f4tel, rue Simon-Lefranc, met le petit dans le lit et saoul se couche sur le tapis, pour qu&rsquo;on ne l&rsquo;accuse pas de viol. Se r\u00e9veillant le lendemain matin, n&rsquo;ayant plus le sou, s&rsquo;en va avec l&rsquo;enfant dans les Champs-\u00c9lys\u00e9es, le matin vers midi mendier pour faire son d\u00e9jeuner. Va ramasser \u00e0 la Madeleine de vieilles fleurs pour chiner. Fait son d\u00e9jeuner et s&rsquo;en va boire un verre chez Monsieur Rabus. On lui dit que la m\u00e8re vient de venir, il prend son verre et laisse l&rsquo;enfant dans le coin. Mais ce que la m\u00e8re a \u00e9t\u00e9 faire au poste\u00a0: pleurer, a \u00e9t\u00e9 vol\u00e9, etc. Alors s&rsquo;am\u00e8ne et le retrouve chez le marchand de vins.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il cracha encore et dit \u00e0 Sengle\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je vais vous parler des jeunes filles mendiantes. Des parents les envoient, et les petits gar\u00e7ons, \u00e0 partir de six ans jusqu&rsquo;\u00e0 dix-huit, vendre pour la frime, \u00e9pingles, crayons, lacets dans un panier, principalement aux alentours des grands magasins, Louvre, Bon March\u00e9. Ils sont forc\u00e9s de rapporter telle somme \u00e0 leurs parents, de deux \u00e0 six francs\u00a0; mais au lieu de vendre ils font plut\u00f4t le truc. Et les parents sont plut\u00f4t un peu de leur faute parce qu&rsquo;ils taxent les enfants, ne font rien et les battent.<\/p>\n<p>\u00ab Je vous parlerai un autre jour des mendiants qui louent des enfants&#8230; des femmes mari\u00e9es mal avec leurs maris pour putanisme, de la derni\u00e8re classe. Il y en a qui ont des enfants et boivent entre elles, alors que le mari ne rapporte pas assez d&rsquo;argent. Il y en a qui n&rsquo;ont pas d&rsquo;enfants et s&rsquo;adressent \u00e0 celles qui en ont, et voisines. S&rsquo;en vont avec un ou deux implorer, parce qu&rsquo;elles ont plus de toupet que celles qui sont m\u00e8res v\u00e9ritablement. Les premi\u00e8res louent pour boire, ayant peur que leur mari les apprenne mendiantes.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Les estropi\u00e9s\u00a0: les estropi\u00e9s, bancals, etc.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Leur principale vie, se lever \u00e0 huit heures pour aller faire leur tourn\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 onze\u00a0; et leurs\u00a0<em>outils<\/em>, entre eux, c&rsquo;est de boire quelques verres, soit deux ou trois absinthes, pour\u00a0<em>travailler<\/em>. \u00ab Passe-moi mes outils \u00bb, disent-ils devant le public. Appellent\u00a0<em>chantier<\/em>\u00a0le lieu o\u00f9 ils travaillent (mendient), et leur travail fini se donnent rendez-vous pour d\u00eener entre eux, dans des bouges que sont g\u00e9n\u00e9ralement les taules o\u00f9 ils vont manger. Apr\u00e8s, boivent jusqu&rsquo;\u00e0 deux heures et demie. C&rsquo;est l&rsquo;heure que \u00ab\u00a0le rupin commence \u00e0 sortir\u00a0\u00bb, pour se remettre en chantier, parce qu&rsquo;ils n&rsquo;ont plus de pognon. Si la recette est bonne, ne travaillent que jusqu&rsquo;\u00e0 cinq ou six heures. Sinon, vont chez le bistro pour se redonner du toupet et faire la sortie des ouvri\u00e8res, avenue de l&rsquo;Op\u00e9ra ou rue de la Paix ou bien rue Tronchet, et \u00e0\u00a0la Madeleine. Vont\u00a0d\u00eener ensuite, et commencent \u00e0 se saouler jusqu&rsquo;\u00e0 dix ou onze heures. S&rsquo;ils sont trop saouls, vont se coucher, ou sinon faire la sortie des th\u00e9\u00e2tres. Des fois, rencontrent quelques vieilles mendiantes (trente ou quarante ans) comme eux, qui vont coucher avec eux pour avoir la cro\u00fbte et la taule, parce qu&rsquo;elles n&rsquo;ont rien fait. Ou des jeunes filles de vingt ans se mettent avec l&rsquo;estropi\u00e9 pour l&rsquo;argent, ne sachant faire d\u00e9brouillardement la noce&#8230;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il y a les mendiants au marchand de journaux&#8230;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Mais les mendiants valides sont le plus souvent en prison&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>IX<\/h4>\n<h4>Reportage<\/h4>\n<p>Six heures du soir, un entrant en mac-farlane bleu et un infirmier qui porte son billet d&rsquo;h\u00f4pital.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Voici Monsieur Philippe, dit \u00e0 Sengle Dricarpe en le voyant se retourner vers la lumi\u00e8re.<\/p>\n<p>\u2014 Bonjour, Monsieur, dit le petit en d\u00e9tachant sa veste et ses brodequins \u00e0 \u00e9perons pour se coucher dans le lit \u00e0 gauche de Sengle\u00a0; vous attendez la r\u00e9forme aussi\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 Dans un mois.<\/p>\n<p>\u2014 Alors je vais \u00eatre libre avant vous&#8230; Est-ce qu&rsquo;on va prendre ma temp\u00e9rature ce soir\u00a0? J&rsquo;ai un peu de fi\u00e8vre. Mais c&rsquo;est grand ici, sale et triste. On ne peut pas sortir tous les jours\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 En demandant la permission au m\u00e9decin chef. Mais j&rsquo;aimerais mieux la r\u00e9forme d&rsquo;abord et une seule grande sortie apr\u00e8s.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u2014 Vous savez que de sortir \u00e7a ne m&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 utile \u00e0 Biarritz\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 Je sais, j&rsquo;ai lu.<\/p>\n<p>\u2014 Parce que je n&rsquo;\u00e9tais pas dans ma r\u00e9sidence assign\u00e9e. Je me suis cach\u00e9 dans une auberge o\u00f9 ils m&rsquo;ont vendu comme des brutes. Sans cela, je filais \u00e0 cheval jusque chez moi, je me couchais et j&rsquo;\u00e9tais inviolable. Mais les gendarmes m&rsquo;ont pris avant.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il parlait bref et vite, d&rsquo;une voix d&rsquo;enfant confiant press\u00e9 ou haletant. Deux infirmiers vinrent avec un thermom\u00e8tre.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Vous avez de la fi\u00e8vre\u00a0? dit l&rsquo;infirmier de visite.<\/p>\n<p>\u2014 J&rsquo;en ai toujours eu peu le soir.<\/p>\n<p>\u2014 Avez-vous 38\u00a0? Oh oui, vous \u00eates tout moite et puis il ne faut pas vous fatiguer.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Et l&rsquo;infirmier d&rsquo;exploitation fit un point et un trait sur la feuille quadrill\u00e9e \u00e0 la lueur d&rsquo;une bougie plac\u00e9e sur la tablette \u00e0 la t\u00eate du lit.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0A quelle heure la visite\u00a0? demanda Philippe.<\/p>\n<p>\u2014 A huit heures. On se l\u00e8ve avant, mais on n&rsquo;est pas forc\u00e9.<\/p>\n<p>\u2014 Pour la visite, on se couche\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 Oui, cela vaut mieux les premiers jours.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u2014 Je me coucherai.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le planton entra.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Monsieur, voil\u00e0 vos lettres et journaux, dit-il obs\u00e9quieux.<\/p>\n<p>\u2014 Merci bien&#8230; Vous pouvez vous en aller. Quelle t\u00eate de betterave, dit-il \u00e0 Sengle.<\/p>\n<p>\u2014 Oui, pas mal\u00a0\u00bb, r\u00e9pondit Sengle assoupi d\u00e9j\u00e0. Les infirmiers avaient laiss\u00e9 avec pr\u00e9venance le chandelier au verre ovo\u00efde au chevet, et la t\u00eate blonde aux l\u00e8vres sensuelles et au menton violent, ensemble presque f\u00e9minin pourtant, flottait sur le craquement des journaux d\u00e9pli\u00e9s. Les infirmiers regardaient en contemplation curieuse et respectueuse assez comique. L&rsquo;un apporta un crachoir de porcelaine blanche.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Merci bien, mais je ne crache pas beaucoup.\u00a0\u00bb Sengle s&rsquo;endormit tout \u00e0 fait.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0N&rsquo;est-ce pas qu&rsquo;il est tr\u00e8s gentil\u00a0?\u00a0\u00bb lui dit Dricarpe comme il fermait les yeux, percevant deux derniers rayons de la bougie et de la veilleuse suspendue, jambages inf\u00e9rieurs d&rsquo;un R d&rsquo;or gigantesque.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>X<\/h4>\n<h4>Heure Militaire<\/h4>\n<p>\u00ab\u00a0Tu ne vas pas me dire que tu ne te fais pas dauffer, avec ton foulard autour du cou, Mademoiselle Tata\u00a0!<\/p>\n<p>\u2014 Je vais te foutre sur la gueule.<\/p>\n<p>\u2014 Faut pas me la faire, il n&rsquo;y a qu&rsquo;\u00e0 te voir marcher, je vais te dauffer moi-m\u00eame. On n&rsquo;est pas beau, mais on est si cochon. Un peu sur le bord&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Une rixe, une ba\u00efonnette tir\u00e9e, avec le m\u00eame bruit qu&rsquo;un pistolet qu&rsquo;on arme\u00a0; un petit bleu infirmier qui s&rsquo;effondre \u00e0 la renverse sur les pieds de Sengle\u00a0; un gros corps par-dessus, sang et vomissure.<\/p>\n<p>Sengle se r\u00e9veille, ne comprend rien, est d\u00e9go\u00fbt\u00e9, se souvient, et demande \u00e0 Dricarpe, r\u00e9veill\u00e9 d\u00e8s les premiers heurts et qui r\u00e9pond<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>parce qu&rsquo;il n&rsquo;a pas vu le meurtre invraisemblable\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Quelle heure est-il\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 Dix heures sont sonn\u00e9es il y a une minute.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>XI<\/h4>\n<h4>Jusqu&rsquo;\u00e0 Une Date<\/h4>\n<p>Sengle cessa d&rsquo;\u00eatre actif, ce qui consistait pour lui \u00e0 \u00e9pier si l&rsquo;Ext\u00e9rieur surnaturel s&rsquo;occupait de lui construire ses \u0153uvres, et prit conscience du temps par le discontinu des \u00e9v\u00e9nements, sans lien que successif, qui d\u00e9fil\u00e8rent jusqu&rsquo;\u00e0 une bienheureuse date. Ainsi Sengle libre, comme un enfant une image d&rsquo;\u00c9pinal, regarda plus tard passer des parades militaires, lui \u00e9tant agr\u00e9able, m\u00eame d&rsquo;un pass\u00e9 horrible, de se souvenir.<\/p>\n<p><em>Tel jour, un soir.<\/em><\/p>\n<p>Ravachol, ainsi nomm\u00e9 parce qu&rsquo;il savait lire et exposait par intervalles, d&rsquo;une seule phrase, quelque id\u00e9e anarchique tr\u00e8s simple et toujours<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>la m\u00eame. Au\u00a0bout d&rsquo;un tr\u00e8s grand nombre d&rsquo;ann\u00e9es de service, il avait attrap\u00e9 au Tonkin la v\u00e9role et une fi\u00e8vre dont il resta h\u00e9mipl\u00e9gique. Il \u00e9tait \u00e0 sa troisi\u00e8me ann\u00e9e d&rsquo;h\u00f4pital, attendant les douze cents francs de la pension n\u00b01, pour blessures de guerre. L&rsquo;Administration t\u00e2chait de conclure \u00e0 une h\u00e9mipl\u00e9gie post-syphilitique, et faute de mieux, d&rsquo;arriver \u00e0 confisquer ses papiers et l&rsquo;expulser de l&rsquo;h\u00f4pital.<\/p>\n<p>Cela arriva une fois\u00a0: Ravachol s&rsquo;arr\u00eata avec son squelette ext\u00e9rieur de b\u00e9quilles compliqu\u00e9es contre une borne, \u00f4ta son k\u00e9pi et mendia\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Alsacien, bless\u00e9 au Tonkin&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Un d\u00e9put\u00e9 le fit r\u00e9installer.<\/p>\n<p>Philippe donna \u00e0 Ravachol deux louis. Astiqu\u00e9 en vieux militaire, il sortit avec un infirmier, vers une maison \u00e0 soldats\u00a0; et il promit cinq francs \u00e0 l&rsquo;infirmier pour qu&rsquo;il le pos\u00e2t sur la femme, comme il l&rsquo;\u00e9tendait sur son lit dans la chambre des Fi\u00e9vreux, et m\u00fbt vigoureusement, \u00e0 des commandements militaires, ses reins paralys\u00e9s.<\/p>\n<p>Il rentra tr\u00e8s ivre, et joua aux dames, \u00e0 quoi il \u00e9tait tr\u00e8s fort, avec un gros aphasique. L&rsquo;aphasique perdant lui donna un coup de poing\u00a0; Ravachol prit le damier par un angle et frappa\u00a0;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>et, sans b\u00e9quilles, il s&rsquo;\u00e9croula \u00e0 la suite du poids, parmi les rires.<\/p>\n<p><em>Tel jour, un matin.<\/em><\/p>\n<p>Les deux majors vinrent au lit de Philippe. Le plus grad\u00e9 \u00e9tait celui qui avait le moins de titres m\u00e9dicaux.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u00cates-vous s\u00fbr que ce ne soit pas un com\u00e9dien\u00a0? dit-il en montrant Philippe. Vous savez qu&rsquo;on a invent\u00e9 des appareils tr\u00e8s perfectionn\u00e9s pour transporter les crachats tuberculeux. Au fond d&rsquo;une \u00e9prouvette grosse et courte. Il y a un tube qui va jusqu&rsquo;au fond.\u00a0On souffle par un autre tube. On peut dissimuler le tout dans sa main. On l&rsquo;approche de sa bouche, et le crachat sort.<\/p>\n<p>\u2014 Monsieur le Principal, l&rsquo;avez-vous auscult\u00e9\u00a0? Il y a une caverne bien soufflante et bruissante ici \u00e0 gauche.<\/p>\n<p>\u2014 Il y a \u00e9videmment une caverne, dit le haut grad\u00e9 apr\u00e8s avoir \u00e9cout\u00e9, sans avoir l&rsquo;air de savoir d&rsquo;ailleurs \u00e0 quels signes on reconnaissait une caverne. C&rsquo;est un vrai nid de bacilles, l\u00e0-dedans. Je ne m&rsquo;\u00e9tonne plus de ses crachats. Il faut le ponctionner, assur\u00e9ment.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u2014 Pardon, Monsieur&#8230; Monsieur le Principal, veux-je dire, dit Philippe. J&rsquo;ai cette caverne depuis l&rsquo;\u00e2ge de douze ans et je sais que ce poumon gauche est enti\u00e8rement perdu\u00a0; mais le docteur * * * qui me soigne m&rsquo;a dit de ne jamais me laisser ponctionner\u00a0; elle est circonscrite et cette op\u00e9ration l&rsquo;\u00e9tendrait. Je prends mon parti qu&rsquo;on ne me r\u00e9forme pas, mais je ne veux pas qu&rsquo;on me tue.<\/p>\n<p>\u2014 L\u00e0, l\u00e0, calmez-vous, on ne vous fera rien, dit le second major en lui donnant une petite tape derri\u00e8re\u00a0la t\u00eate. Laissez-moi\u00a0aussi vous ausculter.<\/p>\n<p>\u2014 Quel soldat \u00e7a fait, dit le Principal voyant Philippe subitement \u00e9vanoui. Enfin, votre canule est plac\u00e9e\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 Parfaitement, mais j&rsquo;ai d\u00fb toucher la pointe du c\u0153ur. Pourquoi a-t-il boug\u00e9 au lieu de se laisser faire\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 Cela me tire, j&rsquo;\u00e9touffe, dit Philippe remis sur son s\u00e9ant.<\/p>\n<p>\u2014 Mais on ne vous ponctionne pas, dit le Principal. Ce n&rsquo;est pas une seringue, c&rsquo;est une sonde. Enfin, puisque le trou est fait, laissez- nous vous d\u00e9barrasser\u00a0: aussi bien, la caverne est explor\u00e9e maintenant&#8230;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u2014 J&rsquo;ai plus confiance en mon m\u00e9decin qu&rsquo;en vous, jeta Philippe.<\/p>\n<p>\u2014 Prenez garde, vous risquez plus en ne continuant pas.<\/p>\n<p>\u2014 Allons, tant pis, dit Philippe en serrant les dents, malgr\u00e9 les signes de Sengle qui lui siffla\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014 Jeune daim\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le bruit grin\u00e7ant de la petite pompe alterne, les stagiaires font cercle, le liquide rouge distille dans le flacon \u00e0 trois tubulures que tient l&rsquo;infirmier.<\/p>\n<p>Philippe ne dit plus rien, sa chemise est rabattue sur sa t\u00eate.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ah \u00e7a, il n&rsquo;avait pas besoin d&rsquo;\u00eatre ponctionn\u00e9, dit le Principal.<\/p>\n<p>\u2014 Peut-\u00eatre la canule est-elle mal plac\u00e9e, dit le Major.<\/p>\n<p>\u2014 Enfin, continuez, dit-il \u00e0 l&rsquo;infirmier, on verra ce qui sortira enfin.<\/p>\n<p>\u2014 Il ne vient que du sang et des fibrilles de chair.<\/p>\n<p>\u2014 \u00c7a ne fait rien, \u00e7a lui aura valu toujours une bonne saign\u00e9e, dit en se frottant les mains le Principal. On a tort d&rsquo;abandonner cette ancienne pratique, \u00e7a n&rsquo;a jamais fait de mal \u00e0 personne.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ils partent, Sengle engueule Philippe de tous les noms, pendant que le caporal-infirmier applique sur la piq\u00fbre du dos haletant un peu de collodion.<\/p>\n<p><em>Tel jour, une apr\u00e8s-midi.<\/em><\/p>\n<p>Sur un banc, ils jou\u00e8rent aux d\u00e9s, jet\u00e8rent du pain aux moineaux et organis\u00e8rent des courses de feuilles de platane, sous le vent qui roulait devant eux, vers une pi\u00e8ce d&rsquo;eau. Puis Dricarpe reprit ses histoires \u2014 ou la sienne\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il y a des mendiants \u00e0 qui \u00e7a ne fait rien d&rsquo;\u00eatre pris, parce\u00a0<em>qu&rsquo;ils ont des places<\/em>\u00a0dans les prisons de la Seine. \u00c7a ne leur fait rien d&rsquo;\u00eatre condamn\u00e9s \u00e0 six mois ou un an. Ils ont d\u00e9buts par un mois ou deux et en ont pris le vice\u00a0; ils ne veulent plus travailler dehors et chinent en sortant, pour avoir une place de contrema\u00eetre aux chaussons (1 fr. 25 par jour), ou aux ballons, sacs, etc. Ou \u00e0\u00a0la cuisine. Ils\u00a0sont plus libres et n&rsquo;ont presque rien \u00e0 faire. On les met l\u00e0-bas parce qu&rsquo;ils gagnent (certains) moins d&rsquo;argent. Il y a cinq dixi\u00e8mes pour le d\u00e9tenu et cinq pour\u00a0la maison. Le\u00a0d\u00e9tenu \u00e0 cinq dixi\u00e8mes en a cinq pour la cantine et cinq pour la masse \u00e0 la sortie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il y en a qui n&rsquo;ont que quatre dixi\u00e8mes ou trois dixi\u00e8mes, ceux qui ont plus d&rsquo;un an de prison et ceux qui ont plus de cinq ans.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0On les met contrema\u00eetres parce qu&rsquo;ils ont plus d&rsquo;influence sur les jeunes et savent mieux le m\u00e9tier, et mouchardent aux gardiens, et aussi principalement parce qu&rsquo;ils ont tant de b\u00e9n\u00e9f sur la marchandise, un sou sur tant de mille de sacs, ou quatre francs par mois, ou deux centimes, ou sur cinq cents lampions de faits. Ils ont le droit de d\u00e9penser cette gratification, pour que le travail se fasse mieux et plus vite. S&rsquo;ils travaillaient, ils gagneraient moins. Et ils n&rsquo;ont que trois dixi\u00e8mes. On met la gratification sur la cantine.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le travail des estropi\u00e9s dans les prisons\u00a0? Dans le temps ils ne travaillaient pas, un manchot ne travaillait pas. On lui faisait faire la queue de cervelas dans la cour avec les inoccup\u00e9s. On leur fait\u00a0<em>coudre des sacs<\/em>\u00a0et faire des bo\u00eetes de b\u00fbches pour allumer le feu. Ou bien plantons pour tirer la cloche, ou au greffe pour appeler les personnes qui sont dans les ateliers pour aller au greffe. Les vieux, \u00e0 partir de soixante ans, ou qui voient mal clair, on leur trouve toujours du travail pour les occuper, soit \u00e0 Nanterre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>On les met au\u00a0<em>S\u00e9nat<\/em>, qui consiste \u00e0 trier des rognures de papier de\u00a0la maison Hachette\u00a0les de couleur et les blanches. Ils se font mettre l\u00e0 parce qu&rsquo;ils sont class\u00e9s l\u00e0 mais n&rsquo;y travaillent pas. Il y a juste place pour quatre ou cinq, et il y en a jusqu&rsquo;\u00e0 quatre-vingts. Ils peuvent attendre un mois avant de travailler, et sont partis avant.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L&rsquo;infirmerie de Nanterre appartient \u00e0 l&rsquo;Assistance publique. Il y a des m\u00e9decins tr\u00e8s bons&#8230; Il y en a. Les malades sont des vieux \u00e0 moiti\u00e9 fichus. Quand on va \u00e0 la visite, le m\u00e9decin donne surtout de l&rsquo;Hunyadi-Janos ou du bismuth, car il n&rsquo;y a pas de place pour les grands malades et ce sont les flemmards qui y sont. Pour quatre-vingts, le m\u00e9decin en a pour dix minutes. Donne \u00e0 ceux en traitement des pointes de feu ou des ventouses. A une diarrh\u00e9e\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Vous lui donnerez une journ\u00e9e de repos, vous le laisserez au r\u00e9fectoire pour qu&rsquo;il n&rsquo;attrape pas froid.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Pour les bronchites, donne un verre de tisane froide. Quand \u00e7a change de boulanger, le pain est bon mais gu\u00e8re meilleur que dans les prisons et au-dessous du pain de troupe. On fait des bonshommes avec\u00a0la p\u00e2te. La\u00a0corbeille de l&rsquo;exposition.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je vous parlerai encore des marchandes de fleurs, des jeunes filles qui font semblant de vendre des fleurs le soir \u00e0 la main et font plut\u00f4t le truc, pr\u00e8s de l&rsquo;Olympia, rue de S\u00e8ze, au rond-point&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>&#8230; La visite de Nosocome parle du r\u00e9giment\u00a0:<\/p>\n<p>Le piquet en bas. Au feu\u00a0!<\/p>\n<p>Nosocome \u00e9tait rentr\u00e9 depuis six jours de convalescence. On lui avait refus\u00e9 de se louer un rempla\u00e7ant afin de pouvoir sortir. Il part avec son peloton en tenue de corv\u00e9e derri\u00e8re la pompe.<\/p>\n<p>L&rsquo;incendie, comme tous les incendies. Il y a une fa\u00e7ade en fer qui ne br\u00fble pas, mais chauffe seulement, par o\u00f9 l&rsquo;on peut monter pour porter plus haut la lance et sauver des objets. Nosocome grimpe le premier et apr\u00e8s quelques m\u00e8tres est abattu par une poutre. Les plaies de son bras et de son pied, pour lesquelles il avait \u00e9t\u00e9 couch\u00e9 deux mois, se rouvrent dans l&rsquo;effort d&rsquo;avant\u00a0la chute. N&rsquo;importe, il remonte et les officiers le regardent avec beaucoup de soin.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il n&rsquo;y a plus de danger, dit le lieutenant du premier peloton. Menons-les man\u0153uvrer un peu, le Champ de Foire n&rsquo;est pas loin. Ils n&rsquo;ont pas d&rsquo;armes, on leur fera faire de\u00a0la boxe. L&rsquo;autre\u00a0peloton, qui est en tenue de service, fera des feux en marchant.<\/p>\n<p>\u2014 On va en laisser pourtant quelques-uns, dit le lieutenant Vensuet, pour garder le feu et puis \u00e7a les reposera. Ils en ont besoin. Ou plut\u00f4t, on va renvoyer les \u00e9clop\u00e9s \u00e0 la caserne et les autres pivoteront.<\/p>\n<p>\u2014 Et ce grand diable l\u00e0-bas, qui est pour s&rsquo;en aller avec eux. Bougre de Savoyard de tireur au cul, voulez-vous rester l\u00e0 et attendre vos camarades pour partir \u00e0 la man\u0153uvre\u00a0!<\/p>\n<p>\u2014 Il a bien travaill\u00e9 ce militaire, vint dire le paysan incendi\u00e9. Il s&rsquo;est bless\u00e9 et a saign\u00e9 partout.<\/p>\n<p>\u2014 C&rsquo;est Nosocome, dit Vensuet, je le reconnais \u00e0 pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>\u2014 Ah\u00a0! c&rsquo;est Nosocome, dit le premier lieutenant, alors c&rsquo;est diff\u00e9rent, il n&rsquo;a pas besoin de se reposer, il va rester avec nous. Rassemblement, \u00e0 droite alignement. Couvrez derri\u00e8re votre chef de file, Nosocome, bougre d&rsquo;andouillard.\u00a0Fixe. Par le flanc droit&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Telle nuit.<\/em><\/p>\n<p>Le planton \u00e0 t\u00eate de betterave fut victime d&rsquo;une\u00a0<em>bonne plaisanterie<\/em>. Tirant sa flemme deux ou trois jours pour \u00ab\u00a0courbature\u00a0\u00bb attrap\u00e9e, dit paternellement le major, \u00ab\u00a0en pissant contre un mur\u00a0?\u00a0\u00bb il dormait toute la journ\u00e9e ou blaguait en rires sonores pr\u00e8s de Philippe, qui ne se levait plus jamais. Sa tuberculose ayant \u00e9t\u00e9 diagnostiqu\u00e9e \u00ab\u00a0\u00e0 forme typho\u00efque\u00a0\u00bb, des infirmiers l&#8217;empoignaient d&rsquo;heure en heure, et l&rsquo;ayant mis nu le pr\u00e9cipitaient dans une baignoire glac\u00e9e, contre son lit. Aux hurlements rythmiques, la nuit, des malades se retournaient, forgerons ou laboureurs colossaux, puis marchaient vers son lit avec menaces de lui casser\u00a0la gueule. On\u00a0le mit enfin dans une chambre isol\u00e9e, au bout de la grande, sans autre voisin qu&rsquo;un Normand qu&rsquo;on croyait simulateur parce qu&rsquo;il restait paralys\u00e9 depuis deux jours du bras gauche \u00e0 la suite de la maladroite piq\u00fbre d&rsquo;\u00e9ther d&rsquo;un stagiaire. Et les cris habituels de Philippe se devinaient, \u00e0 des heures, comme des sonneries ou des cloches. Puis il fut mieux et trouva plus gai qu&rsquo;on lui accord\u00e2t d&rsquo;\u00eatre retransport\u00e9 dans la grande chambre, o\u00f9 le planton rieur dormait toujours.<\/p>\n<p>La veille de l&rsquo;aventure, le petit tuberculeux fit signe \u00e0 l&rsquo;aum\u00f4nier passant sa ronde, lequel revint vite avec des ornements sacerdotaux \u00e0 double face, v\u00eatus prestement, sans qu&rsquo;on f\u00eet attention. Il confessa en parlant tout seul, retourna les couleurs des chasubles discr\u00e8tes et des \u00e9toles clandestines, communia le malade. Apr\u00e8s la nuit, celui-ci fut tr\u00e8s bien, gr\u00e2ce \u00e0 quarante grammes d&rsquo;alcool, don du Major, aigu\u00e9 de la promesse de cong\u00e9s forts longs. Et puis soudain il fut tout p\u00e2le, ahannant les mouvements de ses c\u00f4tes dans un demi-cercle de badauds accourus des jeux des tables. La t\u00eate de betterave sommeillait la bouche fendue. Et puis l&rsquo;administr\u00e9 jaunit tout d&rsquo;un coup, maquill\u00e9 d&rsquo;une grimace, et la betterave sauta en chemise et courut en hurlant par les salles, l&rsquo;escalier et le jardin. Des militaires vinrent avec une bi\u00e8re passe-partout, et deux jours apr\u00e8s la badauderie pr\u00e9c\u00e9dente se renouvela devant les vitres de l&rsquo;amphith\u00e9\u00e2tre. Pour la premi\u00e8re fois Sengle prit conscience qu&rsquo;il \u00e9tait dans un h\u00f4pital traditionnel.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>XII<\/h4>\n<h4>Il N&rsquo;y A Qu&rsquo;un Juste \u00c0 Sodome<\/h4>\n<p>Le Major, qui \u00e9tait exceptionnellement un savant, travaillant pour soi, pas militaire du tout et pas trop<em>m\u00e9decin<\/em>, proposa Sengle pour la r\u00e9forme, ayant pris le service dans la salle quand Sengle n&rsquo;\u00e9tait plus<em>visiblement<\/em>\u00a0malade, parce qu&rsquo;il comprit qu&rsquo;il mourait de nostalgie \u2014 quoique ce cas ne soit pas pr\u00e9vu dans les livres des majors. Il proposa Dricarpe, qui \u00e9tait \u00ab\u00a0par bonheur\u00a0\u00bb assez malade pour que le r\u00e8glement l&rsquo;autoris\u00e2t (on est plus s\u00e9v\u00e8re pour la r\u00e9forme des disciplinaires) et le sauva des bagnes futurs.<\/p>\n<p>Il avait voulu proposer Philippe et fut le seul qui le reconn\u00fbt bien v\u00e9ritablement malade, son sup\u00e9rieur hi\u00e9rarchique pr\u00e9f\u00e9rant l&rsquo;envoyer mourir ailleurs, afin que son h\u00f4pital ne f\u00fbt pas responsable.<\/p>\n<p>Il causa avec Sengle, lui donnant d&rsquo;excellents et intelligents conseils pour son hygi\u00e8ne dans sa vie civile, et ils parl\u00e8rent ensemble des m\u00e9decins militaires.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je suis \u00e9pouvant\u00e9, dit le Major, de l&rsquo;ignorance des m\u00e9decins stagiaires et de leur stupidit\u00e9. Vous aviez mal vu, c&rsquo;\u00e9tait un stagiaire qui toucha de son trocart la pointe du c\u0153ur de Philippe.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Plus nuls que les plus nuls m\u00e9decins civils, ils vont dans des provinces trancher en une minute des existences innombrables. Le r\u00f4le serait si beau du m\u00e9decin-major, unique soupape de s\u00fbret\u00e9 de cette chaudi\u00e8re d&rsquo;enfer de l&rsquo;arm\u00e9e, qui \u00e9clatera sous la r\u00e9volte des intelligents \u2014 ou des malades tortur\u00e9s \u2014 si on ne les l\u00e2che. Si le militarisme subsiste, l&rsquo;\u00c9tat devrait faire millionnaires les deux ou trois grands m\u00e9decins dont il s&rsquo;honore, pour compenser la t\u00e2che fabuleuse qu&rsquo;il leur donnerait, et \u00e0 leurs \u00e9l\u00e8ves, de d\u00e9cider de la vie de l&rsquo;intelligence \u2014 avant l&rsquo;arm\u00e9e et pendant l&rsquo;arm\u00e9e. Car il n&rsquo;y a que les intellectuels qui risquent d&rsquo;y p\u00e9rir. Et on enverrait au bagne, ou on ferait clercs d&rsquo;huissier ou vidangeurs les actuels cuistres et bourreaux. Je tremble en pr\u00e9voyant que mon fils leur passera par les pattes&#8230;<\/p>\n<p>\u2014 Le ferez-vous r\u00e9former\u00a0?\u00a0\u00bb dit Sengle. Le Major parla d&rsquo;autre chose.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>XIII<\/h4>\n<h4>Derni\u00e8res Gueules<\/h4>\n<p>La veille de la r\u00e9forme.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Eh bien, Sengle, lui dit le Major, c&rsquo;est demain. Vous n&rsquo;avez pas un poil de sec\u00a0? Allez faire un tour dans le jardin, t\u00e2chez d&rsquo;aspirer assez du bleu du ciel pour en garder \u00e0 vos paupi\u00e8res et \u00e0 vos doigts. \u00bb<\/p>\n<p>Sengle passa devant divers officiers malades qui n&rsquo;exig\u00e8rent pas le salut, confiants dans les \u00e9criteaux de leur all\u00e9e\u00a0:\u00a0<em>On est pri\u00e9 de ne pas exciter<\/em>, etc. Et il fit le tour du bassin circulaire. Il n&rsquo;y tombait plus de feuilles, et toutes celles qui y \u00e9taient tomb\u00e9es avaient coul\u00e9. Leur tas nivel\u00e9 montait jusque sous la surface, et il n&rsquo;y avait plus qu&rsquo;un grand tapis en couronne de velours pourpre un peu mouill\u00e9. Les poissons rouges nageaient le long de la circonf\u00e9rence, la moiti\u00e9 du corps hors de l&rsquo;eau, comme sur les estampes\u00a0; ils firent un tour entier devant Sengle, un gros en t\u00eate\u00a0; et n&rsquo;ayant trouv\u00e9 en cette exploration d\u00e9j\u00e0 des centaines de fois renouvel\u00e9e une eau non empoisonn\u00e9e du sang des feuilles, ils repartirent, comme au pas, avec le une-deux haletant de leurs ou\u00efes militaires.<\/p>\n<p>Un des petits pantalons garance, le museau \u00e0 la chute du jet central, t\u00e9tait la vie \u2014 et Sengle l&rsquo;heure \u2014 \u00e0 la solitaire clepsydre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3>Livre V<\/h3>\n<h3>Sisyphe Favori<\/h3>\n<p>H\u00e9l\u00e8ne Suasse, abandonn\u00e9e des m\u00e9decins et \u00e0 l&rsquo;agonie&#8230; vomit un serpent \u00e0 deux t\u00eates.<\/p>\n<p><em>Ex-voto<\/em>\u00a0de la basilique de Sainte-Anne.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>I<\/h4>\n<h4>Un Peu De Sacril\u00e8ge<\/h4>\n<p>Sengle \u00e9tait catholique et se confessait \u2014 \u00e0 des intervalles \u2014 \u00e0 un jeune pr\u00eatre qu&rsquo;il avait eu beaucoup de peine \u00e0 trouver, et qui approuvait presque une fois pour toutes ses fautes \u2014 dans le sens de sa nature et comme telles (s&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pas scandaleux de juger ainsi des fautes) tendant vers Dieu. Ceux dont l&rsquo;intelligence et le corps sont \u00e9lus, \u00e0 moins d&rsquo;impr\u00e9vu d\u00e9traquement, se laissent aller dans la gravitation de leurs actes autour de leur synth\u00e8se int\u00e9rieure, et ne d\u00e9sob\u00e9issent \u00e0 aucune prescription du D\u00e9calogue, respectant en Dieu soi. Les commandements altruistes\u00a0: \u00ab\u00a0Le bien d&rsquo;autrui&#8230;\u00a0\u00bb sont d&rsquo;aristocratiques formules d&rsquo;isolement. \u00ab\u00a0Dieu en vain tu ne jureras\u00a0\u00bb est la seule courtoisie valable\u00a0; il est ridicule de cracher sur son miroir, m\u00eame l&rsquo;inspectant par des besicles grossissantes. Les \u0153uvres de chair ne sont non r\u00e9pugnantes qu&rsquo;avec des pairs\u00a0; et en effet ce n&rsquo;est que la fornication que d\u00e9fendit Mo\u00efse.<\/p>\n<p>Et Sengle, pour compenser dans la sym\u00e9trie de l&rsquo;Ext\u00e9rieur le paradoxe de sa libert\u00e9 non-conforme, condescendit, dans l&rsquo;un des panneaux du triptyque de la confession, \u00e0 s&rsquo;agenouiller, quoique dans la gu\u00e9rite centrale \u00e9pi\u00e2t un pr\u00eatre militaire.<\/p>\n<p>Et la confession fut comme toute confession, avec cet amusement que le pr\u00eatre crut parler \u00e0 la soldatesque coutumi\u00e8re, l&rsquo;interrogeant d&rsquo;abord des ivrogneries, lupanars et jurons.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Non\u00a0\u00bb, r\u00e9pondit simplement Sengle aux questions\u00a0; puis il s&rsquo;accusa sur quelques points qu&rsquo;il prit la peine d&rsquo;expliquer sommaires\u00a0; et enfin re\u00e7ut la formule dont le vieux zouave sacerdotal n&rsquo;\u00e9tait que transmetteur.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s les assassinats possibles accept\u00e9s, et tout le n\u00e9cessaire pour l&rsquo;\u00e9vasion vers soi, Sengle n&rsquo;avait pas pr\u00e9vu qu&rsquo;il f\u00fbt plus complet, dans la culbute de tout, de repousser aussi du talon, pas trop directement sans doute, Dieu. On lui rendrait son \u00eatre libre apr\u00e8s le\u00a0<em>Consummatum<\/em>\u00a0est comme dernier mot de passe du militaire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L&rsquo;aum\u00f4nier, ayant compris un peu et honor\u00e9 dans son \u00e2me confuse d&rsquo;avoir parl\u00e9 avec un intelligent qui demain serait quelqu&rsquo;un et non plus un homme\u00a0; peut-\u00eatre simplement suivant des adieux usit\u00e9s au l\u00e2cher successif de ses ouailles prisonni\u00e8res, l&rsquo;interrogeait sur sa sant\u00e9, demandant des d\u00e9tails.<\/p>\n<p>Sengle r\u00e9solument et\u00a0<em>sinc\u00e8rement<\/em>\u00a0conta les souffrances nosologiques, son c\u0153ur anatomiquement curieux v\u00e9rifi\u00e9 par des docteurs divers, et toute la v\u00e9rit\u00e9 selon les certificats et l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;h\u00f4pital.<\/p>\n<p>Puis au matin il s&rsquo;acquitta du n\u00e9cessaire sacril\u00e8ge.<\/p>\n<p>Dom***, \u00e0 qui il s&rsquo;accusa ou glorifia plus tard, jugea\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Les Commandements seraient monstrueux d&rsquo;exiger la confidence d&rsquo;un soi compliqu\u00e9 \u00e0 qui n&rsquo;en est pas digne. Le Christ en ses paraboles parlait selon l&rsquo;actuelle compr\u00e9hension des peuples. Et il faut se faire foule pour entretenir la foule \u2014 sauf dans l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;art, qui ne la regarde pas. \u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>II<\/h4>\n<h4>Mythologies<\/h4>\n<p>Sengle prit son miroir, et y relut l&rsquo;histoire de Sisyphe.<\/p>\n<p>La montagne \u00e9tait construite avec beaucoup de soin\u00a0:<\/p>\n<p>En forme de t\u00e9tra\u00e8dre, ou de pyramide issue de trois escaliers joints, dont les degr\u00e9s, d&rsquo;apr\u00e8s une loi certaine, \u00e0 mesure qu&rsquo;ils s&rsquo;\u00e9tr\u00e9cissaient vers la cime, paraissaient hauts d&rsquo;autant plus.<\/p>\n<p>Et l&rsquo;\u00c9ternel des arm\u00e9es remit entre les mains de Monsieur Sisyphe le rocher fatidique, raboteux de tant d&rsquo;asp\u00e9rit\u00e9s qu&rsquo;on ne le pouvait mieux comparer qu&rsquo;\u00e0 une boule parfaitement polie.<\/p>\n<p>Et l&rsquo;\u00c9ternel l&rsquo;instruisit et dit\u00a0:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Voici, j&rsquo;ai permis pour toi seul que le diamant, selon des plans nouveaux de clivage, puisse \u00eatre taill\u00e9 en forme de boule<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Parce qu&rsquo;ainsi, \u00e9tant infiniment dur, il sera d&rsquo;une \u00e9lasticit\u00e9 infinie<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Et quand tu auras gravi deux, trois ou quatre degr\u00e9s de la pyramide<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Avec cette sph\u00e8re entre tes mains, et que par sa lubricit\u00e9 elle se d\u00e9robera \u00e0 tes ongles, car elle est tr\u00e8s lourde,<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Elle rebondira des degr\u00e9s de porphyre rouge \u00e0 une distance deux, quatre ou huit fois g\u00e9om\u00e9triquement progressante \u00e0 travers la plaine de turquoise<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Et il sera tout \u00e0 fait impossible que tu la portes au sommet.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0C&rsquo;est pourquoi je te donne pour t\u00e2che (sous peine de mort, et il y aura un de mes anges de plus en plus important \u00e0 mesure que tu t&rsquo;\u00e9l\u00e8veras, et dont la puissance sera semblable \u00e0 la superposition de plusieurs degr\u00e9s dor\u00e9s, pour veiller \u00e0 ce que tu ne t&rsquo;arr\u00eates nul moment) de porter la sph\u00e8re de diamant dans la coupelle terminale de la pyramide de porphyre\u00a0;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Et de peur que tu ne te d\u00e9pites et ne grimpes pr\u00e9cipitamment, ainsi qu&rsquo;un \u00eatre d\u00e9pourvu de sens, exasp\u00e9r\u00e9 comme un homme qui joue au bilboquet jusqu&rsquo;\u00e0 la mort et ne dote jamais d&rsquo;une t\u00eate les \u00e9paules du pal\u00a0;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Voici\u00a0: je vais t&rsquo;attacher un boulet \u00e0 chaque jambe, et ainsi tu iras moins vite et il sera moins fatigant de te regarder\u00a0;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Et toi, dirige bien ta volont\u00e9 en un seul sens, la direction du sommet de cette montagne\u00a0;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Apr\u00e8s qu&rsquo;on t&rsquo;aura ras\u00e9 la t\u00eate et habill\u00e9 en for\u00e7at\u00a0; car je ne veux point an\u00e9antir l&rsquo;intelligence\u00a0; et pour ce, d\u00e9sire ne point conna\u00eetre que tu en aies une.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Et afin qu&rsquo;on sache ma puissance, je permettrai que le peuple te vienne voir deux fois par jour, j&rsquo;entends ceux qui ont du sens, c&rsquo;est-\u00e0-dire les hommes gras et rassis, les bonnes et les petits enfants.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Et ces derniers te trouveront tr\u00e8s beau, et toi tu seras tr\u00e8s fier, et ils d\u00e9sireront tous d&rsquo;\u00eatre semblables \u00e0 toi, au moins jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de raison.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Et moi je te donnerai tous les jours, au r\u00e9cit\u00e9 de ton\u00a0<em>Pater<\/em>, une obole et quelque morceau de pain chaumeni,<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Et je te donnerai aussi le repos, quand tu auras fini de monter ta sph\u00e8re<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Comme un escarbot roule une merde.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Et pour que tu aies plaisir \u00e0 ce travail, il t&rsquo;est permis et m\u00eame enjoint, pendant ce repos octroy\u00e9,<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0De polir ton diamant avec les scrupules d&rsquo;une brosse douce (c&rsquo;est un vieux bouchon de carafe, il lui faut des soins assidus) et avec tout ce qu&rsquo;il te para\u00eetra bon d&rsquo;acqu\u00e9rir \u00e0 son usage, d\u00e9pensant sans contr\u00f4le de tes argents ce que tu voudras\u00a0;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Et ce faisant tu fuiras l&rsquo;oisivet\u00e9 et le sommeil et te diras que tu es un martyr, ou plut\u00f4t je pr\u00e9f\u00e8re que tu parfasses ta t\u00e2che sans du tout penser ni dire, mais avec d&rsquo;autant plus de soin<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Comme moi, j&rsquo;ai construit cette montagne.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Et Monsieur Sisyphe, qui \u00e9tait un homme tr\u00e8s sage, observa toutes ces ob\u00e9diences au pied de la lettre.<\/p>\n<p>Au bout d&rsquo;un lustre descendit l&rsquo;\u00c9ternel des arm\u00e9es comme une araign\u00e9e f\u00e9roce, se demandant \u00e0 quoi pouvait servir le travail de Monsieur Sisyphe pendant ces cinq ans \u00e9coul\u00e9s. Le Destin son p\u00e8re lui avait dit que cette sph\u00e8re de diamant \u00e9tait le symbole de la foudre (en boule) que l&rsquo;on ferait rouler, quand ils voudraient r\u00e9attaquer le ciel, sur la t\u00eate des G\u00e9ants. Mais l&rsquo;\u00c9ternel savait tr\u00e8s bien qu&rsquo;\u00e0 la r\u00e9novation de ce cataclysme, Monsieur Sisyphe laisserait tomber son bouchon de carafe et passerait temps \u00e0 voir \u00e9gorgeter les anges accroch\u00e9s aux degr\u00e9s comme des larbins \u00e0 une voiture. D&rsquo;ailleurs, comment d\u00e9cerveler un g\u00e9ant avec un bouchon de carafe\u00a0? \u2014 Que n&rsquo;y avait-il pens\u00e9 plus t\u00f4t\u00a0? L&rsquo;\u00c9ternel des arm\u00e9es allait \u00e9tablir le long de sa montagne de porphyre, du corps d&rsquo;une gu\u00eape \u00e9norme dess\u00e9ch\u00e9e, apr\u00e8s avoir vid\u00e9 la peau dure, un wagon de montagnes russes, utilisant la force inemploy\u00e9e (utilement) et complaisante de Monsieur Sisyphe, et ainsi r\u00e9cup\u00e9rer quelques argents.<\/p>\n<p>Et il se pr\u00e9cipita, solennel pourtant toujours\u00a0; et les anges-larbins sonn\u00e8rent des trompettes, et ceux qui \u00e9taient le plus haut perch\u00e9s sonn\u00e8rent des trompettes avec plus de respect, donc plus fort, et ainsi, la perspective du son observ\u00e9e, l&rsquo;\u00c9ternel n&rsquo;entendit qu&rsquo;une \u00e9gale intensit\u00e9 des trompettes, comme si un seul \u00e9tage de larbins avait sonn\u00e9 des trompettes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Et les Dana\u00efdes, pendant imm\u00e9morial de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la chemin\u00e9e \u00e0 Monsieur Sisyphe, voulurent battre du tambour sur leur f\u00fbt traditionnel\u00a0; mais il y avait trop longtemps qu&rsquo;il \u00e9tait perc\u00e9 (cette explication est d&rsquo;ailleurs absurde, se dirent-elles\u00a0; car une trompette sonne parce qu&rsquo;elle est for\u00e9e de bout en bout\u00a0; et si notre tambour n&rsquo;\u00e9tait d\u00e9fonc\u00e9 il serait, par cons\u00e9quent, plus impossible encore d&rsquo;en tirer un son. Et l&rsquo;\u00c9ternel des arm\u00e9es n&rsquo;aura rien \u00e0 boire).<\/p>\n<p>Quant l&rsquo;\u00c9ternel des arm\u00e9es se fut avanc\u00e9 pour marcher vers la montagne de porphyre, il \u00e9tait malade. Car la sph\u00e8re de diamant, qui \u00e9tait devenue un vrai diamant, brillait au soleil cervicalement sur la montagne, et Monsieur Sisyphe se reposait pour une valeur consid\u00e9rable sur la montagne inaccessible. Et l&rsquo;\u00c9ternel ouvrit la bouche et Monsieur Sisyphe aussi, et l&rsquo;\u00c9ternel \u00e9couta, et Monsieur Sisyphe parla ainsi\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Cher Ma\u00eetre,<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Vous avez cr\u00e9\u00e9 toutes choses, Darwin et cette loi que la fonction fait l&rsquo;organe ou le d\u00e9veloppe s&rsquo;il existe d\u00e9j\u00e0, les exercices physiques, l&rsquo;entra\u00eenement et Choppy Warburton.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Vous m&rsquo;avez remis entre les mains une sph\u00e8re de diamant si lourde qu&rsquo;au bout de quelques secondes mes mains lass\u00e9es devaient la laisser \u00e9chapper\u00a0; et sa masse croissant dans sa chute selon une fort belle loi je devais courir apr\u00e8s et recommencer de plus loin mon travail. Ce est tr\u00e8s beau.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Mais port\u00e9e entre mes mains le poids de cette sph\u00e8re restait invariable, et m&rsquo;adonnant \u2014 pour Vous servir \u2014 \u00e0 cet hygi\u00e9nique sport, la force de mes muscles croissait par l&rsquo;entra\u00eenement et la boule n&rsquo;\u00e9tait pas plus lourde. Comme le carr\u00e9 de la vitesse pour ainsi dire aussi, devait cro\u00eetre mon aptitude \u00e0 transf\u00e9rer la boule dans la coupelle o\u00f9 Vous m&rsquo;aviez ordonn\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il serait somptueux d&rsquo;ajouter que m\u00eame, approchant de la cime, m&rsquo;\u00e9loignant de la terre, le poids de la boule \u00e9tait appr\u00e9ciablement diminu\u00e9, car Votre montagne est tr\u00e8s haute.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ma t\u00e2che finie, une attraction d\u00e9serte Votre enfer, et Vous n&rsquo;\u00eates plus l&rsquo;\u00c9ternel des arm\u00e9es\u00a0; mais Vous savez qu&rsquo;il n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 que par un contre-sens sur\u00a0<em>Sabaoth<\/em>\u00a0; et \u00e7a vaudra tout autant\u00a0\u00bb, dit en s&rsquo;en allant Monsieur Sisyphe.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Et la montagne existe encore\u00a0: on la montre aux touristes, qui s&rsquo;appelle le Peter-Botte, dans l&rsquo;Ile-de-France, et il y en a une r\u00e9duction au bout du Pont-des-Arts, avec des lions de pierre autour. L&rsquo;\u00c9ternel, si Monsieur Sisyphe n&rsquo;avait \u00ab\u00a0plac\u00e9\u00a0\u00bb enfin sa boule, aurait cr\u00e9\u00e9 le mouvement perp\u00e9tuel, c&rsquo;est une chose tr\u00e8s consid\u00e9rable\u00a0; depuis il cherche d&rsquo;autres inventions pour fabriquer une machine avec l&rsquo;homme, qui dure longtemps, ou un si\u00e8cle au moins\u00a0; il fait beaucoup d&rsquo;essais et n&rsquo;a rien trouv\u00e9 encore de pr\u00e9sentable. C&rsquo;est pourquoi il recommence tout le temps \u2014 seul vrai Sisyphe.<\/p>\n<p>Comme la pudeur ferme sur son front les paupi\u00e8res plus larges de ses mains, Sengle ramena sur le miroir les ailes de bois du triptyque.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>III<\/h4>\n<h4>L&rsquo;\u00e9mail Des Poup\u00e9es<\/h4>\n<p>Deux ans et demi apr\u00e8s, Sengle entra avec Nosocome dans l&rsquo;h\u00f4pital des petits enfants. Il v\u00eatit, comme son camarade, une longue veste d&rsquo;interne en toile blanche, semblable \u00e0 un bourgeron militaire\u00a0; et ils pass\u00e8rent d&rsquo;abord dans la salle de Nosocome, agac\u00e9s par des infirmi\u00e8res \u00e0 des d\u00e9tours d&rsquo;escaliers. Dans tous les lits, des petites filles regardaient devant elles, comme est le principal exercice des malades\u00a0; et dans un lit central, une grande poup\u00e9e, plut\u00f4t plus grande que les petites filles, \u00e9tait la seule qui suiv\u00eet d&rsquo;un regard intelligent les visiteurs, du moins comme un portrait.<\/p>\n<p>Dans une salle de petits gar\u00e7ons, Sengle prit un bistouri et Nosocome demanda \u00e0 l&rsquo;infirmi\u00e8re s&rsquo;il y avait un malade qui\u00a0<em>desquam\u00e2t<\/em>\u00a0bien. Elle fit basculer le c\u00f4t\u00e9 droit du lit d&rsquo;un petit de quatre ans, abaissa les couvertures et releva\u00a0la chemise. Comme Sengle\u00a0lui posait le bistouri sur le ventre\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Vous allez me faire mal, Monsieur\u00a0\u00bb, dit le petit, suivant des images ailleurs, au-dedans de sa t\u00eate transparente.<\/p>\n<p>Nosocome dit quelques bonnes banales paroles, et Sengle, avec des gestes de barbier, commen\u00e7a de raser les petites \u00e9cailles paille, du c\u00f4t\u00e9 droit du ventre, vers l&rsquo;aine, et les recueillait dans une enveloppe de lettre.<\/p>\n<p>L&rsquo;infirmi\u00e8re ouvrit l&rsquo;autre balustrade de fer du lit machin\u00e9, et on recueillit aussi les \u00e9cailles s\u00e9nestres.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ce n&rsquo;est pas la peine, vous savez, Madame, dit Nosocome, de dire au Chef que Monsieur le docteur \u00e9tranger a recueilli des squames\u00a0; c&rsquo;est pour des recherches qu&rsquo;il ne faut pas \u00e9bruiter sur le bacille de la scarlatine.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Sengle de ses ongles poudr\u00e9s de squames pin\u00e7a la gorge de l&rsquo;infirmi\u00e8re en un geste apparent de viol\u00a0; elle rit et ne sut pas. Puis, s&rsquo;\u00e9tant lav\u00e9 les mains, ils partirent.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>IV<\/h4>\n<h4>Les Propos Des Assassins<\/h4>\n<p>Pyast et Herreb s&rsquo;assirent \u00e0 la turque autour du cabinet de Nosocome\u00a0; Sengle se coucha dans un coin, derri\u00e8re\u00a0la table. Sur\u00a0le socle de Marsyas troussant son marbre au-dessus des sexes mutuellement viol\u00e9s de ses organes int\u00e9rieurs, comme les successifs cornets d&rsquo;un cheveu, la cassolette noire, puis rouge fuma selon l&rsquo;encens, le benjoin, le styrax, puis la myrrhe\u00a0; et les parfums construisirent un cylindre de tout le centre de la pi\u00e8ce, leurs ondes mourant \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e de l&rsquo;asile angulaire de Sengle.<\/p>\n<p>Il y avait une fille avec un chien sur un divan.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Voici Akem\u00a0\u00bb, dit Nosocome, communiant le po\u00e8te polonais Pyast, le philosophe allemand Herreb et Sengle des pilules de haschisch.<\/p>\n<p>On attendit une heure, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que Nosocome bondit, cria qu&rsquo;il ne voulait chez lui ni putains, ni chiens, ni surtout chiens de putains, empoigna la b\u00eate et la fille jusqu&rsquo;\u00e0 la porte\u00a0; et les propos commenc\u00e8rent.<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0En mil huit cent&#8230; mil huit cent mille&#8230; vers&#8230; vil milliards de verres&#8230;<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Mille vibriards de verres de montre.<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Un \u00e9l\u00e9phant dans une montre\u00a0! que tu es b\u00eate&#8230; quatre \u00e9l\u00e9phants dans un verre de montre.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Un sot trouve toujours un puceau&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>La puce demeure au coin du boulevard Saint- Michel.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>C&rsquo;est le boulevard Haussmann qui veut l&#8217;emporter, comme \u00e9chantillon.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Il prend \u00e7a pour des verres de bouteille. Il y a un vers libre par \u00e9chantillon.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Il n&rsquo;a pas besoin de bouteille, puisqu&rsquo;il se purge avec des verres libres.<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>C&rsquo;est idiot, \u00e7a ne s&rsquo;est jamais vu.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Cet idiot de Jeannot.<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est pas de la flanelle, l&rsquo;eau de Hunyadi-Janos.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>La flanelle, c&rsquo;est comme les cors aux pieds, \u00e7a ne se porte plus.<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>A partir de demain, tu portes de la flanelle.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>A partir de demain\u00a0? Nous ne sortirons jamais d&rsquo;aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Tiens-tu le rapport de cause \u00e0 effet\u00a0? Tu mets ta t\u00eate dans tes mains.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Expliquons-nous dans le Paris des mots.<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>La base est\u00a0la flamme. Et\u00a0tu es au milieu de l&rsquo;ombre ou de la lumi\u00e8re.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Je suis au milieu de quoi\u00a0? Dans deux ou trois cents ans peut-\u00eatre.<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Ton pareil est naturel.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Il faut que je le retrouve.<\/p>\n<p>HERREB<\/p>\n<p>Si nous le faisions afficher\u00a0?<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Tu parlais de flamme, je crois\u00a0? Tu \u00e9tais dans l&rsquo;eau.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>HERREB<\/p>\n<p>Tu p\u00e9n\u00e8tres deux choses \u00e0 la fois\u00a0?<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Au milieu, avec deux cerceaux de papier&#8230; je crois&#8230; Au milieu, avec&#8230;<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Suc-ces-si-ve-ment.<\/p>\n<p>HERREB<\/p>\n<p>Il l&rsquo;a retrouv\u00e9.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Je l&rsquo;ai laiss\u00e9 tomber. Il \u00e9tait assis dans le sens des champs, il tournait donc le dos \u00e0 la route.<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Mais si tu \u00e9tais au milieu, tu ne pouvais pas le pr\u00e9voir.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Il y a des sch\u00e9mas qui ne peuvent pas \u00eatre sinueux.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Voil\u00e0 quinze ans que tu m&rsquo;expliques quelque chose.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Voil\u00e0 quinze ans\u00a0?&#8230;<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Tu veux me prouver quelque chose\u00a0?<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Calchas n\u00e9ant.<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Ah \u00e7a, dans tes contrebanderies, si tu pouvais tailler tes mots\u00a0?<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>La morale de la Pologne&#8230;<\/p>\n<p>HERREB<\/p>\n<p>La marelle de la Pologne&#8230;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Pour peu que tu aies cri\u00e9 vive la Pologne&#8230;<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Tu es un pied russe, un pied et demi.<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Retire cela.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Je le retire \u00e0 demi et il te restera trois quarts de pied.\u00a0Ha ha\u00a0! je lui ai enlev\u00e9 trois quarts de pied.\u00a0Tu es un pied, et un cor au pied, donc tu es un madr\u00e9pore, madr\u00e9coraux, madr\u00e9 cor au pied\u00a0! Conclus, tu ne comprends pas, tu es un cor au pied.<\/p>\n<p>HERREB<\/p>\n<p>Il a cinq cadavres au bout de chaque pied\u00a0!<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Tu es un d\u00e9lateur c\u00e9r\u00e9bral. Tu as l&rsquo;ob\u00e9lisque dans un petit doigt et un cor au pied.\u00a0L&rsquo;\u00e9bonite dans un petit doigt&#8230;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>HERREB<\/p>\n<p>Quoi\u00a0?<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>L&rsquo;a-qua b\u00e9nite. Ce n&rsquo;est pas un poisson le Saint-Esprit, alors il nage dans l&rsquo;eau b\u00e9nite. Le Saint-Esprit est un cyprin dor\u00e9. L&rsquo;\u00e9l\u00e9gance est un progr\u00e8s. D&rsquo;arri\u00e8re en avant.<\/p>\n<p>HERREB<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9l\u00e9gance est p\u00e9d\u00e9raste\u00a0?<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>C&rsquo;est sens devant derri\u00e8re.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Qu&rsquo;est-ce que c&rsquo;est que son suffrage universel\u00a0? Le suffrage universel est celui o\u00f9 on met un sou par jour pour avoir un journal du jour. Il y a le\u00a0<em>Temps<\/em>\u00a0et le journal le\u00a0<em>Jour<\/em>. \u00c7a fait deux journaux du jour.<\/p>\n<p>HERREB<\/p>\n<p>Et combien de temps\u00a0?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Comment peut-il s&rsquo;apercevoir d&rsquo;une chose beaucoup plus grande\u00a0? Il se d\u00e9playait.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Si tu avais une poutre dans ton \u0153il&#8230;<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>On sait que \u00e7a d\u00e9pend de la dimension de la poutre.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>\u00c7a te para\u00eet-il \u00e9vident\u00a0? Tu ne crois pas \u00e0 l&rsquo;\u00e9vidence d&rsquo;une poutre dans l&rsquo;\u0153il\u00a0? On ne peut pas changer la lettre imprim\u00e9e.<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Il se d\u00e9playait.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Les propos se r\u00e9pliquaient avec une vitesse exag\u00e9r\u00e9e, coup\u00e9s de silences in\u00e9valuables, les haschischins n&rsquo;ayant pas de notion du temps, sans doute \u00e0 cause du nombre des images, et payant sans pose, riches d&rsquo;ann\u00e9es \u00e0 milliards,<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>par trois cents ans les minutes et les secondes. Ils n&rsquo;ont pas plus la notion de distance, l&rsquo;<em>accommodation<\/em>\u00a0ne se faisant plus qu&rsquo;avec un tremblement de cin\u00e9matographe, et il leur faut un p\u00e9riple pour d\u00e9barquer leur main au bras de leur fauteuil. Il y eut un silence apr\u00e8s la conclusion de Nosocome, laquelle \u00e9tait d&rsquo;un mot forg\u00e9 ou aboli, notoirement incompr\u00e9hensible d&rsquo;ailleurs. Les quatre \u00e9taient encore presque lucides, Sengle dans son coin plus \u00e0 l&rsquo;abri des parfums \u00e9coutait et notait, et on essaya d&rsquo;artifices pour s&rsquo;halluciner davantage.<\/p>\n<p>La flamme d&rsquo;alcool, sous la cassolette, fut \u00e9teinte, le feu couvert, et Nosocome dans l&rsquo;obscurit\u00e9 commen\u00e7a sur place, le plancher branlant, une course rythmique.<\/p>\n<p>On entendit exactement le bruit d&rsquo;un train, heurt de pistons, souffle de sifflets (imitation connue dans tous les music-halls) et ces mots s&rsquo;\u00e9chang\u00e8rent\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Augustine\u00a0! Augustine\u00a0!&#8230; O\u00f9 vas-tu\u00a0? o\u00f9 vas- tu\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 A Paris, \u00e0 Paris.\u00a0\u00bb Un disque rouge parut, le cigare de Nosocome.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L&rsquo;odeur de la fum\u00e9e ne vous g\u00eane pas, Madame\u00a0?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u2014 Horreur\u00a0! les deux trains vont se rencontrer\u00a0!<\/p>\n<p>\u2014 Paris, tout le monde discend\u00a0\u00bb, dit le minstrel n\u00e8gre saluant en \u00f4tant son cigare. Sengle ne se souvient plus, malgr\u00e9 la suggestion, du premier wagon militaire, vers Halluin et Menin. Son train monte vers des pays lunaires.<\/p>\n<p>Autre volontaire hallucination\u00a0: dans la pi\u00e8ce \u00e0 c\u00f4t\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c9coutez la messe des morts.<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Les pieds devant. Entrez.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Ses pieds sont arriv\u00e9s avant lui.<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Il a de la chair qui ne sent pas frais.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>On rallume, mais le pays du haschisch est dans la chambre maintenant,\u00a0<em>rapport\u00e9<\/em>\u00a0par le train lunaire. L&rsquo;air est de glyc\u00e9rine pure, et comme on cerne les continents sur les cartes g\u00e9ographiques, Sengle et les trois ont tout le corps nimb\u00e9 d&rsquo;un fluide, \u00e9pais de douze centim\u00e8tres, d&rsquo;abord lo\u00efe-fuller, puis violet obscur. Sengle s&rsquo;en aper\u00e7oit \u00e0 ce que l&rsquo;approche des gestes heurte douloureusement sa sensibilit\u00e9 qui s&rsquo;ext\u00e9riorise.<\/p>\n<p>Herreb, qui s&rsquo;avan\u00e7ait seul par la porte pour figurer le convoi des morts, a la face toute brouill\u00e9e par l&rsquo;\u00e9paisseur de la couche obscure. Il s&rsquo;appuie sur un b\u00e2ton, puis le l\u00e8ve horizontal, les mains aux deux bouts.<\/p>\n<p>HERREB<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Pendez-vous.<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Le commandant de gendarmerie.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Dans\u00a0la fosse. Fausse\u00a0situation.<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Vous faites de la barre fixe\u00a0?<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Il rectifie le cor aux pieds. Le cor aux pieds est un clou qui marche.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Il fait de la paralysie g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>La f\u00e9e de la paralysie g\u00e9n\u00e9rale\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Herreb, brandissant sa poutre, qui est immense, v\u00eatu de son halo sid\u00e9ral, marche vers Sengle. Sengle \u00e0 la douleur du contact contre son halo propre, l\u00e8ve les deux bras, les ram\u00e8ne vers sa t\u00eate et projette ses doigts \u00e9cart\u00e9s dans la direction des yeux de Herreb.<\/p>\n<p>HERREB<\/p>\n<p>\u00ab Oh\u00a0! les clous\u00a0! les clous verts\u00a0! ils me p\u00e9n\u00e8trent&#8230;<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Vous avez un clou dans la plante du pied.\u00a0C&rsquo;est aussi la planche du salut. Avec ton b\u00e2ton tu es l&rsquo;homme des bois. Si tu es l&rsquo;homme des bois tu es l&rsquo;homme des planches, un homme brouhaha des bois, adaboua.<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Un kiosque o\u00f9 il aboiboie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>PYAST,\u00a0<em>gesticulant.<\/em><\/p>\n<p>L&rsquo;homme \u00e0 l&rsquo;arbre, venez faire des arbres avec moi, dans la salle d&rsquo;arbres.<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Quatre hommes des bois et un caporal des bois.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Ha ha\u00a0! un caporal des bois\u00a0! C&rsquo;est tout au plus un gnome des jardins.<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p><em>ArcaNA ambo<\/em><\/p>\n<p>HERREB<\/p>\n<p>Oh l\u00e0, Monsieur\u00a0\u00bb, dit-il en heurtant son atmosph\u00e8re violette, comme un monde d\u00e9voy\u00e9.<\/p>\n<p>Sengle n&rsquo;\u00e9coutait plus les propos affol\u00e9s, son regard se fixait comme celui de l&rsquo;homme \u00e0 l&rsquo;arbre, lequel, tenant son b\u00e2ton par le milieu, le laissait lentement tourner, presque vertical, g\u00e9n\u00e9ratrice de deux c\u00f4nes superpos\u00e9s oppos\u00e9s par le sommet, du fluide hors-naturel des halos des corps. Un Xip\u00e9huz naissait debout et lumineux, et l&rsquo;homme des bois parla g\u00e9nialement dans l&rsquo;air visqueux, avec trois cents ans entre chacune de ses paroles, et Sengle \u00e9coutait dans l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n<p>L HOMME DES BOIS<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0J&rsquo;ai vu un brouillard d&rsquo;enfer&#8230; Oh\u00a0! je suffoque, oh\u00a0! que c&rsquo;est joli&#8230; oh\u00a0! comme \u00e7a se tient\u00a0! O 1e centre. Et l\u00e0, c&rsquo;est une mol\u00e9cule. Le centre, c&rsquo;est merveilleux. Le centre, oh\u00a0! il est beau. Oh l\u00e0\u00a0! le centre. O le centre de Dieu. Et sa p\u00e9riph\u00e9rie. Une p\u00e9riph\u00e9rie n&rsquo;a qu&rsquo;un centre. Il y a des jardins. O la fatigue du mouvement. Je sens une p\u00e9riph\u00e9resth\u00e9sie&#8230; Oh l\u00e0.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Neuf cents ans, puis il marcha vers les autres, et, dieu condescendant, simple dit\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je suis l&rsquo;homme des bois.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Neuf cents ans.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Oh\u00a0! voil\u00e0 que \u00e7a tombe.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Neuf cents ans de la chute lente du b\u00e2ton dans l&rsquo;\u00e9ther consistant.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0J&rsquo;ai de la glace autour de ma canne. Oh\u00a0! elle tourne. Tu tournes autour de mes id\u00e9es. Mais mes id\u00e9es ne sont pas rondes. Pentagonales. Le pentagone est fait de droites. Une id\u00e9e, \u00e7a n&rsquo;est pas un chemin, elle n&rsquo;est pas sinueuse. \u00c7a c&rsquo;est un raccord, un ressemelage&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Sengle m\u00e9ditait qu&rsquo;il avait dit P\u00c9RIPH\u00c9RIE et non\u00a0<em>surface<\/em>, que le Xip\u00e9huz \u00e9tait donc vivant. Le fluide de l&rsquo;homme heurta Sengle et tr\u00e8s douloureusement l&rsquo;homme geignit encore\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Oh l\u00e0, Monsieur.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Et il redisparut pour quelques ann\u00e9es dans la bu\u00e9e opaque. Nosocome et Pyast disputaient.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>\u00ab Un escargot y voit avec ses pattes. Dans le jour, il \u00e9tait d\u00e9guis\u00e9 en limace, il \u00e9tait colima\u00e7on. C&rsquo;est le milieu, je tiens toujours le milieu.<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>L&rsquo;homme des bois nous coupe.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Mais il ne me traverse pas droit, c&rsquo;est une subtilit\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Il y a trois jours que nous sommes l\u00e0.<\/p>\n<p>L &lsquo; HOMME DES BOIS<\/p>\n<p>O mon b\u00e2ton.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Ton b\u00e2tombe.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il s&rsquo;approcha encore, et Sengle dut comme pr\u00e9c\u00e9demment se prot\u00e9ger par des passes magn\u00e9tiques.<\/p>\n<p>L&rsquo;HOMME DES BOIS<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Oh\u00a0! je suis perdu, ces clous&#8230; Les clous,\u00a0la glace. Enfin, voyons, les clous verts. \u00bb<\/p>\n<p>Il marcha encore \u00e0 Sengle, et dit avec un m\u00e9pris souverain\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Vous m&rsquo;observez, Monsieur\u00a0?&#8230; Oh\u00a0! il m&rsquo;a foutu un coup de pied avec son ombre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Sengle lucide voulut lui faire respirer de l&rsquo;\u00e9ther.<\/p>\n<p>L&rsquo;HOMME DES BOIS<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Les vapeurs sont chang\u00e9es.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Trois cents ans, et de la voix d&rsquo;un dernier soupir\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ah\u00a0! tu m&rsquo;as d\u00e9moli l&rsquo;odeur.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Toute la nuit, n\u00e9anmoins, il alla et vint par deux portes. Sengle posa un parapluie ouvert par terre et lui dit que c&rsquo;\u00e9tait une barri\u00e8re verte\u00a0; et se croyant enferm\u00e9 pour des myriades d&rsquo;ann\u00e9es il chemina de plus en plus vieux, ratatin\u00e9 sur son b\u00e2ton. On verrouilla les portes, et il frappait\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Monsieur, ouvrez, il est mort. Mis\u00e9rable, qu&rsquo;as-tu fait de cet intestin\u00a0?<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Ses intestins gr\u00ealent, qu&rsquo;ils br\u00fblent.<\/p>\n<p>HERREB<\/p>\n<p>Vous avez d\u00e9vid\u00e9 les intestins du mort du convoi et les avez mis sur une bobine. Pourquoi d\u00e9vides-tu des bobines\u00a0? Il d\u00e9vide des bobines en Bobino.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Il a des instintestincts gr\u00eales.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>J&rsquo;ai connu un mobile qui s&rsquo;appelait Pompoteau. Pompoteau, mobile\u00a0; auto, mobile.<\/p>\n<p>HERREB,<em>\u00a0frappant \u00e0 la porte.<\/em><\/p>\n<p>Pr\u00e9sent, c&rsquo;est un superficiel.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Il ne pouvait pas dire son nom\u00a0?<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>On ne doit pas manifester dans la rue.<\/p>\n<p>HERREB<\/p>\n<p>Ouvrez, Monsieur, voici le mort.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Pourquoi frappes-tu trois coups\u00a0? Quatre et deux font six, et la moiti\u00e9 de six est trois.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>M\u00e9taphore.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>F\u00e9lix\u00a0! F\u00e9lix\u00a0!<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Quoi\u00a0?<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Mon cher ami, il y a trois quoi, il y a trois quoi, il y a trois&#8230;\u00a0? C&rsquo;est le parler fran\u00e7ais d&rsquo;un canard qui&#8230; Canal, ce qui passe devant toi. Tu te d\u00e9versais.<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Je ne me d\u00e9versais pas.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>C&rsquo;est un parall\u00e8le avec le canal. Tu es parall\u00e8le au canal. C&rsquo;est un mis\u00e9rable, il p\u00e9n\u00e8tre ta b\u00eatise.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Il traverse ma b\u00eatise sur la bicyclette de ta c..nerie.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p><em>ERgo nominor leo.<\/em><\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Va donc, Jules Simon. La condition pour que deux parall\u00e8les soient parall\u00e8les, c&rsquo;est qu&rsquo;elles soient de sens contraire.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Mais parle pour la r\u00e9sultante.<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Il est ta parall\u00e9lir\u00e9sultante.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Rasoir\u00a0! il n&rsquo;en sortira pas. Vous voulez une salade de lorgnons\u00a0?<\/p>\n<p>L&rsquo;HOMME,\u00a0<em>derri\u00e8re la porte.<\/em><\/p>\n<p>O des clous, ce n&rsquo;est pas du verre, arrachez les clous, \u00f4 les petits clous, clou-clowns, Footit&#8230;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Un enfer doit \u00eatre une sorte de repos, parce qu&rsquo;on ne saurait qu&rsquo;y faire.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Tu le vois chic. Caricature\u00a0!<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>L&rsquo;enfer n&rsquo;est pas em&#8230;dant.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Parce que c&rsquo;est la seule chose possible.<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Il voulait donc savoir ce quelque chose, l&rsquo;homme des bois\u00a0?<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Et pourquoi est-il entr\u00e9 pour vouloir le savoir.<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Il veut savoir quelque chose\u00a0? L&rsquo;enfer est de l&rsquo;espace \u00e0 dix dimensions.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Passe tes dimensions, il y en a au moins neuf honorables.<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Il y a les trois, plus le creux&#8230;<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Le pneu&#8230;<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Le temps&#8230;<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Et r\u00e9ciproquement. Le pr\u00e9sent a les dimensions de l&rsquo;espace.<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>La logique, c&rsquo;est le marteau du raisonnement.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>La logique qui tue. Tiens, avaleur de mots\u00a0: Rhizomorhododendron.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>NOSOCOME<\/p>\n<p>Je m&rsquo;expose enrhiz\u00e9 sur les places publiques.<\/p>\n<p>PYAST<\/p>\n<p>Il&#8230; rien.<\/p>\n<p>L\u2019HOMME DES BOIS,\u00a0<em>entrant.<\/em><\/p>\n<p>Le caf\u00e9 passe parce qu&rsquo;il a des subtilit\u00e9s.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>D&rsquo;autres haschischins qui n&rsquo;avaient point parl\u00e9 sont \u00e9tendus par terre, dans la vomissure\u00a0; les parfums empil\u00e9s sans ordre sur la cassolette deviennent infects.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Vous faites des oeufs sur le plat\u00a0?\u00a0\u00bb demande Pyast \u00e0 Nosocome.<\/p>\n<p>Sengle le plus lucide parce que l&rsquo;\u00e9tat de haschich est le plus semblable \u00e0 son \u00e9tat normal, puisque c&rsquo;est un \u00e9tat sup\u00e9rieur, par une r\u00e9ciproque simple est devenu presque un homme normal, et a pris des notes. Il veut ouvrir la fen\u00eatre pour \u00e9vaporer dans l&rsquo;air la bulle iris\u00e9e dont l&rsquo;\u00e9touffe Akem. Les autres, parmi leur marche des Juifs-Errants et leurs cris d&rsquo;\u00e9nergum\u00e8nes, clament\u00a0:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Emp\u00eachez-le de se jeter.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L&rsquo;homme des bois, sa crise d\u00e9croissant, redevient l&rsquo;Allemand philosophe Herreb. Il d\u00e9ploie d&rsquo;un coin qu&rsquo;il ornait un drapeau fran\u00e7ais, pliss\u00e9 derri\u00e8re sa t\u00eate, et crie\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Vive F\u00e9lix Faure\u00a0! Vive la R\u00e9publique\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Nosocome reprend le drapeau, en roule deux tiers, se ceint du troisi\u00e8me et s&rsquo;\u00e9crie\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Voici les Anglais\u00a0!<\/p>\n<p>\u2014 Si on br\u00fblait le drapeau\u00a0? dit Sengle.<\/p>\n<p>\u2014 Le drapeau est \u00e9ternel parce que c&rsquo;est la patrie, dit Pyast.<\/p>\n<p>\u2014 \u00c7a \u00e9vite la peine de le br\u00fbler\u00a0\u00bb, pensa Sengle.<\/p>\n<p>On d\u00e9couvre et allume une lanterne en papier ray\u00e9 tricolore.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La lanterne, dit Pyast, est un trou lumineux avec un drapeau autour.\u00a0\u00bb On l&rsquo;accroche au bout de la hampe du drapeau, second b\u00e2ton de l&rsquo;homme des bois, et Herreb reprend sa marche pr\u00e9cipit\u00e9e. Sengle recouch\u00e9 dans son coin fixe, comme Herreb fixait le Centre, une lune, la projection sur le plafond blanc de la clart\u00e9 d\u00e9limit\u00e9e par la couronne circulaire de la lanterne, plus grande et blanche que la vraie lune, avec au milieu un \u00eatre noir, l&rsquo;ornement de cuivre du bout de la hampe, qui est l&rsquo;homme avec son fagot ou un monument lunaire avec deux corniches, charg\u00e9es d&rsquo;\u00eatres innombrables et d\u00e9vorateurs.<\/p>\n<p>La lune dispensatrice de mort est dans la chambre, \u00e9voqu\u00e9e par Akem, et Sengle la gardera, repli\u00e9e comme un claque, dans un \u00e9tui rond.\u00a0Akem est devenu tr\u00e8s vieux et rabougri jusque sous terre, la fen\u00eatre est ouverte sur le trottoir d\u00e9sert du matin, Nosocome est assis immobile sur un angle de lit, Sengle endormi sur le plancher\u00a0; et sous les yeux des premiers passants (le cabinet de Nosocome est au rez-de-chauss\u00e9e) Herreb, qui s&rsquo;est \u00e9croul\u00e9 avec sa lanterne qui a pris feu, le cuivre de la hampe en pointe de casque, ronfle joyeusement, son corps germain drap\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9tamine r\u00e9publicaine de France.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>V<\/h4>\n<h4>Lettre De Sengle A Valens<\/h4>\n<p>\u00ab\u00a0Mon fr\u00e8re ch\u00e9ri, voici les \u00e9railles du dragon libert\u00e9 qu&rsquo;il te faut rev\u00eatir. Il suffit qu&rsquo;elles se greffent en un endroit, et tu n&rsquo;as pas besoin de prendre garde aux feuilles de tilleul. Voici, je crois, le meilleur moyen de faire cette greffe s\u00fbre et invisible.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Nous nous sommes lav\u00e9 les mains, dans des excursions cycliques, du cambouis des machines avec du savon noir et des bouchons de copeaux \u00e9troits. Il faut te frictionner avec un de ces bouchons de copeaux les bras \u00e0 l&rsquo;endroit o\u00f9 l&rsquo;on vaccine, ou mieux, car c&rsquo;est le tissu le plus semblable aux cellules de ces \u00e9cailles, le ventre des deux c\u00f4t\u00e9s \u00e0 l&rsquo;endroit o\u00f9 nous sommes encore imberbes. Il n&rsquo;y aura pas d&rsquo;\u00e9corchure et cependant le sang viendra et remportera la scarlatine vers ton c\u0153ur. \u00c7a vaut mieux que d&rsquo;avoir pardessus les habits militaires ou dedans les douze balles que tu risques. Mon affection te souhaite que tu sois bien malade.<\/p>\n<p>SENGLE\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>VI<\/h4>\n<h4>J&rsquo;ai Aussi D&rsquo;autres Brebis<\/h4>\n<h4>(Suite de la lettre de Sengle)<\/h4>\n<p>\u00ab\u00a0P.-S. \u2014 Suivra une autre enveloppe qui contiendra de minuscules champignons jaunes et quelques autres fragments agr\u00e9ables. Tu peux t&rsquo;amuser \u00e0 en frotter le pourtour int\u00e9rieur des k\u00e9pis de ton caporal et de tes voisins d&rsquo;escouade\u00a0; ils seront vite peladeux et teigneux. Tu peux aussi sans danger garder quelques favus aux ongles, \u00e0 condition de les essuyer amicalement \u00e0 la brosse construite pour cet usage des t\u00eates des soldats militaires. Il y aura encore, dans un appareil de transport sp\u00e9cial, une seringue Pravaz, charg\u00e9e de cultures dipht\u00e9riques, que je ne te recommande que si ton gant de crin scarlatin n&rsquo;a pas donn\u00e9 un assez efficace massage\u00a0; cette derni\u00e8re op\u00e9ration serait, apr\u00e8s quelques mois de libert\u00e9 r\u00e9form\u00e9e, mortelle, et tu feras mieux d&rsquo;inculquer ce minime clyst\u00e8re \u00e0 l&rsquo;eau de la cruche de\u00a0la chambre. Nosocome\u00a0est curieux de savoir si l&rsquo;eau saurait avantageusement transmettre&#8230; Pour la seconde fois, affectueusement \u00e0 ta bonne sant\u00e9.<\/p>\n<ol>\n<li>\u00bb<\/li>\n<\/ol>\n<p>Nosocome expliqua \u00e0 Sengle\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le seul moyen de transport postal de nos bacilles et cultures est la chaufferette japonaise.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Car la culture ne se conserve vivante qu&rsquo;\u00e0 une temp\u00e9rature qu&rsquo;il faut calculer d&rsquo;abord.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La chaufferette japonaise, qu&rsquo;on trouve dans tous les bazars japonais, est une bo\u00eete en fer blanc grande comme la main, perc\u00e9e de cinq trous ou tubes. On la vend avec cinq cartouches de papier pelure sp\u00e9cial, roul\u00e9 serr\u00e9, qui br\u00fblent sans fum\u00e9e huit heures.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0On ne voit rien et il y a une temp\u00e9rature tr\u00e8s \u00e9gale de quarante-cinq degr\u00e9s dans la bo\u00eete.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0On attache les tubes de culture dans la chaufferette afin qu&rsquo;ils ne tr\u00e9pident pas, et l&rsquo;on abaisse la temp\u00e9rature autant que l&rsquo;on veut au- dessous de ces quarante-cinq degr\u00e9s, en agrandissant les cinq trous.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il convient de fixer, comme les cultures dans la chaufferette, celle-ci dans une bo\u00eete en bois, invisiblement for\u00e9e, r\u00e9servoir d&rsquo;air et isolateur contre le froid rapide, si notre client est incorpor\u00e9 \u00e0 plus de huit heures de Paris.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>VII<\/h4>\n<h4>Cartes Opaques<\/h4>\n<p>Pour avoir voulu g\u00e9n\u00e9raliser ces alchimies, au mois de mars \u00e9tait mort leur factotum Dricarpe.<\/p>\n<p>Les Champs-\u00c9lys\u00e9es, du brouillard, quelques cyclistes. Des camelots offrent aux chapeaux des enluminures triangulaires. Avec ses espadrilles, Dricarpe marche, les yeux ferm\u00e9s et blonds sous le soleil d\u00e9poli, comme un patineur par un \u00e9tang gris, ou les marlous nocturnes. Les cartons qu&rsquo;il vend brochent de petits livrets, qu&rsquo;il offre, d&rsquo;un regard d&rsquo;anoblepas et d&rsquo;un geste de cartes transparentes. Il bonimente derri\u00e8re un urinoir\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Demandez la r\u00e9forme, Monsieur, le moyen de l&rsquo;obtenir. Je la vends deux sous. Une petite brochure, compil\u00e9e par le Dr Nosocome, d&rsquo;apr\u00e8s les conf\u00e9rences de Monsieur Scheffel, professeur au Gnadenthal. Tous les trucs y sont indiqu\u00e9s, depuis la feinte belistresse d&rsquo;une chute du rectum par un bout d&rsquo;intestin d&rsquo;animal, laquelle est cit\u00e9e par Ambroise Par\u00e9&#8230; Voulez-vous (il secoua un trousseau de minuscules ferblanteries bizarres) la\u00a0<em>guimbarde<\/em>\u00a0? Avec cette musique derri\u00e8re les dents, o\u00f9 elle est invisible, car elle s&rsquo;agrafe \u00e0 une seule des m\u00e2choires et on ne la d\u00e9couvre pas, m\u00eame la bouche ouverte, \u00e0 chaque inspiration l&rsquo;auscultant entend, o\u00f9 qu&rsquo;il pose l&rsquo;oreille, des r\u00e2les sous-cr\u00e9pitants, tuberculose au troisi\u00e8me degr\u00e9. Voulez-vous&#8230;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Mais plut\u00f4t, voici les formules (et il les sortit de sa braguette sordide, o\u00f9 elles \u00e9taient dissimul\u00e9es dans les six trous du barillet d&rsquo;un revolver d&rsquo;or \u00e0 la crosse gr\u00eal\u00e9e de diamants), dans ces minuscules volumes couleur du temps, de d\u00e9couvertes surhumaines que nous vous garantissons qu&rsquo;aucun des \u00e2nes n\u00e9s dans les Facult\u00e9s, sous la boue d&rsquo;une science t\u00e2tonnante, n&rsquo;entreverra avant cinq cents ans. La premi\u00e8re recroqueville pour un jour le corps d&rsquo;un tiers de sa hauteur\u00a0; la seconde, au moyen d&rsquo;une simple injection qu&rsquo;elle indique, paralyse pour le temps qu&rsquo;on veut jusqu&rsquo;\u00e0 la rigidit\u00e9 cadav\u00e9rique et un commencement de putr\u00e9faction.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La troisi\u00e8me, pressentie par Sw\u00e9diaur, a d\u00e9j\u00e0 servi une fois&#8230; Mille francs chaque recette de libert\u00e9. La formule est garantie \u00e0 un seul exemplaire, et apr\u00e8s soixante-dix secondes, le temps de la lire, les lettres phosphoriques, au contact de l&rsquo;air, et le papier, d\u00e9flagrent et fusent spontan\u00e9ment&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Un agent, ayant vu Dricarpe entra\u00eener dans l&rsquo;urinoir un jeune homme, accourait.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La sixi\u00e8me&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La cervelle de\u00a0Dricarpe\u00a0\u00e9claboussa lubriquement les deux parois internes de l&rsquo;angle di\u00e8dre d&rsquo;ardoise tapiss\u00e9 d&rsquo;inscriptions obsc\u00e8nes. Le jeune homme, qui \u00e9tait un po\u00e8te, prit \u00e0 la main le revolver d&rsquo;or. Il fut acquitt\u00e9 plus tard de sa l\u00e9gitime d\u00e9fense.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>VIII<\/h4>\n<h4>Sur\u00a0La Route De Dulcin\u00e9e<\/h4>\n<p>La lampe br\u00fbla sur la table rouge et respira son cri de grillon. Les murs \u00e9taient tendus de vert jaune, et ce fut aussi bien le chant des \u00e9lytres des insectes de la mousse, que le d\u00e9chirement intime du tronc du soufre au c\u0153ur cristallin.<\/p>\n<p>Du noir cuivr\u00e9 posa ses mouches sur le masque blanc regardant par le mur, et sous le moulage Valens se mit \u00e0 appara\u00eetre et vivre. Il souleva un peu vers les coins ext\u00e9rieurs ses sourcils, garda les yeux baiss\u00e9s et pleura un peu d&rsquo;\u00e2me, comme l&rsquo;ombre d&rsquo;une fum\u00e9e, de ses cils par ses l\u00e8vres et son menton nus, vers\u00a0Sengle. Et sa bouche pensa.<\/p>\n<p>La bouche seule, comme une feuille d&rsquo;arbre, est diff\u00e9rente selon tous les visages, et c&rsquo;en est la partie qu&rsquo;on puisse dessiner sans savoir dessiner, car on signifiera toujours par des traits courb\u00e9s au hasard des l\u00e8vres et des mouvements de l\u00e8vres qui existent. Et m\u00eame quand les voix sont pareilles, deux qui causent ont des bouches diff\u00e9rentes. Parce qu&rsquo;il y a des instants o\u00f9 ils ne causent pas et o\u00f9 les bouches restent elles-m\u00eames. C&rsquo;\u00e9taient des l\u00e8vres militairement domestiqu\u00e9es pour la convention du langage qu&rsquo;\u00e9piaient les petites sourdes-muettes d&rsquo;Auray, avant de leur r\u00e9pondre par la g\u00e9om\u00e9trie\u00a0d&rsquo;une\u00a0uniforme gymnastique.<\/p>\n<p>Valens se taisait et c&rsquo;\u00e9tait bien la voix du Silence de Valens libre.<\/p>\n<p>Et l&rsquo;on prouve physiquement que des l\u00e8vres moul\u00e9es en pl\u00e2tre sont plus \u00e9loquentes que les l\u00e8vres rouges\u00a0: celles-ci boivent la lumi\u00e8re et sont r\u00e9ellement noires\u00a0; la bouche du masque renvoyait vers\u00a0Sengle\u00a0le baiser de tous les soleils aspir\u00e9s ensemble et de toutes les lampes \u00e9puis\u00e9es sur la table des lectures.<\/p>\n<p>Et\u00a0Sengle\u00a0crut qu&rsquo;\u00e0 cette heure-l\u00e0 (sans se demander si l&rsquo;inoculation morbide r\u00eav\u00e9e \u00e9tait possible et si les bo\u00eetes de fer o\u00f9 br\u00fblait le papier japonais suffisaient \u00e0 conserver la vie aux petites imitations de la perdre) son fr\u00e8re s&rsquo;\u00e9veillait \u00e0 la libert\u00e9 et s&rsquo;\u00e9vadait, comme lui m\u00eame deux ans et demi auparavant, sur les montures de fum\u00e9e grise.<\/p>\n<p>Et pour revivre ce pass\u00e9 il se haussa vers le masque\u00a0; et la t\u00eate ne fut plus la visite d&rsquo;un corps qui n&rsquo;entre pas par une chati\u00e8re du mur, mais\u00a0Sengle\u00a0eut sur\u00a0<em>leur<\/em>\u00a0table et sous\u00a0<em>leur<\/em>\u00a0lampe la cervelle et l&rsquo;\u00e2me de son fr\u00e8re.<\/p>\n<p>La figure blanche \u00e9tait tout \u00e0 fait celle d&rsquo;une chambre d&rsquo;h\u00f4pital, bossu\u00e9e de lits candides, les narines semblaient le soul\u00e8vement de genoux joints, et le front \u00e9tait tir\u00e9 sur l&rsquo;\u00e2me comme une couverture blanche.<\/p>\n<p>Valens renvoyait toujours vers les yeux de\u00a0Sengle\u00a0le baiser de la lampe\u00a0; le crissement d&rsquo;\u00e9lytres vivait toujours, et ce fut la r\u00e9viviscence de la derni\u00e8re promenade des deux fr\u00e8res, les atomes\u00a0bruissants, comme les petits grillons jaunes qui habitent les galeries poly\u00e9driques du soufre\u00a0; et cela \u00e9tait encore tout \u00e0 fait pareil \u00e0 la musique c\u00e9leste des sph\u00e8res.<\/p>\n<p>La t\u00eate \u00e9tait toute seule et toute nue, et c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;intelligence de Valens que Sengle recouvrait et soulevait entre ses mains, hors du rouge et bleu de la chrysalide disciplinaire.<\/p>\n<p>La t\u00eate \u00e9tait m\u00eame trop seule et trop nue\u00a0; l&rsquo;\u00e2me de Valens (Sengle\u00a0ne reconnaissait toujours la vie ou l&rsquo;\u00e2me qu&rsquo;\u00e0 des mouvements analogues aux battements d&rsquo;un c\u0153ur) fuyait simplement, sortant des l\u00e8vres, comme un vase coule. Quand Valens \u00e9tait pr\u00e9sent tout entier dans la chambre, son \u00e2me \u00e9tait un grand papillon brun-bleu, les ailes plus \u00e9lev\u00e9es vers les coins ext\u00e9rieurs, qui palpitait du vol coupl\u00e9 de ses sourcils et de ses cils, d\u00e9couvrant et recouvrant la miraculeuse\u00a0ocellure\u00a0de ses yeux qui \u00e9taient deux mares noires.<\/p>\n<p>Sengle\u00a0\u00e9tait amoureux des mares et des b\u00eates qui volent sur les mares\u00a0; on ne sait jamais, pensait-il\u00a0<em>sur la route<\/em>\u00a0de Sainte-Anne, si l&rsquo;on retrouvera des mares ou les m\u00eames mares.<\/p>\n<p>Une boucle \u00e9tait rest\u00e9e sertie dans le pl\u00e2tre d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 du front\u00a0; sous la caresse de\u00a0Sengle, le papillon merveilleux d\u00e9roula vers lui sa\u00a0spiritrompe\u00a0qui \u00e9tait une plume sombre fris\u00e9e, comme les vieux arbres de la premi\u00e8re d\u00e9sertion r\u00eav\u00e9e\u00a0; et, vivant, il la recroquevilla comme on plie l&rsquo;index pour faire signe qu&rsquo;on vienne.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L&rsquo;ethnographie chinoise d&rsquo;un peuple \u00e9tranger \u00e0 la Chine&#8230; il ne faut pas qu&rsquo;un certain vent souffle&#8230;<\/p>\n<p>Les \u00e9lytres de la lampe stridulaient plus vite, et le bruit devint plus continu, comme un dernier trille.<\/p>\n<p>Sengle\u00a0se pencha vers son fr\u00e8re, d\u00e9sormais devin\u00e9, \u00e0 travers la distance, libre, pour lui rendre toute l&rsquo;affection du bon baiser de lumi\u00e8re sonore.<\/p>\n<p>La bouche de pl\u00e2tre devint de chair et rouge pour boire la libation de l&rsquo;\u00e2me de\u00a0Sengle. La lampe \u00e9tait devenue rouge, puis noire, le fer s&rsquo;\u00e9teignait dans l&rsquo;\u0153il et l&rsquo;air balan\u00e7ait une vapeur de larmes.<\/p>\n<p>Et apr\u00e8s le rouge momentan\u00e9, les l\u00e8vres furent vertes et adh\u00e9r\u00e8rent toutes froides aux l\u00e8vres faites noires deSengle. C&rsquo;\u00e9taient trop de compl\u00e9mentaires.<\/p>\n<p>La table bascula et\u00a0Sengle\u00a0fut par terre \u00e0 la suite du tas de neige effrit\u00e9, souvenir cette fois de la caf\u00e9inebruissante\u00a0sur la langue, dans le lit de l&rsquo;h\u00f4pital mixte. Il enfouit sa face parmi les petites \u00e9cailles, dont plusieurs coll\u00e8rent.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Pourquoi la bouche est-elle devenue rouge pour boire mon \u00e2me, qui s&rsquo;est enfuie par l&rsquo;occiput \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e de ma face dans la chair du masque\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Et Sengle t\u00e2tonnait dans la nuit vers son Soi disparu comme le c\u0153ur d&rsquo;une bombe, la bouche sur son meurtre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>IX<\/h4>\n<h4>Selon Monsieur Prud&rsquo;homme<\/h4>\n<p>Nous avons demand\u00e9 \u00e0 Monsieur Prud&rsquo;homme la fin de l&rsquo;histoire de\u00a0Sengle, ses M\u00e9moires lucides s&rsquo;arr\u00eatant l\u00e0.<\/p>\n<p>R\u00e9ponse\u00a0: \u00ab\u00a0La vieillesse est le leitmotiv de l&rsquo;enfance, les contraires sont identiques, etc.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Monsieur Ribot a d\u00e9j\u00e0 physiologiquement expliqu\u00e9 la m\u00eame chose, et nous savons que\u00a0Sengle\u00a0vivait (et mourrait, en vertu des belles phrases ci-dessus) de souvenir\u00a0:<\/p>\n<p>Le clocher est semblable \u00e0 un peuplier.<\/p>\n<p>A la cime perche la Sainte dor\u00e9e&#8230;<\/p>\n<p>Sainte Anne pr\u00e9side \u00e0 un monument et \u00e0 une feuille blanche.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>R\u00c9PUBLIQUE FRAN\u00c7AISE<\/p>\n<p>Libert\u00e9 &#8211; \u00c9galit\u00e9 \u2013 Fraternit\u00e9<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;<\/p>\n<p>ADMINISTRATION G\u00c9N\u00c9RALE DE L&rsquo;ASSISTANCE PUBLIQUE A PARIS<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Nom<\/p>\n<p>De<\/p>\n<p>l&rsquo;\u00c9tablissement<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;<\/p>\n<p>Hospice\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Service de M de Sainte-Anne<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;<\/p>\n<p><em>L nomm\u00e9\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00e2g\u00e9 de\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0ans<\/em><\/p>\n<p><em>profession\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0temp\u00e9rament\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0constitution<\/em><\/p>\n<p>Entr\u00e9 le\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a018\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Salle\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Lit n\u00b0<\/p>\n<p>Date<\/p>\n<p>HISTOIRE DE LA MALADIE<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le nomm\u00e9\u00a0Sengle\u00a0est n\u00e9 de parents sains, mais a contract\u00e9 \u00e0 la suite d&rsquo;exc\u00e8s g\u00e9n\u00e9siques, des troubles cardiaques qui l&rsquo;ont d\u00fb faire r\u00e9former du service militaire, \u00e0 son grand regret, car c&rsquo;\u00e9tait un excellent soldat (pas une punition). Il n&rsquo;a jamais donn\u00e9 de signes de troubles c\u00e9r\u00e9braux. La manie furieuse dont il est aujourd&rsquo;hui atteint doit \u00eatre attribu\u00e9e \u00e0 la chute d&rsquo;un pl\u00e2tre fort lourd, qui s&rsquo;est d\u00e9tach\u00e9 du mur, comme il travaillait \u00e0 sa table, et a d\u00e9termin\u00e9 un choc violent contre son cr\u00e2ne, ainsi que l&rsquo;a prouv\u00e9 notre enqu\u00eate&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Sengle\u00a0avait lu dans un livre chinois l&rsquo;ethnographie d&rsquo;un peuple&#8230;\u00a0D\u00e9volerait\u00a0outre-mer.<\/p>\n<p><em><br \/>\n<\/em><\/p>\n<h4>Table<\/h4>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>LIVRE I<\/p>\n<p>EN WAGON<\/p>\n<ol>\n<li>\u2014 Premier Jour<\/li>\n<li>\u2014 Premi\u00e8re Nuit<\/li>\n<\/ol>\n<p>III. \u2014 Autre Jour<\/p>\n<ol>\n<li>\u2014 \u00c9teignoir<\/li>\n<li>\u2014 Itin\u00e9raire<\/li>\n<li>\u2014 Pr\u00e9sentations<\/li>\n<\/ol>\n<p>VII. \u2014 Suite des Pr\u00e9sentations<\/p>\n<p>VIII. \u2014 Selon une Trajectoire<\/p>\n<ol>\n<li>\u2014 De l&rsquo;Abrutissement militaire<\/li>\n<li>\u2014 Au Temps<\/li>\n<\/ol>\n<p>LIVRE II<\/p>\n<p>LE LIVRE DE MON FR\u00c8RE<\/p>\n<ol>\n<li>\u2014\u00a0Adelphisme\u00a0et Nostalgie<\/li>\n<\/ol>\n<p>II \u2014 Choir<\/p>\n<p>III. \u2014 La Jatte des Culs<\/p>\n<ol>\n<li>\u2014 Le Trou de Balle<\/li>\n<li>\u2014 Sous la Bave<\/li>\n<li>\u2014 Consul\u00a0Romanus<\/li>\n<\/ol>\n<p>VII. \u2014 Le Chant du Coq<\/p>\n<p>LIVRE III<\/p>\n<p>LE R\u00caVE\u00a0CYANIQUE<\/p>\n<ol>\n<li>\u2014 O juste, subtil<\/li>\n<li>\u2014 Pythagore<\/li>\n<\/ol>\n<p>III. \u2014 Azur d\u00e9boucle\u00a0Azor<\/p>\n<ol>\n<li>\u2014 Les H\u00e9m\u00e9ralopes<\/li>\n<li>\u2014 &#8230;Sur mon petit Cheval gris<\/li>\n<\/ol>\n<p>LIVRE IV<\/p>\n<p>LE LIVRE DE\u00a0DRICARPE<\/p>\n<ol>\n<li>\u2014 Jeux d&rsquo;\u00c9colier<\/li>\n<li>\u2014 Pataphysique<\/li>\n<\/ol>\n<p>III. \u2014 Quelques Truismes<\/p>\n<ol>\n<li>\u2014 Le Tain des Mares<\/li>\n<li>\u2014 Pendant les Lampes<\/li>\n<li>\u2014\u00a0Dricarpe.<\/li>\n<\/ol>\n<p>VII. \u2014 Chevaux de bois<\/p>\n<p>VIII. \u2014 Mendiants et Prisons<\/p>\n<ol>\n<li>\u2014 Reportage<\/li>\n<li>\u2014 Heure Militaire<\/li>\n<li>\u2014 Jusqu&rsquo;\u00e0 une Date<\/li>\n<\/ol>\n<p>XII. \u2014 Il n&rsquo;y a qu&rsquo;un Juste \u00e0 Sodome.<\/p>\n<p>XIII. \u2014 Derni\u00e8res Gueules<\/p>\n<p>LIVRE V<\/p>\n<p>SISYPHE FAVORI<\/p>\n<ol>\n<li>\u2014 Un peu de Sacril\u00e8ge<\/li>\n<li>\u2014 Mythologies<\/li>\n<\/ol>\n<p>III. \u2014 L&rsquo;\u00c9mail des Poup\u00e9es<\/p>\n<ol>\n<li>\u2014 Les Propos des Assassins<\/li>\n<li>\u2014 Lettre de\u00a0Sengle\u00a0\u00e0 Valens<\/li>\n<li>\u2014 J&rsquo;ai aussi d&rsquo;autres Brebis<\/li>\n<\/ol>\n<p>VII. \u2014 Cartes opaques<\/p>\n<p>VIII. \u2014 Sur la route de Dulcin\u00e9e<\/p>\n<ol>\n<li>\u2014 Selon Monsieur Prud&rsquo;homme<\/li>\n<\/ol>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Roman d\u2019un d\u00e9serteur &lt;Texte de l\u2019\u00e9dition Bouquins num\u00e9ris\u00e9 par les soins de\u00a0Marion Fichelson, r\u00e9vis\u00e9 par\u00a0Henri B\u00e9har, mis en ligne par Julien Schuh&gt; Livre I En Wagon Le soldat, en France comme en Prusse, n&rsquo;est plus qu&rsquo;un homme encha\u00een\u00e9\u00a0; c&rsquo;est un fugitif au premier moment de libert\u00e9, quand l&rsquo;occasion s&rsquo;en pr\u00e9sente. Le Bon Militaire, par Mr &hellip; <a href=\"https:\/\/alfredjarry.fr\/jarry\/?page_id=89\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Les Jours et les Nuits<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-89","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/alfredjarry.fr\/jarry\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/89","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/alfredjarry.fr\/jarry\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/alfredjarry.fr\/jarry\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/alfredjarry.fr\/jarry\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/alfredjarry.fr\/jarry\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=89"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/alfredjarry.fr\/jarry\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/89\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":90,"href":"https:\/\/alfredjarry.fr\/jarry\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/89\/revisions\/90"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/alfredjarry.fr\/jarry\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=89"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}